Stéphane Demoustier : « les CSP+ ne sont pas exempts de faits divers »

La fille au bracelet
De Stéphane Demoustier (Fr, 1h36) avec Melissa Guers, Chiara Mastroianni, Roschdy Zem

La Fille au bracelet / Stéphane Demoustier signe un “film de prétoire“ inspiré d’un fait divers argentin en forme d’énigme absolue. Un film où la question de la culpabilité apparaît au second plan, derrière une étude fine de l’adolescence contemporaine…

Pourquoi avoir voulu questionner l’adolescence à travers la justice ?
Stéphane Demoustier :
Parce que je trouve ça captivant ! On m’a parlé de ce fait divers argentin et, à la faveur de cette affaire, c’était un super moyen d’aborder l’adolescence comme de faire le portrait de cette jeune fille. Il y avait aussi la volonté de faire un film sur une question qui me hantait et que j’avais envie de partager : “connaît-on oui ou non ses enfants ?“. Un procès est un moment idéal pour cela : le père découvre sa fille sous un jour nouveau. Cette affaire m’a convaincu de raconter l’histoire du point de vue de cette jeune fille et de faire en creux le portrait de son altérité. Cette idée d’altérité est exacerbée au moment de l’adolescence.

Acusada de Gonzalo Tobal a-t-il été un obstacle entre ce fait divers et votre film ?
Oui, car il était tiré du même fait divers. Je l’ai su et tout de suite s’est posée la question de leur angle. Ils étaient un petit peu en avance sur nous : ils n’avaient pas tourné mais ils avaient le scénario, auquel j’ai eu accès quand j’ai commencé. L’angle étant différent, ça m’autorisait à faire le même film et à oublier tout ce que je savais d’Acusada comme au fait divers — sur lequel je n’avais jamais enquêté, mais qui était l’étincelle, le détonateur. Ensuite, je pouvais investir le film des questions qui m’intéressaient, en le situant dans un cadre français, à Nantes. Car ce n’est pas un documentaire sur un procès en France, mais je le voulais conforme à la manière dont le droit est rendu — étant donné que la justice se prononce uniquement sur la vérité judiciaire. La vérité primaire, il n’y a que le personnage de Lise qui la connaît.

Elle ne cherche pas à séduire…
Un procès est une grande mise en scène ou chacun joue son rôle. Avec son indépendance farouche, propre à l’adolescence, elle refuse de s’y conformer : elle ne se comporte pas comme on voudrait qu’une accusée se comporte. Et comme elle refuse de participer au jeu de rôle du monde d’adultes, ça déboussole tout le monde et la rend presque suspecte. Il y avait là matière à interprétation — et le film ne fait que susciter des interprétations pour le spectateur. Cette attitude me paraissait possible et pertinente parce qu’elle est dans une situation d’accusée traumatisante qui justifiait un tel comportement — on voit souvent dans des prétoires des accusés qui ont des attitudes opaques, ou un peu déroutantes. Et puis, elle a 18 ans : c’est un âge où on a besoin de se rendre un peu inaccessible pour s’affirmer, pour devenir…

Le film débute par une séquence où l’on voit sur une plage une cellule familiale chaleureuse sur le point d’être disloquée…
Je voulais que l’on ait au moins un moment un aperçu de ce qu’était cette famille avant la déflagration de l’affaire. On voit la ligne d’horizon, tous les possibles sont envisageables… Une famille unie, un plan large, solaire, ouvert, alors que tout le reste est tourné en hiver et carcéral. Volontairement par contraste je voulais qu’on ait accès à ce qu’était la famille avant, mais aussi à une scène que l’on pourra aussi interpréter sur la base de ce que l’on aura vu. Car dans le film, tous les personnages passent leur temps à relater des faits qu’on n’a pas vus, à les réinventer. Là, c’était intéressant de voir comment ils les réinterprètent. On est sur un pied d’égalité avec eux, au moins sur cette scène-là. Quant au fait que Lise ne réagit pas, ça peut être déroutant. Ça peut vouloir dire qu’elle attendait qu’on vienne l’arrêter ou qu’elle n’a tellement rien à se reprocher qu’elle est stupéfaite ; ça ne la condamne pas pour autant.

Maintenir une constante dualité d’interprétation, c’était l’enjeu le plus compliqué à l’écriture du scénario ?
Oui : je veillais à chaque fois à ce que les deux lectures soient toujours possibles. À chaque fois on ajuste, on dit il faut faire un peu plus, un peu moins… Au tournage de nouveau et au montage encore plus. C’est un dosage permanent ; on joue aussi avec un plaisir de futur spectateur : j’aime bien jouer aux énigmes, naviguer et m’interroger au cours d’un film ; offrir une matière aux spectateurs. Et je suis à l’aise avec ça ; je n’ai pas l’impression d’être un affreux manipulateur parce que moi-même, je n’en sais pas plus que lui…

C’est pour cela que la séquence de fin laisse également une ambiguïté totale dans sa lecture et son interprétation ?
Pour moi c’est le point culminant de l’interprétation. C’est d’ailleurs assez marrant quand on le montre dans les salles, selon les soirs, selon le public et l’expérience de chacun : le rapport entre ceux qui pensent qu’elle est coupable et ceux la croyant innocente n’est pas toujours le même. Son geste final est une preuve autant pour ceux qui croient en sa culpabilité que pour ceux défendant son innocence. On voit bien que les gens investissent cette scène de ce qu’ils voient, croient. Très vite dans l’écriture, je voyais cette image clôturer le film.

Comment analysez-vous les silences du personnage de Lise ?
Je la trouve très singulière. Elle a beaucoup de personnalité et elle est en phase avec son époque : elle représente aussi une génération. Ses silences, je les interprète comme la marque d’une souffrance : cette épreuve est trop douloureuse à vivre pour elle, trop insupportable. Et ses silences sont aussi l’expression d’une farouche indépendance : elle refuse de se conformer au rôle qu’on voudrait qu’elle joue. J’y vois une marque de caractère : elle est complètement indomptable. J’aime aussi qu’elle ait un tropisme vers le silence plutôt que vers l’hystérie, qui m’épuise.

Les silences et la retenue m’émeuvent davantage, j’y vois une profondeur. Ses silences sont habités, intenses. Je vous accorde qu’elle est inquiétante ! Quand on faisait le casting avec Melissa Guers, j’avais l’impression qu’elle en savait plus que moi sur le rôle ! En fait, elle est riche malgré ses silences ; plus mystérieuse qu’opaque.

Vous aviez déjà exploré l’enfance confrontée à la justice et la Loi dans votre court lyonnais Bad Gones, se situant dans un milieu populaire. Ici, le cadre étant plus privilégié, pensez- vous que la Loi ou la justice sont identiques quand le milieu social est plus favorisé ?
Dans Bad Gones, un enfant veut entrer dans un stade de foot avec son père mais son père n’ayant pas les moyens de payer des billets au marché noir, ils fraudent… Je pense que l’expression de la violence et les tréfonds de la violence sont les mêmes quelque soit le milieu social. C’est pour ça que ça m’intéressait de situer La Fille au bracelet non pas dans les bas fonds mais dans une famille CSP+. Le fait qu’il s’agisse d’une famille où tout est très policé rend d’autant plus intrigant la violence qu’il y a en chacun, l’animalité qu’on passe notre temps à contenir, le refoulé qui existe… Et les CSP+ ne sont pas exempts de faits divers.

C’est aussi un film sur une génération qui regarde une autre génération. Il n’y a pas de différence entre la leur et la nôtre, ce sont les mêmes ressorts humains : à un moment, elle essaie de se détacher de celle qui précède pour exister. Ce qui est nouveau, c’est qu’ils ont les réseaux sociaux qu’on n’avait pas, ils sont les premiers à expérimenter cela. Quand je testais le scénario auprès de mes consultants (j’avais des consultants “jeunes”, mes babysitters, exactement de l’âge du personnage), toutes me disaient connaître des gens à qui c’était arrivé… C'est très banal, et très violent. Et c’est la première génération qui vit ça. Sans être une thèse, le film en rend compte.

Pourquoi avoir choisi une avocate générale particulièrement jeune ? Pour l’effet miroir de la confrontation ou pour avoir l’occasion de diriger votre sœur pour la première fois ?
C’est un tout ! J’avais écrit le rôle pour quelqu’un de plus âgé, avec des cheveux gris et plus d’autorité, une épaisseur et le poids des ans qui donne aussi l’assurance comme Annie Mercier qui joue l’avocate. Mais quand je suis allé à Bobigny assister à des procès, j’ai vu énormément de jeunes trentenaires, c’était très intéressant : ça déjouait beaucoup d’idées reçues que j’avais. Le fait que ce soit une femme qui porte un discours moraliste, qu’elle soit jeune et qu’elle soit la principale antagoniste d’une femme jeune m’intéressait aussi parce que ça montrait que le discours dominant qu’on associe à un discours masculin peut aussi être pratiqué par une femme, et qu’on peut être une femme et rester assez sectaire sur ces questions de moralité. La réalité ne se réduit à un simple conflit de générations : c’est plus complexe que “les vieux contre les jeunes“, c’est “chacun selon la place qui est la sienne dans l’échiquier social“.

Parce qu’elle est jeune, l’avocate générale est plus royaliste que le roi. J’ai vu de jeunes avocats généraux avoir des discours complètement moralistes qui me semblaient ne pas avoir leur place en cour d’assises et on m’a dit que cette dérive était fréquente. Ils pensent avoir de l’avancement en obtenant des accusations, et veulent montrer qu’ils sont à la hauteur de la fonction en étant particulièrement virulents, quitte à faire feu de tout bois. Et c’est pour cela que j’ai changé pour quelqu’un de jeune. Et dès lors que je prends quelqu’un de jeune, je pense à Anaïs. Elle n’avait jamais joué un rôle comme ça.

Qu’est-ce que cela change pour vous ?
Rien : ça simplifie, parce que je la connais. Il y a tout un temps de découverte de l’autre qui est déjà gagné. Et je sais vers quoi je peux l’amener éventuellement. Mais si c’est simple avec Anaïs, c’est parce que c’est une grande actrice, c’est avant tout ça qui rendait le travail extrêmement simple et agréable. J’avais la même sensation avec Olivier Gourmet dans Terre battue. C’est quelqu’un avec qui on peut être extrêmement précis, moduler sur des variations extrêmement ténues, ils intègrent à des grandes vitesses. Anaïs, je sentais qu’elle pouvait jouer ce rôle qu’elle n’avait jamais joué, il y avait un enjeu, je me sentais autorisé de lui proposer. Et c’est aussi une actrice avec un grand sens du rythme, à l’aise avec la parole. Je savais qu’elle saurait s’en emparer.

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