Cinémas : essais d'ouverture(s)

Cinéma / Un mois et demi après la fermeture des salles, l’exploitation cinématographique traverse la pire crise de son histoire. En attendant une reprise dont nul ne se risque à fixer la date, des salles maintiennent le contact avec leurs spectatrices et spectateurs. Quitte à organiser des projections virtuelles…

Un coup de massue. Quand Édouard Philippe annonce samedi 14 mars le passage au fatidique stade 3 de la lutte contre la propagation du Covid-19 et la fermeture pour le soir-même de tous les lieux accueillant du public, les exploitants sont au tapis. « Cette fois, c’est la fin », soufflent certains. La veille encore, exception faite des salles forcées de baisser le rideau dans les premiers clusters de la maladie (Bas-Rhin, Oise…), beaucoup avaient pensé sauver les meubles en s’accommodant vaille que vaille de la nouvelle interdiction de rassembler plus de 100 personnes… L’annonce du confinement le mardi suivant ; sa prolongation par quinzaine, puis jusqu’au 11 mai, douchent les ultimes espoirs. Impossible de se projeter, sans jeu de mot, dans la réouverture de leurs sites. D’autant que les salles, en bout de chaîne, sont tributaires des films mis à disposition par les distributeurs — lesquels décalent en cascade sine die les dates de sorties de leurs nouveautés ou vont profiter du décret contournant la chronologie des médias pour s’affranchir de la salle. Quant aux producteurs, ils reportent leurs tournages. Le monde entier du septième art se trouve dans l’expectative.

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Prochainement, sur quel écran ?

Tout le monde ? Presque. Cloîtrés par obligation, les cinéphiles frustrés se reportent en masse sur les plateformes de streaming par abonnement. Au premier trimestre, Netflix enregistre ainsi une hausse de 15, 8 millions de nouveaux abonnés à l’échelle du globe (contre 9, 6 millions à la même période en 2019) ; dans le même temps, Disney+ (qui s’est lancé le 12 novembre aux États-Unis et a déjà conquis 50 millions d’adeptes sur la planète) ouvre le 7 avril en France — il pourrait bien ravir la seconde place des plateformes sur le territoire hexagonal à Amazon Prime Video.

Si, comme on le fit dire à Lavoisier « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », cette transformation du public de spectateur en téléspectateur effraie les exploitants par sa possible irréversibilité. Dès le premier jour du confinement, la FNCF (Fédération nationale des cinémas français) planche donc en parallèle sur des mesures d’aide d’urgence aux salles confrontées à l’arrêt brutal de toute activité (avec les conséquences pour les entreprises et leurs salariés) ainsi que sur des stratégies visant à préparer la reprise… lorsqu’elle arrivera. En vrac, la FNCF conseille à ses adhérents de proposer des quiz sur les réseaux sociaux pour maintenir du lien avec son public, esquisse une campagne de promotion (relayée par le hashtag #OnIraTousAuCinema) pour donner du sens à l’attente. Et compenser a minima le manque à gagner d’un Printemps du cinéma avorté et d’une Fête du Cinéma probablement ajournée.

Alors que le schéma du déconfinement se dessine peu à peu et que différentes industries commerciales poussent leurs pions pour faire partie des bénéficiaires de dérogations (métiers de la restauration, du tourisme, etc.), le monde du spectacle et tout particulièrement celui du cinéma tente de faire entendre sa voix d’autant moins audible qu’un ministre transparent est censé la relayer. Les co-présidents du Syndicat des cinémas d’art, de répertoire et d’essai (SCARE) Christine Beauchemin-Flot et Stéphane Libs font ainsi paraître le 24 avril dans Le Film Français sous forme de tribune un vibrant plaidoyer titré “De l’importance de la réouverture des salles“. L’ouverture physique, s’entend.

Une Toile chez soi ?

Car des salles n’ont pas attendu pour proposer une alternative “à domicile“. « Les quiz, ça ne nourrit pas, grimace Olivier Calonnec, le directeur du cinéma Le Zola. Je préfère proposer du sens que divertir. » Dans la Métropole lyonnaise, c’est sa salle qui, la première, est passée à l’offensive. Le 29 mars, le monoécran villeurbannais orphelin de ses Reflets du cinéma ibérique et latino américain — sans doute reprogrammés en version allégée à la rentrée de septembre — donnait rendez-vous à son public dans sa salle virtuelle via La Toile, une plateforme de VOD fédérant 138 écrans et disposant d’un catalogue de 400 titres environ mêlant films très récents ou de répertoire. Concrètement, la salle “met à l’affiche“ les films de son choix sur son espace et dispose pour chaque location (de 48h) d’une rétrocession de 20% du prix du “billet“ (entre 1, 99€ et 5, 99€). « On avait repéré La Toile après sa création en 2017, et on l’avait trouvée un peu différente des autres, explique Olivier Calonnec. Parce qu’elle prend en considération l’économie du cinéma en respectant la chronologie des médias, qu’elle intègre les exploitants, et qu’elle nous permet de conserver notre côté prescripteur : chaque semaine, nous choisissons six films qui suivent notre ligne éditoriale habituelle. Pour moi, c’est un outil complémentaire, comme si on conseillait d’aller à la MLIS (Maison du Livre de l’Image et du Son). » Avec 40 000 personnes intéressées sur les réseaux sociaux et plus de 165 locations à la semaine (plaçant le Zola en tête de la fréquentation nationale, devant des pointures comme Le Luminor de Paris), Olivier Calonnec enregistre un bilan positif. « On gagne un nouveau public, qui soutient un acteur local en “consommant“ du cinéma en circuit court. C’est comme ça que je conçois le cinéma de proximité. »

D’autres sites métropolitains ont suivi l’exemple villeurbannais : Le Ciné-Rillieux, le Scénario à Saint-Priest, le Ciné Mourguet à Sainte-Foy-lès-Lyon (cinquième fréquentation nationale), ainsi que le Ciné-Toboggan de Décines. Si Marion Sommermeyer, la directrice de ce dernier (et co-présidente du GRAC) a également adopté le système, elle se montre toutefois plus mesurée dans son enthousiasme, dans la mesure où La Toile use du même canal que le grand rival, Netflix, premier bénéficiaire de la fermeture des cinémas : « on a à défendre la salle et le grand écran ; je ne peux pas être celle qui dira que voir un film sur un moniteur de 40 cm, c’est la même chose que sur un écran de huit mètres de base ! La Toile est un intermédiaire acceptable qui nous a permis de garder un lien avec nos fidèles spectateurs, de proposer une programmation pour compenser l’annulation de notre festival les Écrans du Doc, de diffuser du cinéma jeune public pendant les vacances. Ou même de prolonger la vie de certains films absents d’autres plateformes. »

À la bonne heure !

Parmi ces autres plateformes figure celle du distributeur La Vingt-Cinquième heure (voir interview de son directeur Pierre-Emmanuel Le Goff), au fonctionnement légèrement différent puisqu’il intègre des films parfois inédits en vidéo et même en salle grâce au e-cinéma et à des séances géolocalisées si possible enrichies de rencontres en distanciels. Si, pour certains exploitants, y souscrire revient à « se tirer une balle dans le pied », d’autres applaudissent. Tel Rodolphe Donati, du cinéma Les 400 Coups de Villefranche-sur-Saône : « Ce système est arrivé à point. Il m’a paru la seule solution pour garder le lien avec le public en respectant le cinéma puisqu’il apporte une plus-value dans l’accompagnement des séances. Pour nous, c’est une manière alternative de faire du cinéma : la séance est en direct, le public dans un rayon de 30km partage un film programmé par sa salle. Donc il conserve un lien virtuel sentimental, d’appartenance, avec elle. Et à la fin, il peut poser des questions dans le module chat. » Il faut croire que la formule prend puisque trois films sont au programme : Le Feu sacré (vendredi 1er mai à 20h15 suivie d'une discussion avec Éric Gueret), Depuis Médiapart (dimanche 3 mai à 20h15, suivi d'une discussion avec Naruna Kaplan de Macedo et Edwy Plenel) et l’inédit Sankara n'est pas mort (mardi 5, mercredi 6 et jeudi 7 mai à 20h30 suivi d'une discussion avec Lucie Viver et Bikontine).

À Lyon, le Comœdia a lui aussi opté pour les services de La 25e heure. Après avoir présenté la “sortie“ du documentaire Les Grands Voisins début avril, le complexe de l’avenue Berthelot fait lui aussi un tir groupé dans la première semaine de mai : J’veux du soleil (vendredi 1er mai à 20h15 suivie d'une rencontre avec François Ruffin & Gilles Perret), Sankara n'est pas mort (samedi 2 à 20h30 et dimanche 3 à 18h suivi d’une rencontre et mardi 5 à 20h30 sans rencontre), Libre (lundi 4 mai à 20h15 suivi d’une rencontre avec Cédric Herrou) et Papicha (mercredi 6 mai à 20h15, suivi d’une rencontre avec Mounia Meddour). « Là où on avait réuni une trentaine de personnes sur Les Grands Voisins sans rencontre, on peut imaginer toucher une cinquantaine de spectateurs par séance », pronostique Ronan Frémondière, le directeur du Comœdia, qui trouve le format adapté au documentaire. « Mais je ne pense pas que nous le ferons pour de la fiction ». « En tant que salle, je ne suis pas sûr que ce soit à nous de mettre en avant la VOD, abonde Frédérique Duperret, sa codirectrice qui rappelle que ces séances ne sont pas les seules actions entreprises par le Comœdia pour rester “ouvert“ à son public. Depuis le début de confinement, nous avons mis en place un ciné-club via notre site et relayé par notre newsletter. Et nous avons aussi initié un atelier stop motion qui encourage la pratique du cinéma. »

Il faut réseaux garder

Du côté des grands circuits, les choses sont à la fois plus simples et plus compliquées : Pathé et UGC occupent à Lyon une position dominante mais dépendent de décisions nationales ; ils doivent donc se conformer à la politique de leurs groupes respectifs. Le coût de la fermeture pesant davantage sur ces mastodontes de l’exploitation ayant réalisé des investissements massifs dans l’équipement (salles 4DX, Dolby, IMAX, etc.) ou confrontés à des loyers astronomiques (en particulier pour ceux implantés dans des centres commerciaux), la perspective de patienter jusqu’à l’été, voire d’ouvrir sur des jauges restreintes de moitié sera-t-elle tenable ? « Les grands circuits n’ont pas encore choisi l’option du e-cinema, observe Frank Chapon, directeur des salles UGC à Lyon. Mais les choses peuvent changer d’une semaine à l’autre, au gré des annonces. Et comme les cinémas ne semblent pas être prioritaires pour les réouvertures, il faudra peut-être envisager d’autres options, qui sait ? » La vie se poursuit en attendant sur Facebook et autres réseaux sociaux. Même démarche du côté de l’enseigne au Coq, où Fabien Lecureuil, directeur du Pathé Bellecour a animé les vitrines sociales de son cinéma en postant des photos de films se déroulant dans des salles. « Mais on communique sans pouvoir donner de date de réouverture, se désole-t-il, impatient de renouer avec le public. Son groupe pourrait avoir l’idée de sortir de sa manche une carte créée pour les Pays-Bas : une plateforme déjà existante de VOD baptisée Pathé Thuis qui permet l’achat à l’acte de films.

Entretenir la flamme

Vides de spectateurs aujourd’hui, les salles font tout pour ne pas le demeurer dans cet incertain demain qui scellera la fin du confinement. Et loin de jouer à la Belle au bois dormant, elles doivent s’acquitter dans les coulisses d’une somme hallucinante de procédures de maintenance et d’entretien afin de garantir la pérennité des leurs installations de projection, prévues pour tourner en continu — c’est le paradoxe des salles obscures qui ne peuvent rester impunément dans le noir… Si la technique suit, il faudra ensuite dégripper une machine autrement plus sensible : la psychologie du spectateur. Plus rien ne devra faire écran entre son désir de cinéma en salle et lui…

[Sollicités, les Cinémas Lumière n’ont pas donné suite à notre enquête]

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