Nathalie Perrin-Gilbert : « la politique culturelle doit irriguer l'ensemble du projet municipal »

Élections Municipales 2020 / Rien n’est joué, concernant ces élections municipales, en particulier car le très fort taux d’abstention, le contexte particulier du premier tour et le jeu des alliances peuvent encore venir chambouler les pronostics. Reste que lors de ce premier round, Lyon a placé assez largement en tête la liste écologiste menée par Grégory Doucet. Lequel s’est allié depuis avec La Gauche Unie de Sandrine Runel et Lyon en Commun, mené par Nathalie Perrin-Gilbert. Comme dévoilé par Rue89Lyon, c’est la maire du 1er arrondissement qui deviendrait adjointe à la culture — et troisième adjointe — si Grégory Doucet l’emporte, comme elle nous le confirme officiellement pour la première fois, dévoilant ici les grands axes de son programme pour les six années à venir en cas de succès.

Si Grégory Doucet est élu maire de Lyon, confirmez-vous que vous seriez son adjointe à la culture ?
Nathalie Perrin-Gilbert :
Oui, c’est officiel. Il a choisi de dévoiler dans Libération le nom de sa potentielle première adjointe, Audrey Henocque. Je suis ravie de ces éventuelles nouvelles fonctions — il faut parler au conditionnel, je me garde bien de penser que l’élection est gagnée d’avance. Ça fait partie des délégations qui me motivaient considérablement. Par goût personnel, pas forcément la meilleure des raisons, mais ce serait mieux d’avoir un ou une adjointe portée par son sujet. Mais aussi, par conviction. On parle d’un « monde d’après », c’est à la mode, et je pense qu’il va falloir refonder un contrat social et écologique pour la ville de Lyon. La culture va être un pilier de ce nouveau contrat. Je ne vois pas une politique culturelle et artistique qui soit isolée du reste. J’entends que cette politique soit transversale et irrigue l’ensemble du projet municipal. Ça fait partie des piliers de cette politique à venir.

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Vous arrivez dans un contexte particulier : le monde de la culture, structurellement fragile, ce qui a été révélé au grand jour par la crise sanitaire, est sinistré. Quelles réponses allez-vous apporter ?
Déjà, on a une chance à Lyon, c’est l’Appel des Indépendants, qui est parti d’ici avant même le confinement. Il y avait déjà la conscience que la pandémie allait potentiellement mettre ce secteur culturel en crise et le confinement l’a confirmé : fermetures de salles, annulations de festivals… Cet appel a permis de regrouper un certain nombre de structures sur Lyon et dans la France entière. Ces indépendants ne seront pas mes seuls interlocuteurs, mais j’ai la chance d’avoir face à moi un secteur qui a commencé à réfléchir et à s’organiser. Je considère ça comme un vrai point d’appui pour la future élue que je serai peut-être. J’ai lu les textes, vu les ateliers prévus pendant l’été, les États Généraux en septembre.

Les élections ont lieu le 28 juin, sans perdre de temps il faudra instaurer un dialogue. Mais aussi parler avec l’ensemble des acteurs institutionnels et des acteurs moins représentés dans l’Appel, pour questionner sur les effets de la crise, immédiats — les licenciements — mais on sait aussi qu’il y aura des conséquences à moyen et long terme. L’année 2021 verra la suite de ces effets : avec les festivals annulés, des spectacles ne pourront pas se vendre et tourner l’an prochain. La crise du Covid-19 va nous poursuivre au-delà de la rentrée. L’idée : mettre à profit l’été pour rencontrer tout le secteur culturel. Et évidemment les indépendants, car vous n’êtes pas adossés à de grands groupes, et heureusement.

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4M€ pour un plan d'urgence

C’est une des particularités lyonnaises : les grands groupes comme Live Nation sont absents du paysage.
C’est pour ça qu’il faut être vigilants, qu’ils n’arrivent pas pour imposer une forme de monopole. Ce dont le secteur indépendant est garant, et je suis particulièrement en accord avec ce que j’ai lu, c’est la diversité — des formes, culturelles, d’opinions. Et il ne faut pas que des acteurs arrivent et rachètent tout. On en parle pour la culture, mais c’est aussi le cas pour les médias indépendants. Il y a l’enjeu de soutenir le secteur pour ces diversités, mais aussi bien évidemment pour le second enjeu, qui est l’emploi. On s’est mis d’accord avec Grégory Doucet sur un plan d’urgence de la Ville de Lyon de 4M€, voté début septembre.

Et il faudrait aussi engager de suite un dialogue avec la Métropole pour voir comment elle s’organise, être en complémentarité. Ce que j’imaginerais peut-être c’est un fond d’urgence de la Ville en 2020, et un fond de soutien de la Métropole sur 2021 pour prendre le relais. Ce fond d’urgence a été validé, et c’est une première annonce que je peux vous faire si nous sommes élus. L’autre solution, c’est de voir comment par sa commande publique la Ville peut soutenir le secteur indépendant. Pendant l’été le festival Tout l’monde Dehors va se poursuivre. On va être sur une centaine de petites formes, avec des jauges à 200 personnes dans des lieux clos comme des jardins avec une entrée et une sortie — on doit pouvoir contrôler les flux. Peut-être que nous, je ne connais pas encore la marge de manœuvre, on pourra compléter la programmation selon ce qu’il est possible de faire cet été. On a aussi conscience qu’il nous faudra soutenir le secteur des médias indépendants. Et ensuite, il nous faudra être complètement acteurs ou partenaires des États Généraux en septembre. Non pas pour les récupérer, mais pour être facilitateurs.

Vous aviez annoncé lors du débat organisé par Le Petit Bulletin et Rue89Lyon
La sanctuarisation du budget culture.

Est-ce que malgré la crise économique, cette décision serait maintenue si vous étiez élus ?
Oui. Avant d’accepter cette délégation à la culture, et même si j’en avais très envie, on a vérifié avec Grégory Doucet certains points. Des points d’accord sur notre proposition politique, des complémentarités, mais aussi l’assurance d’engagements tenus. Et la sanctuarisation du budget m’a été confirmée par le candidat et j’espère maire demain. Actuellement, c’est culture et patrimoine. Moi, je n’aurais pas le patrimoine, Grégory réfléchit aux contours des délégations, ce n’est pas encore figé. Ça me va bien d’avoir une délégation resserrée sur la culture. Ça a été dit pendant le débat que vous avez organisé : il faut être extrêmement présent sur cette délégation. Je n’ai pas envie de m’éparpiller, je veux être 100% sur la culture. Le budget annuel pour la culture est de 120M€. Donc, sanctuarisation de ce montant.

Un audit pour l'Opéra

Vous arriverez avec des idées. Donc, il y aura redistribution des richesses. Vous avez déjà parlé de l’Opéra… Est-ce que des choix de coupe sont déjà arbitrés ?
On n’a pas encore abordé cette question. Mais oui, il va y avoir une réorientation au sein de ce budget. Je ne veux pas la présenter comme une punition aux institutions, leur dire qu’ils ont fait du mauvais travail. Je ne veux pas non plus rentrer dans une opposition entre un secteur institutionnel d’un côté et indépendant de l’autre. Je ne veux pas opposer les acteurs entre eux. Mais en effet, je veux voir comment mieux travailler ensemble dans les différentes filières. Et réintroduire un peu plus d’équité. Je regardais le budget alloué à l’émergence et à la création artistique : c’est 1, 8M€. C’est très faible. C’est 1% du budget culture. Il va falloir passer assez vite sur 5% du budget, monter à 3M€ puis 5M€.

Il ne s’agit pas de déséquilibrer les grandes institutions, on en a besoin, mais il s’agit d’être plus équitables dans la répartition de l’argent public. De se tourner plus vers la jeune création, l’émergence, créer de nouveaux équipements. Et peut-être arriver à terme à 10%. Je souhaite qu’il y ait un audit indépendant qui soit réalisé, notamment, sur la gestion de l’Opéra de Lyon. Certaines questions ont défrayé la chronique, sur des notes de frais ou sur du personnel en souffrance. C’est une réalité et nous ne devons pas l’occulter. On va regarder ce qui se passe. Et, ce n’est pas moi qui le dit mais la Chambre Régionale des Comptes dans son rapport de 2019, elle pointe des anomalies qui sont assez importantes. On doit faire un audit sur la gestion de cet équipement et voir quelles décisions prendre.

Est-ce qu’il y a d’autres structures sur lesquelles un audit sera réalisé si vous êtes élue ?
Je ne veux pas stigmatiser tel ou tel équipement. Mon homologue aux finances le dira, mais si nous sommes élus, la Ville de Lyon va certainement se doter d’un œil extérieur pour avoir un regard neuf sur les finances de la Ville. Et dans ce cadre-là, peut-être que d’autres équipements culturels seront regardés.

La Fête des Lumières : sera-t-elle revue et corrigée ?
Concernant le contour des délégations, je ne sais pas encore comment ça va se trancher. Il y a une délégation aux grands événements. Je ne sais pas si la Fête des Lumières sera culture ou grands événements. De toute façon, là aussi il faudra travailler en lien car on ne peut pas nier la dimension artistique de la Fête des Lumières. Et il faut lui donner une ligne directrice artistique, c’est le premier point. « Rendre aux Lyonnais la Fête des Lumières » comme ça a été dit, ça fait très repli sur soi, ce n’est pas forcément souhaitable. Mais il y a un problème de dimensionnement et de surcharge de certains espaces. Nombreux Lyonnais et Lyonnaises se plaignent de ne plus pouvoir se promener dans leur ville et de ne pas pouvoir voir les spectacles, ou bien partent en louant leur appart sur Airbnb, donc ça montre quelque chose. Il faudra qu’on en parle avec les équipes artistiques.

Je pense qu’en décembre 2020, on aura peu de marge de manœuvre, les appels d’offre ont été lancés. Je ne ferais pas de grande annonce sans savoir sur quoi agir. Pour les années à venir, il faudra repenser le circuit. Avant même les attentats, il y avait déjà cette volonté de centraliser sur la Presqu’île pour que l’effet masse soit visible. On est toujours dans cette logique d’attractivité. Oui, il faut des lieux de rassemblement, où la foule est là, mais peut-être plusieurs dans la ville et repenser les circuits. Sans trop disperser, mais là, la centralisation est trop importante. L’on doit ouvrir aussi les appels d’offre : j’ai le sentiment d’un entre-soi. Être de nouveau plus audacieux dans les équipes choisies, pas seulement les gros mastodontes, laisser la place à la jeune création. On est trop actuellement sur une geste commerciale.

Vous avez prononcé le mot magique, attractivité, qui fût l’un des préceptes des précédentes mandatures de Gérard Collomb, en particulier pour accompagner la création de festivals. Certains comme Lyon BD Festival ou Nuits sonores ayant particulièrement bien fonctionné en créant par ailleurs un écosystème autour d’eux — il y a plus de 200 auteurs de BD installés vers Lyon. Comment voyez-vous ce lien entre événements, écosystème et attractivité ?
Je pense qu’il faut mailler les deux. La politique culturelle a besoin d’événements, de festivals, c’est indéniable. Nuits sonores est ancré dans la ville depuis longtemps. Le festival de bande dessinée prend de plus en plus son essor, je le trouve remarquable. Ce sont des temps forts que je trouve très intéressants. Mais il ne faut pas que la politique culturelle se résume à ça. Et que les événements soient une forme de vitrine trompeuse. Les festivals sont intéressants s'ils sont sous-tendus par une réalité sur le territoire et si ils renforcent cette réalité. On ne doit pas avoir une politique événementielle pour mieux cacher que l’on n’aurait pas de politique culturelle qui irrigue le territoire et favorise l’émergence. Et faire venir des pointures internationales sur des événements pour mieux masquer le désert lyonnais… Pareil : l’idée n’est pas d’opposer une politique d’événements à une politique de fond culturel. Mais je ne veux pas que les festivals soient l’arbre qui cache un vide. Lyon BD Festival va avoir des locaux dans le Collège Truffaut, ils vont organiser des actions à l’année : c’est très bien, car il y a là une permanence et des résidences sur du temps long, et un temps événementiel. Il faut ce lien.

Lors du débat, vous aviez annoncé quelques projets : par exemple, la création d’une maison de la photographie dans l’ancienne galerie des Terreaux. C’est toujours d’actualité ?
Je pense que sur la question de l’image, il y a un enjeu fondamental de politique publique culturelle. Évidemment, avec la question du cinéma : comment aujourd’hui on va continuer de travailler avec l’Institut Lumière, peut-être en l’ouvrant un peu plus sur le 8e arrondissement et la ville, et comment — peut-être avec la charte de coopération culturelle — l’Institut Lumière pourrait être en soutien d’une politique municipale sur la question du cinéma et de l’image. Il y a aussi le Comœdia, les cinémas indépendants et associatifs. Et il y a la question de la photographie : je connais bien les galeries du 1er, comme Le Réverbère. Il y a eu de très belles expositions aux Archives Municipales, le Collectif Item sur le photo-reportage est remarquable.

Je l’ai annoncé lors du débat oui, mais il faut qu’on affine cet axe avec les équipes de Grégory Doucet, je ne sais pas encore et je compte sur la concertation pour décider. Est-ce une maison de la photographie qui manque ? Ou plutôt une mise en réseau et une visibilité, des moments d’exposition communs, y compris de présence sur l’espace public ? Je pense que Lyon n’est pas suffisamment en pointe là-dessus. Si je suis élue, il me faudra travailler avec les différents acteurs pour apporter la bonne réponse. Il y a aussi les arts numériques. Et comment apprendre à décoder l’image aux jeunes générations : c’est un enjeu essentiel.

L’art dans l’espace public, justement : comment comptez-vous le développer ?
Les collectivités peuvent jouer un rôle contracyclique, par la commande publique, et favoriser le développement d’une économie. Quand je parle d’une économie locale, créatrice d’emploi, c’est ça aussi. Pour en avoir discuté avec Loïc Graber, l’actuel adjoint à la culture, durant la crise, ce qui a été décidé c’est une réorientation de la commande publique auprès des galeristes locaux sur les achats de tableaux. C’est une plainte que j’entendais souvent, qu’elle se faisait trop souvent au détriment des acteurs locaux. Et je trouve qu’il y a une initiative intéressante : en 2018 s’est créé le pôle muséal, associant le Musée des Beaux-Arts et le Musée d’Art Contemporain. C’est une bonne orientation. Quand je reprend les objectifs de ce pôle dirigé par Sylvie Ramond, il y avait cette idée de faire sortir l’art contemporain des musées. Moi je dis, allons-y jusqu’au bout. Je veux rencontrer la directrice et ses équipes et voir avec eux comment on sort l’art contemporain dans la rue. Comment on travaille avec les autres lieux comme les galeries, les écoles d’art, la jeune création. C’était une bonne mesure, maintenant il faut l’appliquer. Je compte m’appuyer sur ce pôle pour avoir une direction.

Ensuite, je vais rencontrer d’autres acteurs, je pense à la Mapraa, je n’oublie pas que les plasticiens sont particulièrement touchés par la crise car ils ne sont pas intermittents. Je vais les rencontrer avant les élections, non pas pour dire les élections sont gagnées, je respecte trop le vote des électeurs et électrices, mon souci est de dire : si nous gagnons, nous devons être prêts. Je pense qu’il faut mener de nouveau une politique que l’on a laissé à l’abandon, c’est celle des résidences culturelles, sur un territoire, pas seulement dans les quartiers dit sensibles. La politique de résidence culturelle doit irriguer tous les arrondissements. Peut-être que l’art dans la rue au fil du mandat doit aussi émerger de ce travail de résidence, en fonction de ce qui se crée avec les habitants, voir comment ça se pérennise. Tout ne doit pas être hors-sol, même s’il y aura des commandes.

Protéger la Halle Tony Garnier

La Halle Tony Garnier : Thierry Téodori, son directeur, part à la retraite. Il y a aussi un audit commandé par la Ville de Lyon, dont les conclusions nous restent inconnues à ce jour. Avez-vous un projet pour cette salle emblématique ?
C’est un outil essentiel : il faut le protéger. On parlait de l’arrivée de grands groupes, de tentations de monopole. Il faut mettre à l’abri cet équipement des appétits privés. Ça fait partie des sujets que j’ai pointé auprès de Grégory Doucet, c’est un des premiers qui nous attend demain si nous sommes élus. J’en ai déjà discuté avec Thierry Téodori, je vais m’appuyer sur son expertise. Je ne veux pas m’avancer sans arbitrage, mais je serais plutôt encline à le garder comme un équipement public. C’est bénéficiaire : il a été très bien géré. Il y a la question ensuite des travaux à réaliser, on découvrira l’audit, il faut lui donner les moyens d’être compétitif par rapport au secteur privé qui se met en place.

Je n’ai pas l’impression que l’économie des concerts soit extensible à l’infini, à force de construire des salles on va mettre en difficulté l’ensemble du réseau. Et ce qui manque à Lyon et sur la Métropole, c’est un discours et une orientation politique sur cette question. Si Gérard Collomb a toujours repoussé la question de la Halle Tony Garnier, c’est peut-être qu’il a déjà tranché : il veut laisser faire le privé. Voilà. Quand de nouvelles grandes salles seront installées, on dira que la Halle n’est plus rentable ou n’a plus le niveau d’équipement qui lui permet de rester compétitive. C’est ce qu’on a dit pour toutes les salles municipales : on n’y fait pas de travaux, on n’y fait rien, et un jour on se réveille en disant : ce n’est plus aux normes, donc on la cède en bail emphytéotique, ou bien on vend. Non. Et il est encore temps d’agir pour la Halle Tony Garnier. Par contre, il faut prendre une décision très rapide, en septembre. Quitte ensuite à redéfinir le projet. En faisant un audit des différentes salles.

La Salle 3000, c’est vraiment une concurrence déloyale faite à la Halle Tony Garnier, ça doit être un lieu de congrès, pas une salle de concerts. C’est à discuter avec Olivier Ginon, savoir ce que l’on met dans le cahier des charges, ce que l’on accepte ou pas. Je regrette que le politique ait abdiqué. Il ne s’agit pas de contraindre, mais de dire dans le dialogue ce que l’on veut ou pas. Et il y a cette concurrence, voire cette guerre entre le Transbordeur et le Radiant : à un moment donné, il faut peut-être mettre les choses à plat. Et il y a encore le secteur des SMAC, le Marché Gare, le Périscope, plus loin l’Épicerie Moderne à Feyzin et le Jack Jack à Bron. Peut-être qu’il nous manque un équipement sur Lyon. Ou qu’il faut réfléchir à l’échelle métropolitaine, et alors se pose la question des déplacements, des transports. On ne peut pas penser la Halle Tony Garnier sans penser l’ensemble du secteur des salles de la Métropole. Il faut jouer cette complémentarité et c’est pour ça qu’on a besoin d’équipements publics. Ce n’est pas le privé qui demain rendra service aux petits lieux.

Le théâtre : vous avez pointé des dysfonctionnements. Lesquels ?
Jean Lacornerie part du Théâtre de la Croix-Rousse : ce sera là aussi l’occasion de réfléchir à la ligne que l’on aimerait impulser. Jean Lacornerie a fait de très belles programmations et noué des liens entre théâtre et musique intéressants. Mais quand un acteur bouge, ça permet d’interroger le secteur. Ce que je peux constater — ça avait mis Claudia Stavisky très en colère lors du débat —, c’est que l’on a un théâtre qui est trop confiné sur lui-même. Je voudrais un théâtre qui interroge plus la société. Plus d’audace dans les programmations. Je regarde ce qui est fait par la nouvelle équipe du Point du Jour : ça m’intéresse. Ils ont un propos très militant, on se coltine les questions d’actualité.

Ce que fait aussi le festival Sens Interdits.
Exactement. J’avais pris soin de mettre le festival Sens Interdits à part de ma critique. Je pense qu’on a besoin de ce théâtre-là. Je parlais tout à l’heure de l’éducation à l’image, je crois que le théâtre a un rôle essentiel qui est de nous faire réfléchir sur notre société contemporaine. Je veux retrouver un théâtre plus militant que ces dernières années. Il faut aussi renouer un lien entre des résidences, de l’ancrage dans la ville et des programmations. Le Nouveau Théâtre du 8e le fait. Là aussi, ça va dans le bon sens. Je précise que le rôle d’un élu est de donner une orientation, mais jamais en aucun cas de faire une programmation culturelle à la place d’un directeur. Je ne me permettrais jamais de passer commande. Je fais la part des choses entre un propos politique et une programmation artistique qui ne doit pas être touchée par un élu. Je suis contre cette pratique.

Une autre filière importante à Lyon, c’est celle du livre. À la fois par les bibliothèques, qui sont un modèle de réussite
Tout à fait, je partage ce constat !

…et aussi beaucoup de festivals, de librairies. C’est un écosystème important.
Déjà, conforter ce qui est existant. Ce qui a été fait est remarquable. Il y a eu une politique de lecture publique et du livre sur Lyon et les communes environnantes de très belle qualité. Le travail fait dans les bibliothèques municipales est très réussi. La question est de savoir comment ces bibliothèques continuent de jouer pleinement leur rôle et vont plus loin sur l’accueil des publics, sur l’éducation au livre et à l’image, et il faudra presque les considérer, même si ce serait un peu abusif, comme des tiers-lieux. Qu’elles soient ouvertes à une pluridisciplinarité. C’est déjà le cas, mais comment on confirme cette direction ? Peut-être aussi, mais il faudra le faire en discutant, réfléchir au temps : pas à la Part-Dieu, mais une bibliothèque dans un quartier ça aurait du sens de l’ouvrir un dimanche matin. Ou sur certains quartiers des horaires plus tardifs, pour s’adapter au mode de vie des habitants. Je ne veux pas le faire contre les personnels. Il y a aussi la question de la lecture hors-les-murs. Je serais pour multiplier les temps où l’on fait sortir la lecture dans la rue, comme avec Chouette Alors.

Des festivals comme Quais du Polar ou les Assises du Roman sont à conforter. Je veux prendre attache avec la nouvelle direction de la Villa Gillet pour voir quelle complémentarités on pourrait renouer. Il faut penser aussi aux auteurs, comment les soutenir dans leurs revendications pour qu’ils soient mieux rémunérés, les auteurs de BD également, je pense à L’Epicerie Séquentielle : voir si des nouveaux modèles économiques et coopératifs peuvent émerger dans la culture. Si je suis élue, je veux m’atteler à ces modèles économiques, car je pense que la Ville de Lyon a son mot à dire au niveau national sur ces questions. Je compte beaucoup sur le dialogue entre secteur indépendant et collectivité pour faire éclore des modèles possibles, plus responsables. Ça demande aussi une éthique sur le mécénat et le sponsoring : c’est une discussion que je veux avoir avec les directeurs et directrices. Mais qu’une exposition du Musée des Beaux-Arts soit subventionnée par Total, moi ça me pose problème. J’avais voté contre au conseil municipal. On a besoin de sponsors privés, mais il faudrait attirer des partenariats privés respectant une certaine éthique. Là-dessus il faut qu’on soit très clair. Sans être sectaire. Comme pour l’achat de supports publicitaires par les institutions culturelles subventionnées : il faut aider les acteurs locaux et indépendants. Il y a un écosystème sur lequel il faut veiller, qu’il soit régulé.

L'ancienne ENSBA transformée en spot de culture

Sur la question des nouveaux modèles, il y a aussi les tiers-lieux qui seront des accélérateurs culturels dans les années à venir. Et l’urbanisme transitoire, qui est un axe fort de la campagne de l’un des candidats, David Kimelfeld. Avez-vous travaillé aussi sur ces sujets ?
On y a travaillé : il faut des tiers-lieux culturels dans la ville. Je suis pour l’urbanisme transitoire, j’étais l’une de celles qui ont pesté à la Métropole quand on a voté des budgets pour télésurveiller et gardienner des locaux vacants, 2M€ : c’est hallucinant. Occupons-les ces bâtiments ! Avec de l’hébergement d’urgence, des friches artisanales. Et évidemment, de l’artistique. Je mets une limite : par définition c’est transitoire, et je vois bien ce qui se passe avec la Friche Lamartine. Il ne faut pas ensuite mettre dans une nouvelle précarité le travail des collectifs par un nouveau lieu qui arriverait ou pas. C’est très bien, il vaut mieux occuper les locaux. Mais ce ne peut pas être la seule réponse à la création. Il faut des lieux permanents. L’autre bémol que je mets à l’urbanisme transitoire, on le voit dans d’autres villes qui ont fait ce choix : c’est un accélérateur de gentrification et de renchérissement du foncier. Je l’ai vu sur mon arrondissement, avec le Fort Saint-Laurent, occupé aujourd’hui par Superposition, qui sont très bien — mais ils ne sont pas du tout dupes qu’ils servent de caution au promoteur qui a racheté le fort. Comme il a du mal à boucler son projet, il met des artistes en attendant pour se donner une bonne image. Si on fait de l’urbanisme transitoire, ça veut dire que parallèlement on a des mesures fortes autour du foncier, on encadre les loyers.

Et parallèlement, on doit réfléchir aux lieux permanents. On a évidemment l’ancienne École des Beaux-Arts, rue Neyret, 6000m2. Ça appartient à la ville. En lien avec les élus du 1er, les habitants et des partenaires qui se sont montrés intéressés, il faut bâtir un projet autour de la culture. Avec de l’économie culturelle, des salles dédiées et des lieux de résidence avec des logements pour les artistes. Ce ne sera pas un projet uniforme mais la culture sera un axe transversal de ce lieu. Le site des Subsistances n’est pas totalement occupé : là aussi, on doit continuer à le développer et le rendre plus accessible encore, peut-être avec une navette fluviale.

Il y a aussi La Fouragère, lieu municipal. On a failli y installer la compagnie de Mathurin Bolze, je regrette que la ville n’ait pas suivi. On est très mauvais sur les arts circassiens à Lyon. Mathurin Bolze devrait s’installer à Saint-Genis-Laval, tant mieux qu’il reste sur la Métropole ! Mais je ne comprend pas que l’on ne garde pas une proposition artistique de cette qualité dans Lyon. Et il y a les grands sites, en lien avec la Métropole, comme Fagor-Brandt, où l’on pourrait installer une plateforme de producteurs de circuit court, et de la culture. Ce serait intéressant d’avoir une mixité d’usage entre tiers-lieux culturels et alimentation : deux façons de se nourrir. Ces gros sites que je viens de citer sont dans Lyon et peuvent devenir pérennes.

La pratique amateur vous tient à cœur, avez-vous déclaré. Comment la développer ?
Ce que j’entends des Lyonnais et des Lyonnaises, ce sont leurs difficultés à pratiquer en amateur. Pour trouver des lieux pour pratiquer mais aussi d’enseignement. En septembre, dès 4h du matin, des gens font la queue devant des MJC comme celle de Jean Macé pour essayer d’inscrire leurs enfants à une activité culturelle ou sportive. Et on n’est pas sûr d’avoir sa place ! Ce n’est pas possible dans une ville comme Lyon. Il faut revoir l’offre en matière d’enseignement artistique et de pratique amateur. Il faut s’appuyer sur le secteur des MJC mais aussi des tiers-lieux. On a des ressources au sein de la ville, mais aussi des associations.

Et aussi, je ne voudrais surtout pas faire du Macron bis en disant que l’on va sauver les artistes en les envoyant dans les écoles… Mais l’enseignement artistique au sein de l’école est essentiel. Dans le temps périscolaire, mais aussi dans le temps scolaire. Certains élèves reprennent pied dans l’école grâce au dessin ou au chant. C’est un moyen de redonner confiance à des enfants en difficulté dans leurs parcours scolaire. Et c’est une ouverture sur le monde : faire de ses élèves de futurs citoyens. Le rôle de l’enseignement artistique, c’est l’émancipation.


Pour réécouter le débat sur la culture organisé par Le Petit Bulletin et Rue89Lyon :

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