Contrôle, hâte, suppression : "Effacer l'historique" de Kervern & Delépine

Effacer l'historique
De Gustave Kervern, Benoît Delépine (Fr, 1h46) avec Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corinne Masiero

Comédie / Bienvenue dans un monde algorithmé où survivent à crédit des banlieusards monoparentaux et des amazones pas vraiment délivrées. Bienvenue face au miroir à peine déformé de notre société où il ne manque pas grand chose pour que ça pète. Peut-être Kervern & Delépine…

Un lotissement, trois voisins anciens Gilets jaunes, une somme de problèmes en lien avec l’omniprésente et anonyme modernité d’Internet. Au bout du rouleau, les trois bras cassés unissent leurs forces dans l’espoir de remettre leur compteur numérique à zéro. Faut pas rêver !

à lire aussi : Kervern, Delépine & Gardin : « les films, ça sert à montrer le pire »

L’évaporation de l’humain et sa sujétion aux machines… Ce que la science-fiction, l’horreur ou le techno-thriller avaient déjà traité, est désormais une pièce jouée dans vie quotidienne de chacun. Une histoire à la Ionesco ou à la Beckett dont Effacer l’historique pourrait constituer une manière d’adaptation. Est-ce la présence de Blanche Gardin et de Denis Podalydès qui confère un cachet de théâtralité à ce film ? Il ne se démarque pourtant guère des autres réalisations du duo grolandais, suivant une mécanique de film à saynètes ou à tableaux (plus qu’à sketches) déclinant ce thème confinant à celui l’ultra-solitude contemporaine. Et dévoilant la vérité à peine extrapolée d’un air du temps fait de surendettement, de pavillons identiques, de GAFAM, de surconsommation d’images et de l’obsession performative où il faut noter/être noté.

S’il vaut mieux « se presser d’en rire, de peur d’être obligé d’en pleurer », pour reprendre le mot de Beaumarchais, Kervern & Delépine parviennent à faire émerger une ironie burlesque dans le tragique abyssal des situations qui agit comme un exutoire. Et l’effet semble universel, le jury de Jeremy Irons ayant décerné l’Ours d’argent de la 70e Berlinale au film.

Du passé faisons table rase ?

Reconnaissons par ailleurs aux réalisateurs un sacré flair. Ainsi qu’une faculté de rebond ad hoc. En effet, après avoir été débordés par la cristallisation du mouvement des Gilets jaunes qu’une première mouture de leur script anticipait, les deux scénaristes-cinéastes ont dû remettre l’ouvrage sur le métier histoire de ne pas passer pour des suivistes, parvenant à retomber sur leur pattes. Si leurs protagonistes orphelins des ronds-points se trouvent aussi démunis matériellement et moralement dans leur quotidien après leur parenthèse revendicative qu’auparavant, ils ont désormais pour préoccupation non plus d’agir sur le présent pour tenter d’infléchir la courbe du futur, mais bien la volonté “d’effacer l’historique". En somme, cette illusion donquichottesque d’acquérir une liberté immédiate par l’oblitération d’un passé dont on sait pourtant bien la présence éternelle dans l’éther numérique, immunisé contre l’amnésie.

Loin d’être illégitime à la base — ils ont de bonnes raisons de désirer supprimer des éléments lestant leurs biographies — cette croisade qui les obnubile les conduit à des excès ou des écarts. Et l’on pense alors, dans l’actualité récente, à ces déboulonneurs de statues, ces arracheurs de plaques et autres fervents de la cancel culture qui, mus par le désir de renverser les vestiges insultants d’un autre temps, basculent dans un iconoclasme aveugle et un révisionnisme généralisé en confondant les criminels avérés et leurs contemporains ; en décorrélant des gens de leur époque pour les juger à l’aune de la nôtre. Alors, effacer l’historique, vraiment ? L’annoter et le commenter pour mieux s’en démarquer, plutôt.

Effacer l'historique
Un film de Gustave Kervern & Benoît Delépine (Fr-Bel, 1h40) avec Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corinne Masiero…

à lire aussi

derniers articles publiés sur le Petit Bulletin dans la rubrique Ecrans...

Lundi 5 septembre 2022 Bien qu’il atteigne cette année l’âge de raison avec sa 7e édition, le Festival du film jeune de Lyon demeure fidèle à sa mission en programmant l’émergence des (...)
Mercredi 17 ao?t 2022 Et si Forrest Gump portait un turban et dégustait des golgappas plutôt que des chocolats ? L’idée est audacieuse mais aurait mérité que le réalisateur indien de Laal Singh Chaddha se l’approprie davantage. Si l’intrigue réserve forcement peu de...
Mercredi 11 mai 2022 Alors que son film posthume Plus que jamais réalisé par Emily Atef sera présenté dans la section Un certain regard du 75e festival de Cannes, l’Aquarium (...)
Vendredi 13 mai 2022 Fruit du travail de bénédictin d’un homme seul durant sept années,  Junk Head décrit en stop-motion un futur post-apocalyptique où l’humanité aurait atteint l’immortalité mais perdu le sens (et l’essence) de la vie. Un conte de science-fiction avec...
Mardi 26 avril 2022 Les organisateurs d’On vous ment ont de le sens de l’humour (ou de l’à propos) puisqu’ils ont calé la septième édition de leur festival pile entre la présidentielle et les législatives. Une manière de nous rappeler qu’il ne faut pas tout...
Mardi 26 avril 2022 Orfèvre dans l’art de saisir des ambiances et des climats humains, Mikhaël Hers (Ce sentiment de l’été, Amanda…) en restitue ici simultanément deux profondément singuliers : l’univers de la radio la nuit et l’air du temps des années 1980. Une...
Mardi 29 mars 2022 Retour sur Deathloop, sorti en septembre 2021 et récemment sacré meilleur jeu vidéo français lors de la troisième cérémonie des Pégases.
Mardi 29 mars 2022 Une compétition de huit films (dont le prometteur I’m your man venu d’Allemagne et l’Espagnol El buen patrón), un Panorama 2022 qui balaie jusqu’en (...)
Mardi 15 mars 2022 S’il y a une date à ne pas oublier, c’est bien celle du vendredi 17 mars à 20h — tant que vous y êtes, ajoutez le lieu, l’Aquarium Ciné-Café — jour où sera (...)
Mardi 1 mars 2022 Pour faire cesser les coups de son mari, une fan de kung-fu s’initie auprès d’un maître. Mabrouk El Mechri signe une proposition culottée (et forcément clivante) mêlant son amour du cinéma de genre à son intérêt pour les personnages déclassés. Un...
Mardi 1 mars 2022 Elle fut la dernière des manifestations d’envergure à se tenir à Lyon avant l’impromptu du premier confinement. Deux ans plus tard, alors que le spectre covidien semble refermer sa funeste parenthèse, Écrans Mixtes s’apprête à ouvrir une très...
Mardi 1 mars 2022 Tant qu’il y aura des livres, il y aura des films — le cinéma aimant autant la littérature qu'Alexandre Dumas l’Histoire. Pour preuve, voyez le soir (...)
Mardi 15 février 2022 Une semaine tout pile avant la cérémonie des César, le Lumière Terreaux propose vendredi 18 février à 20h15 de découvrir les cinq films concourant pour la (...)
Mardi 15 février 2022 Avec un regard de sociologue (et non de militant), Emmanuel Gras suit des Gilets jaunes à Chartres tout au long de leur engagement, signant un document édifiant sur les mécanismes paradoxaux animant n’importe quel groupe. Une étude de cas, une leçon...
Mardi 1 février 2022 Un ancien acteur X retourne dans son Texas natal et navigue entre son ex et une jeune serveuse. Une métaphore douce-amère d’une Amérique vivant dans la dèche, sur sa réputation et l’espoir permanent de se refaire la cerise sur le dos des autres…

Suivez la guide !

Clubbing, expos, cinéma, humour, théâtre, danse, littérature, fripes, famille… abonne toi pour recevoir une fois par semaine les conseils sorties de la rédac’ !