"Le Voyage à Lyon" : Claudia, Elisabeth, Flora ou l'éternel retour

En VOD / Tourné à l’été dans une ville quasi déserte, "Le Voyage à Lyon" de Claudia von Alemann avait été présenté au Festival Lumière dans sa version restaurée en 2018. Et voici que Henri, la plateforme en ligne de la Cinémathèque Française, l’accueille à partir du 17 février. À voir !  

Près de quarante ans jour pour jour après sa sortie sur les écrans berlinois, c’est à une bien troublante expédition que convoque Le Voyage à Lyon (1981). À la fois fascinante par sa beauté de porcelaine et le duveteux de son grain de 16mm (merci la restauration 2K), stupéfiante de modernité quant à son propos (ne s’interroge-t-il pas, notamment, sur la difficulté pour une femme de faire admettre son statut d’égale de l’homme ?), cette fiction trouée de séquences documentarisantes raconte plusieurs histoires. Ou plutôt, plusieurs Histoires.

La place des Terreaux©DR

La première est celle de l’héroïne, Elisabeth (la bressonienne Rebecca Pauly), jeune Allemande en rupture de ban conjugal et familial s’octroyant “une semaine de vacances” au bas mot à Lyon afin d’effectuer des recherches sur une pionnière du syndicalisme ouvrier et du féminisme au XIXe, Flora Tristan. Cette exploration du passé prend la forme d’une déambulation méditative dans les rues de la ville, à la rencontre de quelques rares passants et habitants survivants à l’été. Si les investigations d’Élisabeth achoppent dans le dédale lyonnais, la cité exhale cependant d’autres souvenirs au détour de ses rues et de ses plaques commémoratives, que le film convertit en récit en donnant la parole à des témoins : la patronne du bistrot évoque la rafle des juifs rue Sainte-Catherine, une bouquiniste commente des gravures anciennes, un canut dans son atelier de ses métiers bistanclaquants… Là où la jeune femme s’attendait à exhumer une porte-voix du peuple, une mémoire collective inattendue affleure — une deuxième Histoire, qui n’est pas la dernière — ainsi qu’une interrogation métaphysique sur la synchronicité des événements.

Retour à la poussière

Et cette quête d’une ombre fantomatique trouve en 2021 un écho supplémentaire. Tout particulièrement pour le public lyonnais, forcément familier des paysages. Pour lui, découvrir Le Voyage à Lyon aujourd’hui, c’est avoir accès à un compartiment secret, à une profondeur supplémentaire dotée d’une plus-value affective. Si dans ce récit initiatique, Elisabeth butte au fil de ses pérégrinations sur l’impossibilité de ressusciter la silhouette évanouie du passage de Flora Tristan, elle finit par préférer, au détriment de la matérialité de la trace, l’évanescence du son ainsi que l’abstraction musicale. Paradoxale ironie que ce film qui permet, parce qu’il a enregistré de précieux vestiges, d’accomplir un retour dans la cité de la fin des années 1970. D’effectuer un voyage dans le temps et la mémoire à nouveau en compagnie (et à l’insu) de sa protagoniste.

Quai de Bondy, place des Terreaux, cour des Voraces, montée de la Grand’Côte… Singuliers décors gris de crasse d’une ville à demi-délabrée, de ruelles aux chaussées défoncées, de façades systématiquement lépreuses ou borgnes, d’édifices public noirâtres, de terrains vagues à flanc de Croix-Rousse, d’appartements aux huisseries crasseuses, de troquets entre graillon et nicotine, de berges de Saône mangées par les mauvaises herbes. Saisissantes images d’un Lyon ostensiblement populaire (si ce n’est misérable) à fleur de Presqu’île, comme gélifié dans un jus éternel, à peine sorti des traboules poisseuses de la guerre et quasi identique à celui que montrait Carné dans Thérèse Raquin (1953), Denys de la Patellière dans Le Voyage du Père (1966) ou Cavalier dans Mise à Sac (1967). C’est cette même ville, entre béton et salpêtre, nuits blêmes et recoins sordides, qui servira encore de décor deux ans plus tard à deux cinéastes, l’une tournée vers son passé (Diane Kurys et Coup de Foudre, 1983), l’autre vers son présent (Patrice Chéreau, L’Homme blessé, 1983). Ce sont aussi les ultimes images de la gare des Brotteaux en service, d’un urbanisme de bric, de broc et de dents creuses bientôt convoitées par les exécutifs locaux successifs et les promoteurs soucieux de “valoriser” l’hyper-centre… Autre ironie de se dire qu’il aura fallu nettoyer les négatifs et les restaurer avec minutie pour que la gangue de ce Lyon archaïque réapparaisse dans toute sa patine.

Il en va donc ainsi d’une quête ou d’une chasse au fantôme : elle aboutit, mais pas forcément quand ni où on l’attend…

Le Voyage à Lyon
(Die Reise nach Lyon, 1981) de Claudia von Alemann (All, 1h52) avec Rebecca Pauly, Denise Péron, Jean Badin, Sarah Stern…
À voir sur
Henri à partir du mercredi 17 février

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