De l'imaginaire fête sauvage sur les quais à Lyon, et de l'indignation sélective

Edito / Ou comment créer de toute pièce une polémique remontant jusqu’à l’État — qui pourtant devrait avoir d’autres chats à fouetter — grâce à une poignée de secondes de vidéo sur les réseaux sociaux, montrant des jeunes se lâchant quelques instants à la fin d’un apéro en plein air, alors que le couvre-feu approchait.  

Selon plusieurs médias, locaux comme nationaux, une « fête sauvage » aurait eu lieu ce mardi soir sur les quais de Saône, en plein centre-ville. Les plus réactionnaires d’entre-eux, du Figaro au Bonbon en passant par LyonMag, s’en offusquent vigoureusement, s’appuyant en grande partie sur quelques secondes de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. Des politiques leur emboîtent le pas — Christophe Guilloteau, sur BFM, apparaît scandalisé. Sérieusement, le président LR du département du Rhône était donc le seul politique disponible pour donner son avis sur cette « fête sauvage » ? La ministre Marlène Schiappa n’a pu manquer l’occasion de se faire remarquer à son tour ce matin, stigmatisant les participants et participantes.

Ces gens n’ont jamais fait la fête. Ou nous mentent. Assurément. Ils sauraient sinon qu’une grosse demi-heure de liberté et de joie arrachée à une année plombante, ce n’est pas une fête. Juste une soupape de sécurité, une cocotte-minute prête à exploser dont on prend soin de libérer un peu de vapeur avant l’irréparable. J’y étais, à cette "fête" commencée vers 18h30 : à 19h30 tout ou presque était déjà fini (voir la photo ci-dessus, prise à 19h32), des grappes de jeunes s’en allaient tranquillement pour rejoindre leurs chambres chez leurs parents ou leurs studios de 20m2. D’autres finissaient leurs bières, continuaient à converser, à s’amuser un peu en profitant de la chaleur, du soleil tout juste couchant. À vivre. Est-ce un crime, un délit, de vouloir vivre en dépassant de quelques minutes un couvre-feu à vingt ans ? Non.

Irresponsables ? Bien au contraire. Ayant conscience que la crise sanitaire, gérée au plus haut niveau façon Pieds Nickelés, va se prolonger, que leur santé psychologique, mentale, est altérée par des mois et des mois de privations — qu'ils ont respecté le plus souvent depuis mars 2020, plus d'un an donc —, à un âge où il est difficile de relativiser et où l’on a besoin d’explorer, expérimenter, évacuer, ils et elles se sont réunis à quelques dizaines (et non plusieurs centaines comme on a pu le lire) pour profiter d’un instant de convivialité — en plein air, par température clémente — avant de retourner se cloîtrer. Faire passer ceci pour une « fête sauvage » est un mensonge. On parle en réalité d’une grosse demi-heure de ce que l’on pourrait nommer un "petit (re)lâchage".

De toute évidence, les gens présents ne vivent pas dans de grands appartements. Ces derniers sont plutôt occupés par ceux qui stigmatisent aujourd’hui ces gamins, mais qui n’ont précédemment jamais bougé le moindre petit doigt pour défendre l’hôpital public et les soignants lorsque ceux-ci se faisaient laminer, des années durant, par les gouvernements successifs. Et instrumentalisent maintenant ces mêmes soignants en parlant de non-respect de leur dévouement face aux malades...

Si aujourd’hui nous sommes à l’aube d’un nouveau durcissement des mesures, s’il faudra peut-être trier des patients pour choisir lesquels vont mourir durant le mois d’avril (l’urgentiste Patrick Pelloux s’inscrit en faux face à cette menace), ce ne sera certainement pas à cause d’une poignée de jeunes ayant dansé sur de la techno sur un quai de Saône pendant quelques minutes, mais bien à cause de ceux qui sont au pouvoir ou l'ont été et sont incapables de mener une politique digne de ce nom pour remettre en ordre et l’hôpital public, et les laboratoires français qui se sont révélés dans l'impossibilité d’élaborer un vaccin. Que ces politiques se regardent dans la glace.

Car cette classe populaire, jeune, qui s’est réunie mardi soir, se voit parallèlement refuser stages et emplois ces derniers mois, ne peut plus aller étudier, s'est vue privée d'un RSA jeune et de lieux où se réunir loin de ses aînés, et de tout lieu où se cultiver et socialiser. Alors, elle improvise. Avec un quai et une petite enceinte Bluetooth (et non pas des caissons de basse comme certains confrères l’ont écrit, qui n’ont visiblement jamais mis les pieds dans une rave ou un sound-system).

Laissez cette jeunesse danser pendant ces trente minutes de liberté avant le couvre-feu, laissez-là dépasser d'un poil cette limite de 19h — qui la respecte en pleine ville ? Nous le faisons toutes et tous, également, pour d’autres raisons. Ne jugez pas cette poignée de jeunes qui se sont offert un bref instant de vie. Et sont repartis seuls car, non, ce n’est pas la police qui a dispersé la foule à 20h30, il n’y avait quasi plus personne à cette heure-là.

« L’exploitation de la vidéosurveillance est en cours pour retrouver les organisateurs » a promptement communiqué la Préfecture sur Twitter. Vraiment ? On aurait aimé lire le même message il y a quelques jours quand une librairie des pentes de la Croix-Rousse s’est faite attaquer par une milice d’extrême-droite d’une cinquantaine de personnes, arrivée confortablement, repartie tout aussi sereinement en plein centre-ville un samedi après-midi, sans que là, les autorités ne garantissent aux citoyens et citoyennes que tout serait fait rapidement pour identifier les coupables. D’une agression violente. Pas d’avoir bu quelques bières en écoutant de la musique sur un quai.

À défaut d’être capables de prendre soin de cette jeunesse et de lui donner des motifs d’espoir, laissez-là au moins tranquille quelques instants.

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