Mathieu Diez, directeur de Lyon BD : « il est temps pour moi de me redéfinir »

Mercato / À la tête du festival Lyon BD depuis sa création en 2006, Mathieu Diez annonce son départ pour de nouveaux horizons… Il laisse une enviable place vacante pour une institution culturelle riche de projets, solidement amarrée dans le paysage lyonnais, contribuant à son rayonnement international et produisant un festival réputé, à l’édition 2021 prometteuse…

Nous sommes à trois mois de la prochaine édition du Lyon BD Festival. Alors que les annulations de manifestations pleuvent, le festival est-il bien maintenu ?
Mathieu Diez
: Il est maintenu et confirmé aux 11-12-13 juin pour le cœur de la manifestation. Tous les partenaires du festival sont à nos côtés parce qu'on pense qu’il y a un espace raisonnable et de bonnes chances. Bien sûr, cela tient à la réouverture des lieux culturels à la mi-juin (et donc de l’Hôtel de Ville, qui n'est pas vraiment un lieu culturel mais il faut qu'il puisse nous accueillir, de concert avec les institutions culturelles), ce qui est assez crédible. Et si elle s’accompagnait de contraintes fortes, on a montré qu'on savait faire lors de la Saison d’automne l’an dernier — notamment le concert Acid Arab. On saura faire, autant pour pour le week-end que durant tout le mois de juin. Parce que ce ne sera pas un “mini“ Lyon BD : on a quand même un programme important. Même si on doit supprimer les stands éditeurs, intenables pour des raisons sanitaires, le festival se tiendra sur 60 lieux dans la ville, avec de grandes rencontres à l’Opéra, des concerts aux Célestins, une scène montée dans la cour de l’Hôtel de Ville, des expositions… On prend le pari d’être au même niveau d’ambition que d’habitude.

Le programme complet sera détaillé le 4 mai, mais peut-on connaître quelques grands rendez-vous ?
Pour la première fois, Riad Sattouf et Zep seront présent pour des rencontres “grand format“ dans la grande salle de l’Opéra. On travaille avec le défilé de la Biennale de la Danse pour qu'il soit croqué par des artistes invités de Lyon BD. Ou encore une rencontre avec dessin en direct dans l’Auditorium du Musée des Confluences en présence Frank Pé et d’un paléontologue-cryptozoologue ; il y sera évidemment question du Marsupilami…

Après 15 années d’existence, comment se porte Lyon BD aujourd’hui ? Car au-delà du festival, de plus en plus de projets sont en train de voir le jour, notamment celui du Collège Graphique dans l’ancien Collège Truffaut
Parmi les 40 projets annuels constitutifs de Lyon BD, Le Collège Graphique est stratégique à moyen terme parce qu’il marque une étape majeure pour notre développement. Il y en a un autre, déjà engagé, préfigurant d’autres projets de développement plus larges et de dimension européenne : Comic Art Europe, visant à offrir des résidences à cinq autrices ou auteurs de BD. Deux cents candidatures venant de 31 pays ont été déposées l’an dernier.

Lyon BD est devenu de facto une institution culturelle ; notre présence au commissariat artistique BD à la Foire du livre de Francfort en 2017 a “sanctuarisé“ cette institutionnalisation. Quand je vois le niveau d’interlocuteurs que l’on a maintenant, que ce soit au CNL, au ministère de la Culture, à l’Institut Français, dans les collectivités, on est incontournables… Aujourd’hui, le festival est le moment fort de l’année — le moment “qui brille“ — et l’une de nos principales productions, certainement la plus grosse. Mais en réalité, c’est un moment dans une année extrêmement dense. Chaque année, on noue de nouvelles collaborations, ce qui fait qu’au bout quinze ans, il n’y a pas beaucoup d’institutions culturelles lyonnaises — festivals, théâtres, musées… — avec qui on n’a jamais travaillé. Ça, c’est aussi emblématique de Lyon BD.

En 2021, nous allons passer le million d’euros de budget — du fait, certes, de reports dûs à la pandémie. Mais on franchit un cap. Nous sommes désormais une équipes de neuf équivalents temps pleins. Une équipe qui a été renouvelée : en septembre, cela fera deux ans que Flore Piacentino (venue du SNE où elle était en charge de la BD) est devenue coordinatrice générale et que Alexis Chapolard (qui a une solide formation d’ingénieur) est arrivé à la production. Des nouveaux alliés à des “anciens“ comme Belinda Billen, complètement à l’aise dans ses fonctions internationales.

Tout semble donc au beau fixe. Et cependant, vous annoncez votre départ après quinze ans…
Je ne sais pas s’il y a un moment idéal, mais il faut partir quand ça va bien, pas quand ça ne va pas ! Là, budgétairement, c’est devenu assez solide ; financièrement, c’est sain ; l’équipe est structurée ; il y a des projets… Il y a un alignement de planètes. Ça tient à beaucoup de choses. Au fait que j’avais envie de partir à l’étranger depuis longtemps, notamment. Et depuis dix ans qu’on travaille avec l’Institut Français, j’ai eu le temps d’apprécier leur manière de fonctionner. Avec le premier confinement, j’ai pris aussi un peu de recul : je me suis dit que si je ne le faisais pas maintenant, à mon âge et celui de mes enfants, dans dix ans je serai toujours directeur de Lyon BD. Ce n’est pas que ce soit une chose négative ni que je m’ennuie, mais je crois que ça m’angoisse plus que de partir pour quatre ans quelque part sans savoir ce que je ferai après. Il est temps pour moi de me redéfinir sur autre chose. Je sais que c’est que Lyon BD est “plus grand que nous“, les différents gens qui le faisons, et qu’il est impératif que ça continue.

Je sais que c’est que Lyon BD est “plus grand que nous“, les différents gens qui le faisons, et qu’il est impératif que ça continue.

Et puis, comme l’on dit, c’est le voyage qui compte pas la destination : j'ai commencé par bosser dans la banque, à 25 ans j’ai monté un café. Dans ce café, j’ai rencontré Patrice Boudier de la Librairie La BD, on a fait amis-amis avec quelques auteurs et — ce n’était pas prévu — avec Philippe Brocard, Roland Theisse, JC Deveney, Alain Ravouna, Laurent Chartier ; ça nous a mené vers un festival qu’on a ensuite développé vers l’international, ce qui m’emmène aujourd’hui là… Je n’ai pas cet ego de croire que Lyon BD c'est moi ; je ne suis pas non plus naïf sur ce que ce j’y apporte. En revanche, je sais que Lyon BD est “plus grand que nous“, les différents gens qui le faisons, et qu’il est impératif que ça continue. Il m’importe de le mettre sur les meilleurs rails possibles. Certains le font en arrivant à la retraite, d’autres (et c’est plus malsain) donnent l’impression que ça les emmerderait presque que ça leur survive — façon “après moi, le déluge”. Moi, j’ai fait d’autres trucs et je veux en faire d’autres.

Lyon BD est un projet qui a une âme et qui en recherche une autre à mettre au service de son projet

N’y a-t-il pas une once de frustration de partir avant, notamment, l’installation de Lyon BD dans le Collège Truffaut ?
Évidemment, il y a des projets que j’aurais voulu voir aller au bout… Mais comme on ne s’ennuie jamais, le jour de l’ouverture, on aurait enclenché cinq nouveaux trucs tout aussi grisants. Alors oui, il y a la frustration de ne pas le voir en tant que directeur de Lyon BD, mais je vais écrire statutairement quelque part avant de partir qu’ils seront dans l’obligation de m’inviter à l’inauguration avec la marque de bière que je veux (rires). Lyon BD est un projet qui a une âme et qui en recherche une autre à mettre au service de son projet.

Quel sera le profil de votre successeur ou successeuse ?
Concrètement, le profil est celui un patron d’institution culturelle parce que dans le quotidien, on entretient donc des relations avec des politiques, des élus, des chargés de missions dans les collectivités, avec tous les partenaires publics ou privés mais aussi toutes les institutions culturelles lyonnaises avec qui il y a une énorme densité de collaborations. Et puis il y a la dimension budgétaire, RH… Une erreur serait se méprendre sur la nature du poste en croyant qu’il ne s’agit que d’un boulot de programmateur de festival alors qu’il y a quarante projets par an ; l’autre (que l’association ne commettra pas), serait de chercher quelqu’un exactement “comme moi“.

C’est-à-dire ?
Au-delà du romantisme, Lyon BD est un projet qui a une âme et qui en recherche une autre à mettre au service de son projet. Donc il faut quelqu’un qui ait la capacité de se l’approprier, dans le sens qui ait une affection pour des projets souchés et — c’est une composante importante de l’identité de Lyon BD — qui comprenne la logique d’une asso, des gens qui l’ont créée ou qui sont venus après. C’est faire prendre cette mayonnaise, en la faisant monter à sa manière. Le suivant ou la suivante doit apporter sa vision, qui sera nécessairement différente. C’est pour cela qu’il y a peut être pas de successeur évident — je n’étais pas dans le truc de dire « il faut un dauphin qui va faire perdurer mon œuvre » (rires).

C’est donc très ouvert…
Il n'y a pas de nom sous le coude ! Ça aussi, à mon avis, c’est assez rare dans la vie d’une institution culturelle que de faire un recrutement aussi ouvert. Et la façon dont Lyon BD s’est construit laisse potentiellement la place à un profil qui est tout à fait décalé — moi-même, je suis autodidacte avec un BTS action commerciale. À mon avis, c’est même souhaitable pour favoriser ce qu’on connaît aujourd’hui : être capable d’être innovant, ouvert d’esprit et de faire des choses qui sont pas dans le schéma habituel d’un festival de BD.

Peut-être que la personne qui sera retenue aura été à la tête d’une institution culturelle lyonnaise, d'une manifestations littéraire à l’autre bout de la France… Peut-être qu’elle ne connaîtra rien à la bande dessinée et, à mon sens, ce ne sera pas un problème, car historiquement à Lyon BD beaucoup de gens étaient là non pas parce qu’ils adoraient la BD mais parce qu’ils étaient des copains de copains, enthousiasmés par le projet… avant de devenir amateurs de BD ! Tout cela a préfiguré le fait que Lyon BD n’est pas fait exclusivement “par des fans de BD pour des fans de BD” — un travers qu’on trouve dans certaines manifestations.

Donc quelqu’un avec une dimension de gestion d’institution culturelle qui ne connaîtrait pas plus que ça la bande dessinée, ce ne serait pas grave car il pourrait s’appuyer sur une équipe avec de grandes qualités. Mais quelqu’un qui n’aurait jamais dirigé une institution culturelle, qui ne connaîtrait ni les livres, ni la BD, ni mis les pieds à Lyon, ça serait compliqué ! (rires) L'association (et moi) sommes très curieux de voir les profils qui vont émerger. Certains peuvent être hyper surprenants. C’est excitant !

Qui va trancher ? Aurez-vous un droit de regard ?
C’est le bureau de l’association qui va proposer au CA un ou des candidats, après avoir dépiauté les candidatures, qui à la fin nommera le directeur. Peut-être qu’ils me demanderont mon avis.

Qu’elle est la date limite de dépôt de candidature ?
Elle est fixée le lundi 3 mai au soir, ce qui semble honorable. Mais comme je prends mon poste à Beyrouth le 1er septembre, cela veut dire que j’assure évidemment la prochaine édition du festival. Et si quelqu’un est identifié assez rapidement — ce qui serait idéal — et qu’il ou elle est disponible pour accompagner pendant cette édition 2021, il pourrait y avoir un peu de tuilage. J’adorerais que quelqu’un soit identifié dans ces conditions. Il est en tout cas peu probable qu’il y ait une vacance…

Que ferez-vous à Beyrouth ?
Attaché Livre et Débat d’idées à l'Institut français de Beyrouth, au Liban. Je vais d’élargir un peu mon scope à toutes les littérature y compris, jeunesse, sciences sociales… Il y a une passerelle amusante puisque Lyon BD crée un festival à Beyrouth avec l’Institut Français ; le directeur que je suis aura a cœur de le transmettre au futur attaché Livres et Débats d’idées (sourire) Il y a aussi un salon du livre francophone produit par l’Institut Français dans le périmètre de mon poste. Comme il dort depuis deux ans à cause de la pandémie, il va peut-être falloir le redéfinir un peu. C’est un super enjeu. Mon travail consistant à faire du lien, et comme il existe un partenariat entre Liban et la région Auvergne-Rhône-Alpes, il se peut que d’autres échanges perdurent…

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