Lucie Campos : « trouver les formes d'un retour à une interaction plus forte avec le public »

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ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Littérature Live Festival / Au début du mois mai, la Villa Gillet annonçait le remplacement des Assises Internationales du Roman par le Littérature Live Festival. Un nom et une formule qui, si tout va bien, devraient laisser place au Festival International de Littérature de Lyon en 2022. Lucie Campos, directrice de la Villa Gillet et instigatrice de ces changements, nous explique pourquoi et comment.

Après une édition numérique des Assises Internationales du Roman, la Villa Gillet présente cette année le Littérature Live Festival. Pourquoi ce changement d'identité, jamais anodin pour un festival ?
Lucie Campos : je suis arrivée l'an dernier en tant que nouvelle directrice de la Villa Gillet avec un projet qui impliquait à la fois de consolider les acquis d'une maison qui a une très grande légitimité à l'international et de changer des choses. La Villa Gillet porte depuis 14 ans un festival de littérature qui s'est appelé depuis 2007 les Assises Internationales du Roman. Elle continuera bien évidemment de porter un festival qui sera pour l'avenir le Festival International de Littérature de Lyon, avec pour domaine d'action et d'interrogation la littérature dans son sens le plus large.

C'est là le principal changement : quitter la forme unique du roman qui faisait l'objet des conversations ayant structuré les premières éditions des AIR. Ce qui nous intéresse nous de discuter avec des publics de toutes sortes, c'est le vaste domaine de la littérature comme terrain de jeu et d'interrogation. Et la littérature ça peut être tout aussi bien la poésie, l'essai, le roman, les fictions bizarres, la bande dessinée. Voilà pour le long terme.

Ensuite, il y a 2021 et je voudrais insister sur le fait que ce n'est pas une année comme les autres. C'était déjà le cas de 2020 mais nous étions restés sur les AIR. En 2021, nous n'avons pas voulu faire comme si cette édition était une édition comme les autres. C'est une année bizarre, qui met les choses à plat et qui a été un défi pour tous les acteurs de la culture. D'où ce titre très spécifique que nous donnons à cette édition 2021 qui est celui de Littérature Live. Le Festival International de Littérature de Lyon ce sera pour l'année prochaine quand on aura retrouvé les formes de ce que peut être un festival, de ce que peut être un public et de ce que peut être une programmation qui se prépare en septembre pour mai.

Pourquoi "Live" ?
Malgré le léger écart vers la langue anglaise que certains nous pardonnerons et que d'autres ne nous pardonnerons pas, le live ça dit d'abord : « en direct et en public ». Quand nous avons compris que la pandémie allait se prolonger, notre priorité a été de trouver les formes d'un retour à une interaction plus forte avec le public. Nous avons comme tout le monde fait du numérique pendant tout 2020, un festival tout vidéo en mai 2020, un festival tout podcast en novembre 2020.

En mai 2021, il n'était plus question de faire cela et nous voulions insister sur ce côté live, dire à tout le monde que la littérature n'est pas que pré-enregistrée et diffusée en différé, mais qu'elle est quelque chose qui se passe en direct et en public. C'est le défi que l'on s'est donné ici. Du 25 au 30 mai, il y aura des conversations dans le théâtre de la Villa Gillet avec des corps en présence mais aussi des corps diffusés en streaming sur YouTube et donc aussi accessibles de loin, en duplex lorsqu'il s'agit d'écrivains internationaux ne pouvant se déplacer. Et en live parce que la parole portera dans le temps présent.

C'est aussi une manière de rappeler au public que les AIR ne sont pas qu'une espèce de Nations Unies de la littérature mais quelque chose de dynamique, un travail en cours de construction. Cette année on est live, l'année prochaine, on sera autre chose. Enfin, le live est une question fondamentale de l'économie de la culture aujourd'hui. On ne peut pas programmer un festival sans se pencher sur la question des formats, y compris numériques, par lesquels on accède aux contenus culturels. On ne peut pas faire des festivals à l'ancienne comme si cette question n'existait pas. Mais j'insiste : c'est bien un pari pour 2021, avant de retourner, je l'espère à des formes plus traditionnelles.

Restera-t-il tout de même dans les éditions à venir quelque chose des dispositifs de cette année ?
Oui, j'en suis convaincue, ces quatorze mois de pandémie nous ont poussés très loin dans des évolutions qui étaient déjà en gestation. Le fait d'inviter un grand écrivain américain à venir quatre jours en France dont deux soirées à Lyon, ce n'est pas la seule manière de travailler à construire du dialogue international. Ça nous a poussé plus loin dans ce qui il y a deux ans aurait paru moins acceptable et aujourd'hui nous paraît normal : faire intervenir un Column McCann depuis son bureau à New York avec un autre écrivain sur scène, une relation avec le public.

Il n'est pas exclu que nous continuions à pratiquer des formats à distance de ce type, lorsque ces formats nous permettent d'apporter des voix réellement ancrées ailleurs et donc, ce qui nous intéresse nous, des points de comparaison, des positionnements différents sur le spectre de débats globaux et internationaux. Si le prix à payer pour avoir davantage d'écrivains qui viennent de loin c'est d'assumer des formes hybrides, nous le ferons. Nous savons aussi que les publics qui regardent nos débats sur YouTube ne sont pas les mêmes que ceux qui viennent s'assoir dans une salle à Lyon. Ces publics, principalement les 15-34 ans, nous ne voulons pas les perdre. Donc oui, nous allons continuer pour ces deux raisons.

Il nous fallait être très ferme dans notre annonce d'un format hybride

Comment avez-vous bâtie cette édition au regard de l'édition précédente, bâtie dans l'urgence, et par rapport à ce que vous projetez pour la suite du festival ?
Pour tout exercice de programmation il faut se donner des grandes lignes, en particulier dans une phase de réinvention comme celle-ci. La première c'est que nous donnons la parole aux écrivains étrangers. À partir de là, il nous fallait trouver les formes en 2021 pour assumer cette parole et pour y donner accès alors même que nous voulions retrouver le présentiel et que c'était en contradiction avec l'idée de faire intervenir Column McCann par écran interposé. Il a fallu chercher la formule pour que nous continuions de faire le lien avec la littérature et la pensée étrangère.

Tout a donc commencé par l'identification des grands écrivains que nous voulions solliciter et ensuite par un travail sur le format. On a très vite compris qu'on pouvait avoir un écrivain sur deux à distance mais qu'il fallait que l'autre soit présent. Il nous fallait être très ferme dans notre annonce d'un format hybride. En prolongeant ce raisonnement nous avons réalisé à quel point il était important dans cette pandémie qui nous a enfermé chez nous de reconstruire autrement le dialogue d'un lieu à un autre et donc de montrer les écrivains dans leur lieu d'écriture.

Avoir un écrivain sur la scène de la Ville Gillet parlant à un écrivain à Leipzig ou à Dublin, ça fait sens. D'où l'effort que l'on a fait pour que ces duplex soient avec des villes. Ce n'est pas qu'à Sinead Gleeson, écrivaine irlandaise très féministe et très inventive dans sa forme, que l'on parlera mais c'est aussi à Dublin.

Comment la programmation s'est elle construite ?
Ce festival interroge chaque année les grands thèmes qui émergent dans la production littéraire d'aujourd'hui. Le premier effort de programmation c'est d'identifier les grandes questions qui se posent de manière comparable au Chili, en France, aux États-Unis... D'où des axes de programmation qui ne sont pas complètement étonnants pour ceux qui suivent les Assises : un grand axe sur l'écriture de l'Histoire au présent ; un autre sur nos folies, toutes les folies qui s'inscrivent en littérature et sont symptomatiques de questionnements d'aujourd'hui, de la folie la plus intime, psychologique, jusqu'à la folie à grande échelle, sociétale, traitée dans des dystopies ; un troisième enfin sur le regard féminin, une question qui est partout dans nos sociétés, y compris en littérature.

Ensuite pour adresser plus précisément ce qui se passe aujourd'hui et se confronter à ce que nous avons vécu, nous avons voulu faire un effort moins sur le thèmes que sur un questionnement qui est le nôtre : les lieux du livre. Nous avons une programmation spécifique autour de cette question : qu'est-ce que c'est qu'un lieu du livre ? Ces lieux ont été fermés cette année et ont trouvé une autre manière de fonctionner parce qu'ils ont autre chose à apporter que simplement des mètres carrés, ils sont des apporteurs de sociabilité, de diffusion et de différence. Nous avons voulu porter une interrogation plus précise là-dessus. Il y aura tout au long du festival, une cinquantaine de capsules vidéos de lieux partenaires dans le monde, construite avec le réseau des Instituts Français dans le monde, à Rio de Janeiro, au Nigéria, en Tchéquie...

Le festival n'est pas un festival de promotion des livres qui font l'actualité littéraire immédiate, comment avez-vous raccordé les thématiques au choix des auteurs, avec aussi, c'est une autre spécificité de cet événement, la volonté de faire découvrir des auteurs étrangers moins connus voire inconnus du grand public, peut-être la seule concession faite à la promotion ?
Nous avons un fonctionnement qui est de chercher, sur la base quand même de cette actualité littéraire, à identifier par rapport à tel ou tel thème les auteurs qui en sont les porteurs les plus manifestes et de construire autour d'eux une programmation qui permette d'aller en profondeur dans ces questions. Nous suivons l'actualité, tous les auteurs présents ont un livre récent datant de 2020 ou 2021, mais nous ne parlons jamais que d'un seul livre.

Les conversations qui font l'essentiel de la programmation du festival sont des conversations longues qui donnent le temps d'entrer dans l'œuvre d'un écrivain. Mais il y a aussi un aspect découverte que nous assumons, des auteurs qu'il nous importe de faire découvrir mais aussi des auteurs que j'ai moi-même découverts récemment, qu'il n'était pas évident de programmer. Il y a dans le programme une liste seconde d'auteurs presque inconnus en France : des écrivaines qui interviennent sur le regard féminin depuis Dubaï et Bahrein, quelques écrivains pakistanais, des Nigérianes, c'est la puissance d'un festival que de pouvoir enclencher une machine à découvrir et ouvrir le regard sur la littérature du monde.

L'autre pan important du festival c'est la question des langues et de la traduction en littérature, dont on sent depuis quelques années qu'elle prend de plus en plus d'importance en terme de légitimité dans la littérature contemporaine. Avec une vraie volonté de la part du festival de présenter cet exercice et les traducteurs comme de véritables auteurs...
C'est une question très importante. La France est depuis longtemps un pays de traduction qui par rapport à d'autres a une très forte curiosité pour les textes étrangers. Avec des éditeurs français qui depuis longtemps investissent sur la traduction ; des lieux comme le CITL à Arles porte depuis longtemps le message de l'importance de la traduction, au-delà du geste technique comme un geste littéraire ; un événement comme le Printemps de la traduction aussi. Il y avait donc déjà un mouvement autour de la traduction qu'il ne faut pas oublier.

Mais pour porter vraiment ce message international d'un multi-linguisme heureux de nos pensées et de nos créations, un lieu comme la Villa Gillet doit présenter les traducteurs au même niveau que les auteurs. Et leur donner la parole autant qu'aux auteurs étrangers. Non pas pour leur faire de l'ombre mais pour rendre d'autant plus visible la richesse d'un texte qui a été travaillé deux fois, par deux plumes, et l'importance de ce passeur qu'est le traducteur.

En pratique, la Villa Gillet a toujours eu la politique de faire entendre les auteurs dans leur langue. Nous invitons aussi dès que nous le pouvons les traducteurs à intervenir aux côtés des auteurs et même à intervenir dans certains cas dans les classes. À cela s'ajoute une campagne d'affichage dans la ville de Lyon qui nous permet d'afficher des citations d'auteurs en deux langues.

Il y aura quand même un peu de public dans le théâtre de la Villa Gillet, comment cela va-t-il se passer ?
Comme nous avons cette pratique de maintenir notre festival aux dates prévues, l'an dernier, le festival est tombé la semaine de la réouverture, et, cette année, dix jours après la réouverture des lieux culturels. Il y aura donc du public cette année à la Villa Gillet, ce que nous ne savions pas il y a dix jours (interview réalisée le 12 mai), pour une cinquantaine de places. Nous pratiquerons une billetterie à la porte. Nous ne pouvons pas mettre en place un système de réservations qui créerait trop de déceptions.

Sachant qu'il y a un événement par heure, le public qui n'aura pas pu assister à la première heure pourra assister à la deuxième et, pour ceux qui seraient déçus de n'avoir pu rentrer dans la salle, nous organisons un système de rediffusion dans une seconde salle. Il y aura aussi un espace librairie au rez-de-chaussée de la Villa et un certain nombre de lectures en plein air qui permettront d'entendre autrement les auteurs. Je dis ça avec prudence parce que ces lectures seront elles aussi soumises à une jauge. Cela nous permet autour d'un seul auteur d'accueillir différents types de publics.

Littérature Live Festival
À la Villa Gillet, dans les lieux partenaires et sur www.villagillet.net du 25 au 30 mai

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