Matthias Schoenaerts : « Sons of Philadelphia, c'est plus un film social qu'un film de genre »

Sons of Philadelphia
De Jérémie Guez (Eu-Fr, 1h30) avec Matthias Schoenaerts, Joel Kinnaman, Maika Monroe

Polar / Le comédien belge désormais international accompagne l’auteur et scénariste de polars Jérémie Guez dans sa première aventure outre-Atlantique, le très réussi "Sons of Philadelphia", où il compose un mafieux pris en étau entre vengeance familiale et morale…

Dans Sons of Philadelphia, le personnage de Peter que vous interprétez présente une sorte de cousinage avec celui de Jacky dans Bullhead, qui vous a révélé. Sa fin est toutefois plus heureuse, puisqu’il a ici sa revanche…
Matthias Schoenaerts
: Ces similitudes me fascinent. En fait, ces deux personnages sont écartelés. D’un côté, il y a leur “public persona“ en accord avec l’univers dans lequel ils vivent ; de l’autre, leur vraie personne qu’ils n’ont jamais réussi à développer, et c’est une tragédie profonde. Si je regarde autour de moi, et sans porter quelque jugement que ce soit, beaucoup de gens vivent une vie qui n’est pas en accord avec qui ils sont vraiment. Ils prennent des décisions qui ne sont pas vraiment les leurs, ils vivent une vie qui n’est pas vraiment la leur mais qui au bout d’un moment, devient la leur même si ce n’est pas celle qu’ils devaient avoir. Pour moi, c’est une tragédie humaine et pour moi, ce film, c’est bien plus qu’un film de gangster, c’est vraiment une tragédie humaine pour cette personne qui ne sera jamais qui elle est. En cela, il y a effectivement une similitude entre Peter et Jacky.

Il y a un autre aspect très important qui est qu’une vie est parfois déterminée par des événements ou des choix que l’on fait en quelques nano-secondes. Parfois il s’agit d’une erreur que l’on commet, parfois c’est une chose qui vient sur notre chemin dont on n’est pas responsable. Dans Bullhead, Jacky s’est fait attraper par les garçons, il n’en est pas responsable. Ici, avec Peter, on a à faire à un mec qui a subi un truc et qui s’est toujours senti coupable de la mort de sa sœur alors qu’il n’est pas responsable. Ce sentiment de culpabilité, c’est un élément extra tragique, je trouve.

Peter a par ailleurs un profond sens de la justice, ce qui semble paradoxal pour un mafieux…
Dans la culture du cinéma américain, la mafia a une vie au-dessus de la réalité. Mais la mafia, là, c’est des voyous ; pas des Al Capone, mais de simples ouvriers qui ont des emplois tous pourris qui grattent 10 000 par ici, 15 000 par là… En fait, ce genre de criminalité est devenu un contexte social aux États-Unis. On appelle ça la mafia, mais on n'est pas dans l’héroïsme ni le stylisme du gangster comme dans le cinéma de Scorsese : ici, on parle des gens simples qui ne trouvent que cette façon de survivre parce que leur vie est tellement pourrie ; de l’individu pris dans un phénomène social.

Est-ce pour cela que le roman a été déplacé des années 1970 à aujourd’hui ?
Certainement. Ainsi que pour des raisons de budget, je pense. Mais si Jeremy avait été convaincu que le film devait se passer à cette période-là, il aurait fait tout pour que cela se fasse. Maintenant, c’est ancré dans une réalité que les gens peuvent reconnaître vraiment et qui est tangible, parce que tu la vois autour de toi.

Au cours de votre carrière, vous aviez déjà interprété un personnage d’origine irlandaise, mais aussi des Russes… Comment appréhendez-vous ces rôles, et vous imprégnez-vous de ces différentes cultures ?
En général, il suffit juste de passer du temps à l’endroit même — parfois, on ne peut pas : par exemple en Russie, je n’ai pas réussi. De temps en temps, j’écoute la musique régionale, je lis un livre d’un écrivain très connu, ou je passe beaucoup de temps dans une ville… Il y a plusieurs façons de s’imprégner d’une atmosphère ou d’une sensibilité particulière.

C’est d’une tristesse et d’une sauvagerie énormes

Auriez-vous aimé jouer le rôle de Mikael, le cousin de Peter ? [attention, spoiler]
Oui, parce que Mikael est très expressif et que l’on peut s’amuser en tant que comédien. La seule chose c’est que quand je lis l’histoire, j’ai envie de tuer ce mec au bout de vingt minutes ; pourtant, ça prend 90 minutes avant de lui foutre une balle dans la tête ! C’est un chien fou, il faut le finir direct celui-là parce qu'il ne va pas arrêter de mordre tout le monde ! Alors il faut juste allez chez le vétérinaire, lui donner une petit injection… C’est pour cela que je n’arrivais pas à me connecter humainement à sa personne. Je peux avoir du plaisir à le jouer, mais je ne sais pas où ancrer le truc : parfois, il n’y a ni pourquoi, ni comment… Mais peut-être qu’il ne faut pas toujours avoir de raisons pour justifier les actes : certaines personnes sont juste complètements fofolles ; ça ne les empêche pas d’être importantes ou belles à leur façon. Après tout, il n’y a pas toujours de logique et des phénomènes biologiques qu’on ne peut pas expliquer non plus, qu'il faut juste accepter tels qu’ils sont. La beauté dans cette folie, elle vaut aussi pour l’être humain.

Comment avez-vous géré le rapport de filiation entre votre personnage et la ville de Philadelphie ?
Je suis venu aux États-Unis pour la premières fois à l’âge 24 ans, je venais de terminer mes études d’arts dramatiques. En ce temps-là, je faisais beaucoup de graffitis et j’étais parti pour peindre des fresques à New York et à Philadelphie dans les quartiers défavorisés — et ça m’a énormément marqué. J’ai été profondément choqué par ce que j’ai vu là-bas : un genre de pauvreté violente et le danger qu’on ressent dans certains quartiers.

Quand j’ai lu scénario, j’ai vu la description de cette atmosphère très particulière de Philadelphie, avec ce truc d’abandon presque post apocalyptique à certains endroits, vraiment choquant, même en plein jour. Plus je lisais le scénario, plus ça me revenait et j’avais envie de retourner à Philadelphie pour tourner et voir, 16 ans plus tard, de quoi cette ville avait l’air. C’était devenu pire dans certains quartiers. Pas juste à Philadelphie : dans toutes les grandes villes qu’on voit aux États-Unis comme Chicago, Miami, La Nouvelle-Orléans, Boston, Baltimore… Si on va dans les “banlieues“, c’est incroyable : on voit des trucs pas possibles qui font tiers-monde.

Pour moi, ce film parle aussi de cela, de ce “rêve américain” perdu. Ces gars, ce ne sont pas des mafieux comme John Gotti ou Al Capone mais des mecs de la rue, des mecs simples. Des ouvriers complètements tombés dans cet univers dont ils ont besoin pour survivre parce que la vie est terriblement dure aux États-Unis pour la classe moyenne. Si tu es riche, ça va, mais si tu appartiens à la classe moyenne, tu vas souffrir. Et en-dessous, tu es paumé, vraiment paumé… Voilà la réalité pour la plus grande part des Américains des grandes villes. C’est d’une tristesse et d’une sauvagerie énormes ! Pour moi, ce film est vachement plus social qu’un film de genre. Bien sûr, c’est un film de genre dans son style et tout, mais en fait, c’est pas de la fantaisie : c’est vraiment un drame social, c’est de l’actualité et c’est triste.

Si Philadelphie est une ville d’outsiders, c’est aussi celle de Rocky — la salle de boxe de votre film y est d’autant plus symbolique. Y avez-vous également pensé en tournant ?
Oui, oui c’est vrai, mais ce qui est marrant aux États-Unis, c’est qu’il y a vachement plus d’outsiders que d’insiders, je trouve ! Quand je vais dans ce pays, je ne reste pas dans les épicentres des événements, je vais à la rencontre de la vraie vie. Et la plupart des gens, ce sont des outsiders : des étrangers, des sans-abri… Je vois de tout, mais des gens que l’on considère “normaux“, je n’en vois pas beaucoup là-bas. Et je les aime bien, les outsiders. Ils sont fascinants car ils racontent quelque chose sur le monde dans lequel on vit.

Sons of Philadelphia arrive après Nevada de Laure de Clermont-Tonnerre. Pensez-vous que votre notoriété permet à de jeunes cinéastes français comme Jérémie Guez d’aller faire leurs premiers pas outre-Atlantique?
Je sais pas… Je ne me fais pas trop ce genre de réflexion. Je pars toujours d’une passion et du rapport personnel que j’ai avec une personne, avec son imagination, avec sa créativité. Après, si cela a une influence sur d’autres aspects, j’en suis content — « it’s nice side effect ».

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