Pop'sciences : imaginer de nouveaux tourismes

Entretien / Escale sur des réflexions parfaitement accessibles et stimulantes de chercheurs universitaires, le dernier numéro — gratuit — de Pop’sciences interroge les nouveaux imaginaires d’un tourisme de masse fortement modifié par la crise sanitaire. Son rédacteur en chef, Samuel Belaud, nous explique.

L’édito de la revue Pop'Sciences mentionne que la crise sanitaire a « achevé le modèle du tourisme de masse et mondialisé ». Est-ce si sûr ?
Samuel Belaud :
Au moment où on réfléchit à ce magazine, on constate que le modèle du tourisme international est à terre. L’ensemble des discours sociétaux et politiques vont dans le sens d’un tourisme réinventé, des états généraux sur le tourisme en transition se font un peu partout.

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Vous évoquez le gigantisme du tourisme dans cette revue, dopée par « le désir de découvrir quelque part et la peur de rater quelque chose. »
L’envie de voir ailleurs est inhérente à l’espèce humaine, la soif de tourisme est impossible à étancher. Elle a été organisée, mise en marché de telle manière qu’à force de développement, on est allé trop loin. C’est le cas du low-cost dont la dette écologique supplante les recettes économiques qu’il peut générer. L’enjeu qui traverse de nombreuses enquêtes que l’on propose est la polarisation de l’activité touristique. Celle-ci n’est pas un problème en soi, mais sa polarisation dans le temps et l’espace en est un, comme l’illustrent les stations balnéaires qui en juillet-août étouffent littéralement (comment apporter des ressources à des millions de touristes quand le reste de l’année on a 5000 habitants ?). Que faire ? Disperser les flux pour libérer un peu certains territoires de la pression touristique. Et faire en sorte que les touristes ne se déplacent pas tous au même moment. Plus radicalement, cela passe par la contrainte, imposer des quotas pour que l’empreinte écologique du tourisme ne dépasse jamais un certain seuil.

Il faut penser la montagne de demain autrement qu’à coups de canons à neige

Vous évoquez dans la revue les sports d’hiver. On arrive au bout de cet âge d’or. Pourtant, la région Auvergne-Rhône-Alpes a investi 50M€ depuis 2015 dans des dispositifs d’enneigement…
Les canons à neige ont besoin d’une certaine température pour fonctionner. S’il fait 3 degrés de moyenne en février prochain, ils ne feront pas assez de neige de culture pour que ça puisse tenir. Il faut opérer avec des schémas très sérieux de projection sur la moyenne montagne et les taux d’enneigement qui vont baisser drastiquement. Beaucoup de choses entrent en compte : la station est-elle côté nord ou côté sud ? Quels sont les vents dominants ? La station de Métabief — entre 900 et 1400 m d’altitude dans la chaîne du Jura — est un laboratoire. Hyper dépendante économiquement de son activité de ski alpin, elle fait face à des scenarii pessimistes — il est possible qu’il n’y ait pas de neige du tout là-bas en 2035 — mais se mobilise, développe le ski doux, le VTT, se réaménage de sorte à ce que la saisonnalité soit moins impactante. Ce sont des changements de mentalité durs à imposer. Mais il faut penser la montagne de demain autrement qu’à coups de canons à neige !

Il y a une prise de conscience nouvelle vis-à-vis de son propre bilan carbone, mais vous dites aussi qu’en 2020 dans la Drôme, l’été a été « perturbant » car il y a eu davantage de touristes sur des sites naturels…
On se rend compte des limites d’un système mais on ne va pas s’interdire de voyager. L’erreur serait de vouloir culpabiliser le touriste. Si le système est bien organisé, notre empreinte carbone peut être réduite. C’est à l’échelle du système qu’il faut repenser les mobilités, ce n’est pas du jour pour le lendemain en se demandant si on peut aller dans la Drôme sachant qu’on a une voiture diesel, qu’il va y avoir des bouchons et que son bilan carbone va être de tant. La surfréquentation de la Drôme ou du Pilat l’été dernier est surtout dûe au fait qu’il y avait des contraintes de déplacements. Il faut voyager en faisant en sorte que le système touristique qui nous transporte, nous héberge soit correctement organisé, qu’il y ait des taxations sur les low-cost, une loi pour empêcher les vols de moins de deux heures s’il y a une alternative en train de moins de quatre heures…

Le pouvoir politique a-t-il un rôle à jouer ?
Oui, la réglementation de la force publique a un pouvoir fabuleux sur la manière dont va être organisée n’importe quelle activité économique dans le tourisme. Mais avec des limites. Par exemple, la ville de Venise a interdit l’accostage des bateaux croisières et, il y a quelques semaines, l’équivalent de la communauté de communes de Venise a ré-autorisé le passage des bateaux dans la lagune.

On pense les endroits où on voyage comme des destinations mais c’est un produit

95% des touristes vont sur 5% du globe. Or vous invitez à de « nouveaux imaginaires », quels sont-ils ? Où sont-ils ?
Je ne saurais pas le dire. On pense les endroits où on voyage comme des destinations mais c’est un produit, vendu par des agences et des offices de tourisme. Se défaire de cette approche nécessite de casser les temps du voyage (louer du samedi au samedi, libérer la maison à 15h…), sortir des plateformes comme Airbnb qui certes sont nouvelles mais ne font que répéter un type d’offre de voyage existant. Sortir des sentiers battus, les backpacking sont presque autant des produits en tant que tels et concernent une frange de voyageurs très bien cernée par les opérateurs touristiques.

Plus que de destination, faut-il alors prendre en compte le trajet en lui-même ?
Oui. Revenir aux fondamentaux du tourisme tel qu’il a été inventé par les Anglais qui faisaient leur grand "tour" au XIXe siècle. C’est un moment où le voyage comptait autant que la destination puisqu’il était aussi long ! Prendre le temps de voyager en prenant un train de nuit plutôt qu’un TGV (et faire en sorte qu’ils existent) ou reprendre le vélo (le cyclo-tourisme est revenu en force) sont des démarches de sobriété à partir du moment où ils sont choisis. Si on est dans cette logique, on arrête les city-break. C’est à nous (les 20-50 ans) qui les avons utilisés, de remettre en cause nos pratiques même si ce n’était pas que négatif (derrière tout ça, il y a l’Europe Erasmus, une certaine idée du progrès). Le rapport au temps et aux vacances change. Réfléchir à l’avenir du tourisme c’est réfléchir aux voyageurs de demain qui ne seront ni les boomers, ni la génération Y, mais une génération qui aura un autre rapport au temps, à l’écologie et à la découverte car elle aura aussi une encyclopédie dans la poche depuis sa naissance qui s’appelle Internet.

Finalement la crise sanitaire aura-t-elle été une chance pour le tourisme ?
Oui ça a été un catalyseur. Jamais sans cette crise, le tourisme n’aurait pu éprouver l’expérience de la décroissance et de ses propres limites.

Revue Pop’sciences, n°8, juin 2021 : Tourisme, vers de nouveaux imaginaires (édité par l’Université de Lyon)
Distribuée gratuitement dans les bibliothèques, lieux culturels, associatifs, institutionnels. Et à lire en ligne


Le Festival Pop’Sciences

En mode biennale, la troisième édition du Festival Pop'Sciences se déroule les 9, 10 et 11 juillet à Saint-Romain-en-Gal et Vienne. Sur le thème de « l’écoulement perpétuel », 200 chercheurs et médiateurs animeront conférences, ateliers sur le bio mimétisme, la monnaie locale, l’éco-acoustique, le langage des animaux… Concert littéraire et rock-fiction poéthique (sic) par Alain Damasio et Yan Péchin le samedi à 19h30.
Tout est gratuit sur réservation


Le tourisme en chiffres

- 1, 5 milliard de touristes en 2019 (25M en 1950)

- 1 vol sur 2 en avion est opéré par une compagnie low-cost

- 94 navires de croisières polluent autant que le parc automobile européen

- 80% des Français les plus riches partent chaque année en vacances contre 40% des plus modestes

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