Raoul Vignal : « la guitare est mon piano à moi »

Taxi Kebab + Murman Tzuladze + Raoul Vignal

Transbordeur

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Summer Session / En vedette américaine (mais lyonnaise), la Summer Session du Petit Bulletin accueillera le 3 juillet au Transbordeur Raoul Vignal, qui a publié son troisième album Years in Marble, en mai dernier. Le songwriter et as du fingerpicking revient sur ce disque mais aussi son parcours, sa vision du folk et son cousinage avec Nick Drake.

Comment décrirais-tu ta musique et ton attachement au folk ?
Raoul Vignal : C'est clairement un genre que je rattache au passé. Ce que j'écoute comme folk, ce sont des choses d'il y a plusieurs décennies, les artistes qui m'ont permis d'entrer dans la composition et dans le jeu de guitare. Et peut-être que dans ma manière de l'interpréter, c'est mis au goût du jour avec les technologies actuelles, ce qui donne ce côté intemporel. Mais je ne cherche pas à ramener le genre dans le troisième millénaire, c'est plus une façon d'habiller ma guitare folk.

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Comment s'est faite ta rencontre avec la musique pop dans ta jeunesse et qu'est-ce qui t'a justement dirigé vers le folk en particulier au moment de développer ton projet solo ?
C'est surtout passé par mon apprentissage de la guitare. J'ai commencé quand j'étais ado et ça m'a très rapidement gonflé, j'ai arrêté parce que la méthode d'apprentissage ne m'allait pas du tout. Être devant une partoche, apprendre les notes une à une, je ne voyais pas où était la musique là-dedans. Je m'y suis remis avec mon père, qui est multi-instrumentiste et enseignait la flûte traversière à l'ENM de Villeurbanne. Ensuite, je suis passé à la guitare électrique et j'ai commencé à prendre des cours à l'ENM. Mes premières années d'apprenti musicien étaient plutôt à ranger du côté punk. Après quelques années, j'ai pris des cours, toujours à l'ENM, avec Olivier Lataste qui enseignait la guitare américaine, le blues, le picking, etc. Avec cette nouvelle méthode, j'ai pu comprendre que la guitare n'était pas qu'un instrument qui pouvait s'inscrire dans un groupe mais qu'elle pouvait se suffire à elle-même, notamment pour écrire des chansons. La guitare comme un orchestre.

C'était le jour et la nuit de passer d'enchaînements d'accord juste brossés au mediator à des parties de guitares complexes : comment intégrer une mélodie dans une suite d'accords et en plus chanter une autre mélodie à la voix. C'est une technique qui m'a permis d'approfondir la manière dont je compose. Un peu à la manière d'un claviériste qui connaît tous les rouages de l'harmonie et qui peut s'éclater sur un standard de pop ou de jazz. La guitare, c'est mon piano à moi, elle m'a ouvert les portes de l'harmonie. D'un coup, je me suis dit que ça vaudrait le coup de monter un répertoire solo pour ne pas avoir à compter que sur un groupe. J'ai commencé par le blues que je découvrais à ce moment-là mais ma voix ne collait pas avec ce style et je me suis mis parallèlement à écouter Nick Drake, Davey Graham, Bert Jansch, John Renbourn, tous les noms de la scène folk british. Et je suis parti dans le folk.

Berlin sur un coup de tête

L'une des étapes essentielles de ton parcours, c'est ton départ pour Berlin en 2013 ? Qu'es-tu allé chercher là-bas ?
Avant ça, j'avais fait deux ans comme prof de guitare à Lyon puis au conservatoire de Bourgoin-Jallieu. C'est chouette quand les élèves sont motivés mais quand ce n'est pas le cas, c'est compliqué. Quand ça s'est arrêté, je me suis demandé si c'était vraiment pour moi. Après une journée de cours, quand on rentre chez soi, la dernière chose qu'on a envie de faire c'est de jouer de la guitare. Je n'avais pas vraiment de plan, mais mon ami Pierre-Hugues Hadacek, qui finirait par jouer sur mon premier album, habitait à Berlin depuis un an. Et je me suis dit que ce serait l'occasion d'aller voir ce que ça donne ailleurs. Je suis parti sur un coup de tête, pendant deux ans. Ça m'a permis de jouer très souvent dans des petites salles de la ville. Ça m'a fait les ongles et c'est là-bas que j'ai rodé tout le répertoire qui a fini par constituer mon premier album, The Silver Veil, qui n'était pas du tout planifié. C'est un ingé son, Martin J. Fiedler, qui m'a encouragé à faire quelque chose de mes chansons.

Tu viens de sortir ton troisième album, Years in Marble, un peu plus enlevé que les précédents. Que voulais-tu pour ce disque d'à la fois semblable et différent des précédents ?
Dans la proposition, il me semblait nécessaire de retrouver des compositions un peu plus semblables à celles de The Silver Veil. J'aime beaucoup le deuxième album, Oak Leaf, mais je comprends que certains aient moins accroché, il est plus lent, plus riche, plus atmosphérique, les chansons sont plus longues. Je voulais retrouver des chansons au format plus pop, plus incisives. J'ai aussi suivi les conseils de Lucien Chatin mon batteur et Matteo Fabri mon ingé-son qui m'ont incité à pousser ma voix dans les aigus pour qu'elle ressorte davantage. Ce que je fais en musique c'est du work-in progress, de toute façon.

Comment a évolué ta façon d'écrire au fil des albums ?
Ça part toujours de guitare, je jamme un peu tout seul et quand je trouve des riffs qui me plaisent et avant même de penser à des mélodies, j'essaie de finir la partie instrumentale sur laquelle je n'ai plus qu'à poser la mélodie, le texte et les arrangements. Une fois que cette partie instrumentale est posée je trouve les mélodies de voix. En général, je garde ce qui me vient en premier. À partir de ces lignes mélodiques j'essaie d'imbriquer des sonorités qui me plaisent. Pour ça l'anglais est bien pratique et pour l'écriture des textes, j'essaie de faire rentrer les paroles dans un petit carcan mélodique, parfois comme un puzzle, parfois de manière plus fluide.

Sur cet album, c'est peut-être la première fois que je me fais violence sur les paroles, j'aborde d'autres thèmes, je change de points de vue, de vocabulaire. C'est une évolution normale, je ne chante pas les mêmes choses qu'il y a dix ans. Jusqu'à présent, je demandais toujours à des anglophones de corriger les textes, mais sur le troisième disque j'ai fait appel à un ami anglophone de Berlin qui m'a carrément fait des propositions pour développer des idées. Je n'ai jamais autant passé de temps sur la réécriture des paroles que sur ce disque — et elles n'étaient généralement pas finies avant la prise de voix.

C'est aussi mon ego qui parle

Concernant ton style, on ne peut pas faire l'économie de cette comparaison qui revient sans cesse avec Nick Drake que tu as toi même évoqué. Comment te débats-tu avec cette référence ?
La comparaison est normale vu ma formule musicale. C'est vrai que sur le long terme ça devient un peu facile, surtout que je n'en écoute plus depuis un moment parce que j'avais fait le tour, même si j'y reviendrai sûrement un jour. Aujourd'hui je m'en sens un peu loin dans la façon dont j'habille ma musique. Sur le plan technique, dans le détail, nos jeux de guitare sont très différents aussi, le mien est plus mécanique, Nick Drake faisait des choses incompréhensibles. Mais j'aimerais bien qu'à terme on en sorte un peu — c'est aussi mon ego qui parle, il faut bien que j'en ai un (rires).

As-tu des références plus contemporaines ?
C'est compliqué parce que je n'écoute pas tant de musique que ça. Low m'a pas mal inluencé au début. Récemment, Andy Shauf m'a beaucoup plu. Son deuxième album m'a vraiment scotché, les sons de batterie, les arrangements de claviers. Mais je reste attaché à des choses plus anciennes même si ça ne m'empêche pas d'avoir des coups de cœur que je vais écouter un moment sans forcément y revenir. Ce n'est pas un rapport complexe à la musique de ma part, c'est juste qu'à force d'en faire toute la journée, d'y réfléchir beaucoup, ça me coupe parfois l'envie d'en écouter. J'essaye de reposer mes oreilles aussi. Du fait de bosser sur différents projets, je ne ressens pas forcément le besoin d'en écouter tout le temps.

Un mot sur tes différents projets parallèles qui sont nombreux...
Un album de L'Effondras, Anabasis, est sorti le 28 mai, une semaine après le mien. C'est un groupe de Bourg-en-Bresse que j'ai rejoint quand leur guitariste est parti. On a enregistré ce disque en juin 2019 et il est publié avec la participation de quatre labels : Araki, Medication Time Records, Kerviniou Recordz et 98db. Les concerts devraient tomber en octobre. C'est un projet plus perpendiculaire que parallèle, je trouve que ça se recoupe bien avec mon esthétique en solo. J'y joue de la guitare baryton avec mon style de jeu, des accords étranges, les mélodies en même temps que les basses. Le résultat est un peu plus lumineux et mélodique que ce qu'ils faisaient avant.

Il y a aussi ce projet d'EP western avec des morceaux à dix guitares que je me traîne depuis dix ans. C'est un peu compliqué à sortir mais ce n'est pas pressé, ce n'est pas quelque chose que je pourrais défendre en live. J'ai aussi un projet en duo avec Pierre-Hugues Hadacek. C'est un genre de folktronica, un mélange de plein de choses qu'on a faites depuis dix ans, on boucle l'enregistrement cet été. Et il y a toute une ribambelle de projets à la durée de vie très courte, souvent avec Pierre-Hugues, on a fait des trucs à la Atari Teenage Riot, du punk en français... Ça me fait du bien, je me verrais mal me contenter de mon projet solo, de trucs folk bien léchés, ça comble certaines frustrations, scéniques notamment.

J'ai même un projet techno, limite gabber, très informel. J'ai besoin de tout ça pour m'exprimer dans toutes les formes que j'apprécie. J'aimerais que tous ces projets prennent forme sur scène, mais comme je suis très occupé en solo, c'est ça qui prime. Pour l'instant ces projets sont mon jardin secret, ça me permet de ressentir toute la musique que j'aime (rires).

Raoul Vignal, Years in Marble (Talitres)
Au Transbordeur dans le cadre des Summer Sessions (avec Taxi Kebab, Murman Tzuladze et Gary Ka) le samedi 3 juillet

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