"Un peuple" de Emmanuel Gras : voix sans issue

Documentaire / Avec un regard de sociologue (et non de militant), Emmanuel Gras suit des Gilets jaunes à Chartres tout au long de leur engagement, signant un document édifiant sur les mécanismes paradoxaux animant n’importe quel groupe. Une étude de cas, une leçon de politique et un nouvel exploit du cinéaste, toujours au-dessus du lot.

Quand à la fin 2018 débute le mouvement des Gilets jaunes, le cinéaste Emmanuel Gras filme le collectif s’agrégeant autour d’un rond-point à l’entrée de Chartres, de son aube à son crépuscule…

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Cela commence par des images d’une déambulation sur les routes de la France-qui-se-lève-tôt, dans les zones périphériques ou les petits centres urbains, au son d’une chanson idéalement choisie : Le Sud, de Nino Ferrer (1975). Évocation nostalgique d’un Âge d’or irénique, de l’enfance à la campagne, que la société de consommation et le Progrès, puis la guerre, viennent dézinguer. Un joli (mais triste) préambule résumant les Trente Glorieuses ; de stupéfiants prolégomènes à la situation de 2018. Car si l’augmentation du prix du carburant est le déclencheur du mouvement des Gilets jaunes, souvenons-nous que la dépendance à l’automobile s’est scellée sous l’ère pompidolienne — voilà pour la contextualisation historique. Un peuple peut alors commencer.

Fin de partie

L’erreur serait de croire qu’il s’agit ici d’un documentaire de plus (ou en trop) sur les Gilets jaunes ; d’une de ces productions militantes tournées la fleur à la caméra dans l’ivresse utopique des combats sociaux, dépourvues de vision cinématographique comme de recul puisqu’elles épousent leur cause. Peu importe, en l’occurence, si le cinéaste adhère aux tuniques hélianthe ; ce n’est pas le sujet. Son sujet, c’est de capturer un “moment“ sociologique et la dynamique d’un groupe. D’opérer un suivi clinique de son “échantillon témoin“ de Chartres — clinique ne veut pas dire froid ni sans affect : Emmanuel Gras va écouter dans la longueur (et pas seulement sur les actions ponctuelles montées en épingle par les faits médiatiques) ses protagonistes. Le cinéaste connaît la patience et la méthode : on lui doit le remarquable et hypnotique Makala, Grand Prix de Semaine de la Critique 2017, injustement méconnu.

Ce faisant, il montre comment une somme d’individualités peut se cristalliser autour d’une idée à un temps t, puis comment (ou pourquoi) le naturel de certains provoque d’irréconciliables scissions dans le collectif. Le pourrissement, comme inscrit dans le programme génétique du mouvement, s’avère d’autant plus rapide que celui-ci n’est pas structuré — une aubaine pour le Gouvernement qui n’a qu’à jouer la montre pour observer l’inéluctable autolyse (et le deuil des espérances initiales). Si les défections sur le rond-point n’échappent pas au regard du documentariste, il fixe aussi l’abomination des négociateurs ou émissaires du pouvoir, rivalisant de sorties obscènes pour défendre les mesures prises afin de calmer le peuple. Que celui-ci pèche par amateurisme dans l’organisation d’un mouvement de révolte peut se comprendre, mais que ses représentants lui répondent avec autant de cynisme (conscient ou non) n’est pas soutenable. En cela, Un peuple tient aussi du témoignage historique, à la fois précieux et captivant. Et politique, dans la plus noble acception du terme.

Un dernier mot pour évoquer le distributeur de ce film, KMBO, et souligner le soin tout particulier qu’il place dans la diffusion des documentaires : engagés et de qualité (et ce, depuis quinze ans avec Chrigu ou Notre pain quotidien). À placer notamment à son crédit ces dernières années, des œuvres qui portent un regard beaucoup plus original et pertinent sur les questions environnementales que le tout-venant interchangeable — vous savez, les films culpabilisants avec des petits- n’enfants l’air grave et concerné, porteurs d’initiatives, filmés au drone un peu partout dans le monde. Le Temps des forêts, Jeune bergère ou I Am Greta figurent parmi ces très belles réussites, Un peuple les rejoint.

★★★★☆ Un peuple
Un documentaire de Emmanuel Gras (Fr, 1h45) - sortie le 23 février

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