Mohamed Chihi : « il y a énormément de faits de violence, de troubles à l'ordre public, qui sont revendiqués par l'ultra droite »

Extrême Droite / Alors que le maire de Lyon, Grégory Doucet (EELV), a écrit aux ministères de la Justice et de l'Intérieur afin de réclamer la dissolution de toutes les associations d'extrême droite hébergées dans les locaux du 5e arrondissement de Génération Identitaire (dissoute par le Gouvernement en mars 2021), Mohamed Chihi, l'adjoint à la Sécurité, nous détaille l'action de la Ville contre ces groupuscules qui multiplient les actions violentes depuis de longs mois.

Grégory Doucet vient d'annoncer avoir envoyé deux courriers aux ministères de la Justice et de l'Intérieur pour demander la dissolution de plusieurs associations d'extrême droite domiciliées dans le même local du 5e arrondissement, Les Remparts, anciennement La Traboule, occupé par les anciens de Génération Identitaire. Pourquoi ce courrier aujourd'hui ?
Mohamed Chihi :
Pour nous, c'est une question historique : Lyon est la capitale de la Résistance, des figures emblématiques comme Jean Moulin et le couple Aubrac se sont battues ici pour un idéal. Idéal que nous portons également. Cet héritage, nous voulons le préserver. Nous voulons continuer à nous battre contre ces idées de rejet, de haine, qui sont le terrible présage d'une dislocation de notre vivre-ensemble et de notre société qui doit rester démocratique, ouverte et capable d'inclure des profils différents en créant l'adhésion autour du projet républicain.

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Nous sommes inquiets du climat général à Lyon, de ces violences que l'on peut constater depuis longtemps — également depuis notre arrivée : les différentes attaques subies par La Plume Noire, les tentatives d'agression de la marche lesbienne... Il y a énormément de faits de violence, de troubles à l'ordre public, qui sont revendiqués par l'ultra droite, que nous notons systématiquement et contre lesquels nous voulons nous battre. Ces événements ont fait l'objet d'une documentation, nous ne voulons pas rester silencieux, nous voulons travailler avec nos partenaires pour lutter contre ça. C'est le sens de notre lettre. Nous savons que du côté de la Préfecture, énormément de moyens sont mis sur la table pour lutter contre ce phénomène. Ce que nous demandons, c'est qu'après la dissolution de Génération Identitaire en Conseil des ministres, la fermeture de ces locaux dans le 5e arrondissement soit effective et pour cela nous avons besoin d'agir sur les associations qui permettent à ces lieux de rester ouverts. Nous avons besoin de tous les leviers possibles : avec bien entendu des poursuites judiciaires contre tous ceux qui s'adonnent à des violences dans nos rues. La Ville de Lyon, seule, ne peut pas tout faire. Nous devons aller plus loin.

Pourquoi avoir attendu deux ans pour agir face à une extrême droite omniprésente, alors que les faits de grande violence ont augmenté depuis votre arrivée : attaque de la Plume Noire en décembre 2020 puis mars 2021, contre le rassemblement de la fierté lesbienne, puis les agressions contre les supporters de l'Euro rue de la Monnaie en juin 2021...
C'était une ratonnade, ce soir-là.

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Ce n'est pas un travail qui se fait au grand jour

Et les agressions sur les Pentes de la Croix-Rousse, place Colbert... Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d'agir, mais aussi de prendre la parole car peu d'élus Verts, souvent volubiles sur les réseaux sociaux, se sont exprimés sur ces agressions ?
Je me suis exprimé, pour ma part. Je ne suis pas le plus expansif de l'exécutif, je fais attention à ne pas trop en dire sur ces sujets-là et cette discrétion est nécessaire quand on lutte contre ce phénomène. Nous ne sommes pas restés sans rien faire. Dès notre arrivée, nous avons travaillé à lutter contre l'extrême droite, mais ce n'est pas un travail qui se fait au grand jour. Nous avons d'abord eu la problématique du local de La Traboule qui était fermé, grâce à une interdiction de recevoir du public prise par mon prédécesseur. Au moment où j'hérite de ce dossier, j'ai dû constater que les travaux de mise aux normes du local avaient été correctement réalisés. Dès octobre 2020, La Traboule a pu rouvrir contre notre volonté. Mais nous devions prendre acte que cette voie règlementaire des ERP n'était pas possible et il n'était pas question de nous mettre en faute vis-à-vis de cette règlementation — ni de prendre le risque de nous faire condamner par Génération Identitaire. Nous avons été légalistes et avons indiqué que la réouverture pouvait se faire.

Sur chacun des événements violents qui se sont produits, il y a eu des condamnations de la part des élus, de ma part aussi, et nous avons toujours travaillé en étroite collaboration avec le Parquet et le ministère de l'Intérieur. Nous avons systématiquement cherché à identifier les responsables de ces violences. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'ils ont trois approches les rendant difficilement identifiables : ils sont tout le temps cagoulés, la vidéosurveillance ne nous a pas permis de les reconnaître. Ils ont bien compris où étaient les caméras. Au moment où ils se réunissent pour commettre leurs méfaits et ensuite se disperser, ils savent y faire. Et juridiquement parlant, ils sont très très bien informés et ils savent qu'ils ne doivent pas créer un lien par leurs déplacements et leurs regroupements entre une agression et leurs locaux. Ils ont une marche opératoire. Moi, je pars du principe que ceux qui ont commis ces agressions sont reliés à ces locaux. Sauf que la matérialité du lien n'est pas établie. C'est très important à noter.

On a toujours assuré une vigilance, on a agi dès le départ. On a demandé à la police municipale d'être très attentive aux regroupements autour de ces locaux, aux comportements de ces groupes d'ultra droite. La seconde chose que nous avons mise en place, c'est une vidéosurveillance particulière autour de ces locaux. Nous avons aussi travaillé avec un groupe de liaison sur les extrêmes droites, en rencontrant notamment Muriel Ressiguier, présidente de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur la lutte contre les groupuscules d'extrême-droite, et le député Thomas Rudigoz. Nous avons invité des intellectuels, pour poser le cadre et comprendre l'environnement, donner des perspectives, notamment Alain Chevarin et Nicolas Lebourg. C'est aussi un travail que nous menons avec des associations très investies sur ces combats, comme le Planning Familial, la Jeune Garde et d'autres structures. On travaille avec d'autres acteurs plutôt culturels comme Renaissance du Vieux-Lyon, pour imposer un agenda positif dans le 5e arrondissement, pour ne pas laisser s'installer l'idée que le Vieux-Lyon est un endroit du rejet. Et rappeler au contraire sa tradition humaniste...

On ne peut pas dire que la mairie n'agit pas

Mais ce qui a changé ces dernières années, c'est que les agressions se font désormais en dehors du Vieux-Lyon. Ce sont des groupes basés dans cet arrondissement qui s'organisent pour aller agresser sur les Pentes.
Elles se font désormais "aussi" en dehors du Vieux-Lyon, si je puis me permettre la précision. Le 5e est toujours sous tension. Beaucoup d'inquiétudes nous sont remontées par les riverains. Bien sûr, ça se diffuse dans la ville, notamment dans des quartiers identifiés à gauche. Et rue de la Monnaie, pendant l'Euro, c'était une descente avec des personnes identifiables et reliées à Génération Identitaire qui sont allées taper du basané. C'est extrêmement inquiétant. Dire que l'on a attendu pour agir, non, ce n'est pas juste. Nous avons eu une approche graduelle. On ne peut pas dire que la mairie n'agit pas.

Cette question se pose aussi parce que durant les années Collomb, rien n'a été fait pour lutter contre ces groupuscules. Le seul moment où il y a eu une prise de conscience, c'est durant l'intérim de George Képénékian à la mairie qui, à son arrivée, a pris le problème à bras-le-corps avec Jean-Yves Sécheresse, votre prédécesseur que vous citiez tout à l'heure, qui avait réussi à faire fermer La Traboule. Qu'est-ce qui explique cette apathie politique ?
Je ne pourrai pas vous répondre à la place de Gérard Collomb. Mais je constate la même chose que vous.

Pourquoi la vidéosurveillance ne permet pas d'identifier des groupes de 40 personnes ultra-violentes, se déplaçant si souvent en plein centre-ville, alors qu'elle est très, très précise dans d'autres cas, comme pour les jeunes qui avaient simplement organisé un apéro sur les quais un soir de couvre-feu ?
Pour la Plume Noire, ce sont surtout des images de riverains que l'on a pu avoir, là-bas il n'y a pas de vidéosurveillance. Et ils n'étaient pas identifiables.

Pour la Plume Noire, on a pu lire à l'époque que les agresseurs avaient été suivis tout du long par les caméras de surveillance, qu'une voiture de police municipale était sur place et n'était pas intervenue.
Un équipage de deux ou trois policiers face à quarante personnes, c'est kamikaze. Dans les règles d'engagement, on a besoin de renforts dans ces cas-là.

Oui, mais si les agresseurs ont été suivis avant par les caméras de surveillance, pourquoi les renforts ne sont pas arrivés plus vite ?
Il faut resituer dans le contexte. Attention, les équipages ne sont pas tous regroupés sur le 1er arrondissement. On n'est pas avertis de la descente. Et quand on a l'alerte du CSU (Centre de Supervision Urbain), il faut savoir que tout ça se passe en une vingtaine de minutes. On ne peut pas faire arriver tous les équipages de la ville en un point pour intervenir sur cette descente. Oui, on a l'information, mais il faut aussi pouvoir intervenir assez vite. C'est notre problématique. C'était prémédité, je n'ai aucun doute, mais ça n'avait pas été annoncé.

On a un problème : on en a tous conscience

Est-ce qu'il n'y a pas quand même un manque de réactivité ? Pour l'agression du rassemblement pour la fierté lesbienne le 24 avril 2021, place Louis Pradel, les agresseurs se sont regroupés quai de Saône, ils ont été vus, avant de traverser la Presqu'île armés, jusqu'à arriver au pied de la mairie : il n'y a pas eu d'intervention non plus.
On ne peut pas parler de manque de réactivité. C'est une question de minutes, même si ces minutes ont pu paraître longues. Mais il faut pouvoir intervenir correctement et rapidement. Je n'ai aucun doute sur l'efficacité interventionnelle de notre police municipale et sur celle de la police nationale. Je loue le professionnalisme de notre police. Ce sont des actions coup de poing qu'il est très difficile d'anticiper, qui font l'objet d'une organisation paramilitaire : c'est pour ça aussi que notre inquiétude s'accroît. On est face à des personnes organisées qui ont un comportement de milices. Organisées aussi en fonction des forces de sécurité et par rapport à leurs règles d'engagement. On a un problème : on en a tous conscience.

Vous dites que ce n'est pas possible d'identifier les participants de ces faits violents. Certains médias, comme Rue89Lyon, arrivent eux à identifier des leaders de l'extrême droite lyonnaise lors de ces faits. Pourquoi les autorités, la Justice n'y arrivent pas ?
La police municipale n'a aucun pouvoir d'enquête. C'est très important à savoir. Je ne vais pas parler à la place de la justice. Je ne parlerai pas à la place de nos partenaires mais j'ai totalement confiance en eux.

Avez-vous eu des retours du préfet et du Gouvernement à vos courriers ?
C'est désormais aux deux ministres de nous répondre.

Et après ces courriers, quelles actions concrètes envisagez-vous pour préserver la sécurité des Lyonnais et des Lyonnaises face à ces groupes d'extrême droite ?
C'est compliqué pour moi de répondre à cette question... Nous avançons sur ce sujet, c'est tout ce que je peux vous dire pour l'instant. On est face à une menace qui s'adapte et qui s'adapte aussi aux informations que nous donnons.

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