Richard Brunel : « l'opéra est en prise avec le monde »

Opéra de Lyon / Acteur puis metteur en scène de théâtre et d’œuvres opératiques, Richard Brunel a pris ses fonctions à la tête de l’Opéra de Lyon en septembre dernier. Avant que ne débute le festival Secret de famille et qu’il ne présente la prochaine saison, il revient sur ce qui le lie à l’art lyrique et sur l’avenir de cette maison.

Vous êtes un artiste-directeur, ce qui n’est pas si fréquent dans le milieu de l’opéra. Quelle responsabilité cela vous confère ?
Avoir des artistes à la direction des opéras est une posture assez européenne : Barrie Kosky au Komische Oper de Berlin, Benedikt von Peter à Bâle… Ce sont parfois des metteurs en scène ou des chefs. À Lyon, ça a aussi été le cas avec Louis Erlo [NDLR : directeur de 1969 à 1995].

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En tant que chanteur-acteur, à la sortie de l’école de la Comédie de Saint-Étienne, j’ai fait un passage par l’atelier lyrique du Rhin dans des spectacles vraiment lyriques de création contemporaine. C’est là où je me suis dit que je ne deviendrai pas chanteur lyrique car j’avais une voix qui pouvait être intéressante, baryton martin, mais assez rare dans le sens où il n’y a pas beaucoup de rôles et peu d’emplois possibles. Très vite, dans mes premières mises en scène, il y avait des petits orchestres, des musiciens, des chanteurs. En 2003, quand j’ai fait l’unité nomade de formation à la mise en scène, j’ai eu l’opportunité d’aller au festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence et je me souviens très bien de Serge Dorny qui était là et qui m’avait proposé de faire un opéra avec la maîtrise. J’ai choisi Celui qui dit oui celui qui dit non de Kurt Weill et Bertolt Brecht. Je me suis attaché à la dramaturgie. J'ai essayé de fabriquer un interlude parlé entre les deux pièces sur la façon dont les enfants se situaient par rapport à ce que ça racontait. Il y a eu comme une évidence à travailler avec les chanteurs. Je n’ai plus jamais arrêté de faire de l’opéra. J’ai monté un peu plus de vingt opéras en quatorze ans, jusqu’à trois par an comme en 2012 (Les Noces de Figaro, L’Empereur d’Atlantis et Le Roi Ours).

Est-ce qu’être metteur en scène d’opéra offre plus de liberté qu’au théâtre ?
Quand on est metteur en scène de théâtre, on essaye de faire le compositeur avec les acteurs. On est censé fabriquer ensemble la mélodie et le rythme qui à l’opéra ont déjà été traités. La question de savoir comment on trouve un chemin dramaturgique, une direction d’acteurs avec une structure mélodique et rythmique est très établie. C’est absolument passionnant. Cette contrainte est source d’une grande liberté quand il y a un dialogue efficient avec le chef ou la cheffe d’orchestre. C’est vraiment un travail d’équipe avec le chef de chœur, l’équipe technique, la scénographie. Il y a une complicité nécessaire.

Je ne veux pas faire le fanfaron

Votre prochaine création, Shirine, fait partie des quatre reports sur cette saison. Quelle est cette rencontre avec le prix Goncourt 2008 Atiq Rahimi qui livre, là, son deuxième travail pour l’opéra, après Terre et cendres ?
Je suis arrivé comme metteur en scène. Atiq Rahimi avait déjà établi le livret et Thierry Eschaich avait déjà composé les deux premières scènes. J’ai demandé à ce qu’il y ait des modifications en termes de rythme narratif – évidemment pas sur la musique. C’est une histoire calquée sur un Roméo et Juliette ou un Tristan et Yseult perse. Shirine est aux prises avec différentes histoires d’amour extrêmement fortes, révélatrices de sa liberté. Abbas Kiarostami a fait un film extraordinaire sur cette histoire censurée en Iran. Ça se joue en français, mais il y a des parties en perse, et c’est assez rare d’entendre des langues autres qu’européennes. Il faut le développer à l’avenir dans les récits manquants ou manqués. Quand on monte Les Noces de Figaro, il y a toujours des choses passionnantes à dire sur le rapport des hommes aux femmes, de classe, la domination, etc. Mais il y a aussi des sujets que j’ai envie que l’on aborde à l’opéra à l’avenir, comme la guerre d’Algérie, des contenus de notre Histoire qu’on ne peut pas raconter même avec un excellent opéra qui a traversé les siècles. Il faut des créations.

Un mot sur la saison en cours, ne serait-ce qu’en termes de fréquentation…
Je ne veux pas faire le fanfaron mais sur la fréquentation globale, on n’a qu’une toute petite baisse. Pour Maria de Bueno Aires, pour les réservations de Rigoletto, on est sur des jauges à 99%. Pareil sur certains concerts. On a aussi annulé quelques dates à cause du Covid dans les équipes, donc les gens se reportent sur d’autres. On se fait des frayeurs trois semaines en amont du spectacle puis les gens se décident au dernier moment.

Vous avez été directeur de CDN, soit une maison de créations. L’opéra en est-elle une ?
Oui, je l’affirme. C’est exactement le premier paragraphe de l’édito que je vais faire. Et quand bien même on fait Rigoletto, la manière dont Axel Ranisch s’en empare le rend très contemporain. L’opéra en général n’est pas déconnecté du monde dans lequel il est. C’est un cliché avec lequel il faut absolument finir. L’Opéra de Lyon a quand même prouvé son ouverture pendant ces vingt dernières années, son excellence artistique avec Dmitri Tcherniakov, Romeo Castellucci ou des gens très jeunes qui n’avaient jamais fait d’opéra comme Christophe Honoré et Wajdi Mouawad, David Marton… Notre maison est en prise avec le monde, notamment grâce au pôle d’actions culturelles qui fait un travail extraordinaire avec différents publics, dans le champ social, médical, médico-social. C’est vraiment l’héritage de Jean Dasté que j’ai connu à 18 ans. Il était encore vivant quand j’étais à la Comédie de Saint-Étienne et je me souviens toujours qu'il disait : « il faut avoir la ville entière pour public ».

En écho aux propos de Dasté, est-ce que l’opéra va aller encore plus hors les murs avec un opéra itinérant ?
Oui. Avec Zylan ne chantera plus [NDLR : créé à l’automne dernier au théâtre du Point du Jour et hors les murs], j’ai voulu, dès mon arrivée, faire un opéra itinérant en passant commande à un auteur (Yann Verburgh) qui travaille avec une compositrice (Diana Soh) et j’ai fait une sorte de prototype de cahier des charges pour qu’à l’avenir d’autres metteurs en scène puissent le faire chaque saison. L’idée est de faire une création avec un ou une librettiste qui travaille sur un sujet actuel comme ceux qu’on a exploré dans Les Controverses à Valence : la théorie du complot, le harcèlement à l’école, la virtualité des relations. C’est important d’être présent en milieu rural ou dans certains quartiers où il n’y a pas d’équipements culturels et de se mettre en lien avec des maisons pour tous, des centres sociaux. À la rentrée prochaine, on va emmener Zylan à Villeurbanne et à Vénissieux dans des lieux non théâtraux.

Ici il y a environ 270 000 spectateurs par an et il faut savoir que le public jeune est très important (29% du public a moins de 26 ans). Il faut le maintenir et le développer. Une autre donnée importante est que 73% du public ne vient qu’une fois dans l’année. L’opéra n’est pas réservé à une catégorie de personne.

Les tarifs vont-ils évoluer prochainement ?
Non. Le plus bas est 10€, le plus haut 110 €. Ça continue. Pour le festival cette année, on a fait une opération 500 places à 10 € pour les 18-28 ans.

La programmation se fait déjà pour 2024-25. Est-ce que la saison prochaine aura votre patte ou ce sera encore celle de Serge Dorny ?
À 80% ce sera ma patte contrairement à celle-ci qui comportait quatre reports et des productions déjà engagées comme Falstaff. Cette saison est de transition pour bien travailler avec toute l’équipe.

Quelle place accordée à l’Opéra Underground ?
Il est important car ça fait entrer dans la maison des musiques qui ne sont pas celles qu’on entend de manière régulière et surtout ça fait rentrer un public très différent.

Ça contribue à rajeunir le public ?
Non pas forcément. Ça contribue à diversifier l’offre de musique. Quand on fait une soirée de musique chaâbi, ce ne sont pas forcément des jeunes qui viennent mais ça contribue à l’ouverture.

Elle a pris une décision qui était de ne plus donner les droits

Quels sont les objectifs du ballet ?
Avec Julie Guibert, directrice du ballet, on parle beaucoup d’héberger des œuvres majeures du patrimoine de la danse donc de les faire entrer au répertoire. Le ballet a vocation à tourner à l’international et à mettre en relief des interprètes. C’est le programme Danser Encore initié par Julie, avec des solos. Ça va se poursuivre au moins jusqu’en 2025 où on va pouvoir célébrer les interprètes avec une sorte de grand moment avec plusieurs d’entre eux voire les trente !

Est-ce que faire revenir Maguy Marin est un enjeu ?
Elle a pris une décision qui était de ne plus donner les droits. Je le regrette infiniment. Je lui ai laissé un message une fois. J’attends qu’elle me réponde et qu’on organise une discussion. Mais peut-être qu’elle ne le veut plus. C’est une grande artiste donc il n’y aucun doute sur notre désir à nous. Je l’ai accueillie avec tellement de plaisir et de bonheur à Valence plusieurs fois. Elle est absolument la bienvenue !

Revenons sur le rapport de la Chambre Régionale des Comptes publié l’an dernier sur le fonctionnement de la décennie 2010-2019. La conclusion indiquait qu’il fallait revoir la forme juridique et étudier la possibilité d’une transformation en EPCC. Est-ce que c’est en cours ?
Le président du conseil d’administration et les différentes tutelles sont autour de la table et discutent d’un point : l’irrégularité de la mise à disposition des contractuels. Des réunions sont prévues dans les prochaines semaines. Le rapport a été entendu et on travaille dessus. Pas mal de choses ont avancé ; ça a été mon quotidien les quatre premiers mois. Des études très précises ont été faites sur les incidences et l’évolution, la transformation du statut. Chacune des collectivités est très partie prenante. Le dialogue est assez serein. Tout le monde est bien conscient des problématiques et chacun aura à cœur de faire en sorte que cette évolution ne soit pas perdant-perdant. Au fond, la chose la plus importante est que nos élus aient bien conscience de comment fonctionne l’outil de l’opéra avec toute sa complexité entre la technique, l’administration, la production, l’artistique, le chœur, le ballet, l’orchestre. Il faut qu’on puisse avoir un opéra agile et un service public pour la population. Il faut agencer tout ça de la façon la plus cohérente pour tout le monde, sans dogmatisme.

Il y a tout juste an, la Ville de Lyon votait la suppression de 500 000€ de subvention à l’Opéra de Lyon. Vous n’étiez pas en fonction mais déjà nommé. Qu’est-ce que concrètement ces 500 000€ n’ont pas permis de faire ?
Pour l’instant, on ne le sait pas encore car le Covid, les aides de l’État, les reports ne vont pas nous permettre tout de suite de nous en rendre compte. On s’en apercevra en 2023-2024. On est déjà en train de renforcer les productions, de développer le mécénat, d'imaginer d’autres sources.

Il faut récupérer ailleurs ces 500 000 € ?
Forcément. Mais depuis un an, on a pas mal échangé avec l’adjointe à la Culture, avec le maire et on est en train de construire. On regarde ce que l’on va faire à l’avenir. La Ville est très présente dans le chantier de la régularisation des contractuels qui ne sera pas indolore financièrement.

Vous avez eu peur avec Serge Dorny que ce soit une décision anti-opéra ?
Oui bien sûr, forcément. Alors que c’est une maison avec 350 permanents, énormément d‘intermittents, qui est le premier employeur culturel de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Cet argent est vraiment justifié. On ne le jette pas par les fenêtres. Ce n’est pas un opéra dispendieux. Le prix des places est très peu élevé par rapport à l’Opéra de Paris [NDLR : la place plein tarif à Paris est à 190 € contre 110 € à Lyon], l’utilisation de l’argent est très scrupuleuse.


Secret de famille

Du 18 mars au 7 avril, se tient le traditionnel festival de l’Opéra de Lyon qui réunit trois spectacles avec la possibilité d’en voir deux dans la même journée. Sur le thème du "Secret de famille", se succèdent selon le format de ce rendez-vous annuel : un grand titre, une création, un titre inconnu, soit Rigoletto de Verdi (direction musicale Daniele Rustioni ou Francesco Lanzillotta, mise en scène Axel Ranisch), Nuit funèbre de Bach (direction musicale Simon-Pierre Bestion de Camboulas, mise en scène Katie Mitchell qui reprend celle de Robin Tebbutt) et surtout Irrelohe (Feu follet), une œuvre de Franz Schreker composée en 1924 qui sera jouée pour la première fois en France (direction musicale Bernhard Kantarsky, mise en scène David Bösch).

Deux pièces ont lieu en alternance à l’opéra et une autre sera aux Célestins (Nuit funèbre). La saison prochaine le thème sera celui des "portes" car, précise Richard Brunel, « dans notre quotidien, on est sans cesse sur le seuil d’une action, en train de se trouver trop enfermé ou pas assez ouvert. Le moment le plus difficile dans un voyage est de franchir le seuil. Ce sont les portes de l’intime, les portes sociales. L’art a beaucoup œuvré autour des portes (le verrou, la séquestration…). » Le lieu d’accueil hors opéra sera cette fois le TNP.

C’est aussi au cours du festival, le samedi 19 mars, que sera dévoilée la saison 2022-2023 de l’Opéra de Lyon.


Repères

1973 : Naissance

2006 : Première mise en scène d’opéra, Celui qui dit oui celui qui dit non

2010-2019 : Directeur de la Comédie de Valence – CDN

2021 : Prise de fonction au poste de directeur général et artistique de l’Opéra national de Lyon

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