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Joseph Belletante : « le musée est le lieu idéal pour réfléchir à ce qui arrive »

Susan Kare

Musée de l'Imprimerie et de la communication graphique

Jusqu'au 18 septembre 2022

Musée de l'Imprimerie / Directeur du Musée de l’Imprimerie et de la Communication Graphique depuis 2015, Joseph Belletante ne cesse de relier cette invention majeure aux arts numérique pour éclairer notre société. Rencontre alors que s’ouvre l’exposition consacrée à Susan Kare, celle qui a conçu des icones informatiques universelles pour Apple puis Windows.

Vous dirigez ce Musée de l’Imprimerie depuis 2015, un an après qu’il ait célébré ses cinquante ans d’existence et s’est vu adjoindre le nom de "communication graphique". Qu’est-ce qu’il recouvre ?
Joseph Belletante : Mon prédécesseur est écossais et ce nom de "communication graphique" parle en anglais. Pour moi, beaucoup moins. J’ai alors pris ce terme comme une contrainte-jeu. L’idée est d’amener une autre manière de voir le musée de façon moins technique et technologique et plus sociale de l’image et du texte.

à lire aussi : Susan Kare, graphiste des débuts de Apple, exposée au Musée de l'Imprimerie

Vous êtes diplômé en sciences politiques et de l’ENSIBB (École nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques). Qu’est-ce qui vous amène à diriger un musée ?
J’ai une vie un peu particulière, j’ai passé mon enfance dans les lieux culturels car mon père est metteur en scène de théâtre [NdlR : Michel Belletante], j’ai le côté enfant de la balle. J’aime ces lieux, comprendre ce qu’il y a besoin de faire. J’ai longtemps été intermittent du spectacle. Musicien chanteur, je faisais des tournées et des disques sous un autre nom.

J’ai bossé les images sous plein de formes différentes à la fac, je suis arrivé en sciences politiques en me disant que c’était intéressant de voir comment les images nous infusent politiquement à travers les séries télé. J’en étais fan et je voulais les analyser. Ce n’était pas un sujet très standard à mon époque. Les profs étaient très réticents. Je regardais West Wing, Friends, Les Soprano qui nous orientaient politiquement ou pas. Je suis devenu spécialiste des séries, j’en ai fait le tour et j’ai changé de monde en passant le concours de conservateur des bibliothèques. Ce sont des lieux palpitants mais je n'avais pas plus à apporter. Quand est arrivé l’opportunité de ce musée un peu mixte, un musée du livre et du graphisme, j’ai trouvé un terrain plus créatif pour moi.

à lire aussi : Gérard Paris-Clavel, l’arme à gauche au Musée de l'Imprimerie

L’objet musée est un lieu capital du culturel, car on n’est pas captif comme au théâtre, au cinéma et la déambulation laisse une vraie liberté aux personnes. Ça permet à chacun de voir les temps s’enchevêtrer. On peut les faire reparaitre par des images et des fantômes. Le musée est génial pour ça. Celui-là joue sur les images et les textes, la littérature, le graphisme, les beaux-arts… Pourquoi on ne montrerait pas des beaux-arts ? L’imprimerie c’est de la gravure. J’apporte cette curiosité-là plutôt horizontale qu’une injonction verticale à voir tel artiste.

Les musées ont quasiment tous les mêmes chiffres de 50% de moins de fréquentation

Est-ce que l’expo permanente est encore attractive ou l’expo temporaire a pris le dessus ?
Les publics viennent à 30 % pour la collection permanente. 30% (scolaires, adultes, famille…) pour les activités de typographie ; ils vont créer ensemble un livre. C’est important et c’est plus fort que dans d’autres musées. Et 30% viennent pour les expos temporaires. Les gens reviennent post-Covid mais il faudra quatre à cinq ans pour retrouver le rythme je pense. Les musées ont quasiment tous les mêmes chiffres de 50% de moins de fréquentation. On a perdu globalement une grande partie des publics, les plus éloignés de l’art.

Qui sont vos visiteurs ?
Ils viennent principalement de Lyon et la métropole puis de la région ; 10-15% sont des touristes. L’année Warhol, nous avons eu 50 000 visiteurs, habituellement c’est plutôt 15 à 20 000. Dans les deux à trois ans qui viennent, il y aura des travaux pour une pose d’ascenseur, la transformation des espaces – nous sommes un des derniers lieux non accessibles pour les personnes à mobilité réduite. On voudrait que le musée soit moins caché, que l’accueil soit directement dans la rue, à la place de l’atelier, pas dans la cour. Ce projet de restructuration est voté pour ce mandat.

à lire aussi : Paul Maréchal : « il est rare de voir autant de travaux de graphisme de Warhol réunis dans un même endroit »

Dans les expos temporaires, vous avez des positionnements politiques forts. Vous rappelez dans celle de Susan Kare que les GAFAM exercent un contrôle sur leurs utilisateurs, vous avez mis des contrepoints avec le travail Utopia de la Biennale de Venise 2. Gérard Paris-Clavel est lui-même très engagé…
Ça revient à cette question du musée comme lieu idéal pour réfléchir à ce qui arrive. Une des choses qu’il faut faire est de désamorcer les images et les paroles d’artistes. Je trouve parfois ces dernières très dysfonctionnelles. Il faut mettre les images en résonance et laisser à chacun la liberté de faire l’herbier visuel qui lui va. Si toutes les images se valent, une image de Picasso est aussi intéressante qu’une image du logo Total. Ce sont des images. Mettons-les à côté et discutons. Peut-être que ça va faire un peu descendre Picasso d’un piédestal qui n’est pas forcément mérité parfois. On ne sépare pas pour moi l’art de la personne, clairement.

Les musées sont des lieux parfois un peu académiques, ennuyeux et je crois que j’ai très peur de ça. Nous nous devons de désacraliser l’artiste, sortir d’une parole dominante, que les points de vue s’expriment, allumer plein de feux pour que chacun puisse relativiser, s’orienter. On sort de deux ans de capture des images et des textes qui est assez étonnante. Vous n’aviez qu’une source ou deux fortes. Ces courbes Covid à commenter ont été un peu une manière d’empêcher de voir autre chose. C’était imposé très fortement. Pour des bonnes raisons peut-être, ce n’est pas à moi d’en juger.

Par contre, être conservateur de musée, curateur, c’est "prendre soin, soigner". J’aime bien ce terme-là. Le musée doit prendre soin. Ça veut dire qu’il faut un peu se laver les yeux. Ce que l’on creuse avec la mairie, c'est comment le musée est un service public. Quel service on rend ? Une bibliothèque c’est facile, vous empruntez un livre et c’est magnifique, c’est un service indispensable mais c’est quoi le service d’un musée ? Monter des expos blockbuster hyper chères ou est-ce que c’est simplement donner des clés pour créer ? C’est ça qui m’intéresse.

En faisant des expos sur Gérard Paris-Clavel et Susan Kare, vous les avez fait entrer pour la première fois au musée, ce à quoi ils n’aspiraient pas forcément…
Oui et ce qui est génial c'est qu’ils montrent des images ouvertes. Celles de Picasso sont souvent fermées, elles sont déjà tellement analysées et commentées que vous n’avez plus de pensée pour exister là-dedans. Avec Paris-Clavel ce sont des cadres différents (du musée à la manifestation), des époques qui se mélangent. Une image de 1982 est reprise en 2000, transformée, ajoutée, il n’y a ni date ni signature.

Vous rendez l’image ouverte avec du vis-à-vis, du côte-à-côte. Aller de la Renaissance au contemporain. Nous avons ici le livre Le Miroir de la Rédemption, où pour la première fois une image arrive dans le texte (1478) et Susan Kare qui est celle qui amène les émojis. Ça se met côte-à-côte. On ne peut pas comprendre ce qui se passe dans le numérique tant qu’on n’a pas compris l’imprimerie. On a 500 ans de vision sur une évolution majeure médiatique, l’imprimerie. On vit la même chose avec le numérique sans avoir de vision. Il suffit de faire un parallèle. On retrouve des choses dingues.

Ce qu’Apple lui laisse

Qu’est-ce qui vous poussé à consacrer une expo à Susan Kare ?
Le MoMa à New York a fait l’acquisition d’un de ses carnets en 2015. C’est un signal. Je m’attendais à ce que les expositions sur elle arrivent et puis non. Nous l’avons contacté et elle nous a laissé faire. On a eu le champ libre. On lui a commandé une trentaine d’images très belles, de très bonne qualité de ses dessins. Elle n’a pas les droits dessus, sauf ce qu’Apple lui laisse : la possibilité de les imprimer. Et on raconte son parcours à elle, celui des émojis, des icônes.

Quelles sont les expositions à venir ?
On va faire une expo sur cent bijoux en novembre, sur les liens sentimentaux qui nous lient à ces objets par des livres, histoires, images, sans montrer les bijoux. Nous travaillons aussi sur couleurs pour 2023 à travers des parcours d’artistes (le rouge avec Stephen King, le bleu avec Maggie Nelson, le vert avec Véronèse…). On mélangera beaucoup de supports.

Puis on prépare un projet auprès de Hayao Miyazaki pour 2024. C’est un sujet parfait car il est obsédé par les livres, il les a utilisé comme rempart à une enfance difficile et ils sont devenus des films. Il y aura forcément des images car le Studio Ghibli en a mis en ligne, libres de droit. Les images devraient être libres de droit.

C’est exactement ce que dit Godard.
On a aussi Godard en tête aussi pour une expo. On a besoin de projets qui nous motivent et nous amusent.

Icônes by Susan Kare
Au Musée de l’Imprimerie jusqu’au 18 septembre (voir article page XX)

Jospeh Belletante, Eye Eye Eye. Se défaire de l’emprise visuelle (éditions 205)
À la librairie Descours le jeudi 12 mai


Repères

1978 : Naissance

2008 : Thèse sur les Contributions des séries télévisées américaines à la formulation des jugements politiques (Lyon 2 / ENS - Triangle)

2003-2010 : Auteur-compositeur et pianiste

2012 : Diplômé de l’ENSSIB

2015 : Directeur du Musée de l’Imprimerie

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