Kubra Khademi : « raconter ce qui se passe aujourd'hui pour les femmes en Afghanistan »

Focus Afghanistan : Le Rêve perdu + The Golden Horizon

TNG - Les Ateliers-Presqu'île

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Performance / Plasticienne et performeuse, Kubra Khademi, 33 ans, a réalisé l’affiche du festival d’Avignon de cette année. Au TNG-Ateliers, avant d’aller à l’Espace Cardin de Paris, elle présentera une création scénique dans le cadre d’un focus sur ce pays qu’elle a fui, l’Afghanistan, en conclusion de trois soirées entamées par les jeunes filles de l’Afghan Girls Theater qu’elle a contribué à exfiltrer au moment du retour des Talibans au pouvoir. 

Vous êtes arrivée en France en 2015. Quel a été votre parcours jusque-là ?
Kubra Khademi : Je suis née en Afghanistan où je dessinais comme tous les enfants. J’avais cette soif. Je me disais que j’étais une artiste car mon dessin était tellement moi-même. À l’adolescence, je me suis dit qu’il fallait passer par l’université. J’ai fait les Beaux-Arts à Kaboul puis après au Pakistan.

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À partir de quand ne vous a-t-il plus été possible de rester en Afghanistan ?
Après avoir fait la performance Armor. C’est une marche de huit minutes (NdlR : où elle porte, par-dessus ses vêtements, une armure métallique mettant en avant fesses et seins…) que j’ai faite dans un endroit précis que j’ai choisi car il y avait beaucoup de monde. Je travaille toujours dans la rue — l’ espace public est fascinant. Je n’ai pas été attaquée, mais ensuite j’ai vu la colère que ça a produit sur les réseaux sociaux. J’étais un peu "folle ", optimiste ou idéaliste car je pensais que les gens allaient m’oublier au bout de quelques jours. Or il s’est produit une « exécution d’artiste ». Une journaliste australienne m’a sauvée, en me cachant dans son sous-sol puis j’ai changé trois fois de cachette. Et grâce à ma professeure au Pakistan et ma bourse UNESCO, j’ai pu venir en France. C’était en 2015, moins d’un mois après la performance. Je vis à Paris maintenant. Et j’ai la nationalité française depuis 2020. Je travaille de façon multidisciplinaire et c’est une chance de ne pas choisir le médium. J’ai envie de faire des choses différentes. Je ne suis jamais bloquée, j’ai toujours quelque chose à faire et à dire. C’est sans fin.

Le futur est dans les mains des femmes

Qu’est-ce que vous allez présenter au TNG ?
Une performance. Un livre très grand format sera sur scène avec moi. Il aura sept pages, comme sept étapes pour les sept portes de l’Enfer. Dans chaque page, il y a un dessin que j’ai fait. Je suis devant et mon corps devant raconte. Concernant le texte, ce sont des morceaux de poésie de femmes afghanes du XIIIe au XIXe siècle. Je vais raconter ce qui se passe aujourd’hui pour les femmes en Afghanistan (mais c’est aussi plus universel). Quand les femmes se lèvent, elles ont toujours peur de l’enfer, du péché. La révolution en Afghanistan sera féminine. Le futur est dans les mains des femmes.

Quel est votre lien avec les filles de l’Afghan Girls Theater qui présentent un travail avant vous ces trois soirs ?
En juillet 2021, j’ai établi une liste d’une centaine d’artistes [NdlR : qui ont été expatriées en France grâce à l’État, les centres dramatiques nationaux et Maria-Carmela Mini qui dirige le festival Latitudes Contemporaines à Lille]. J’étais en lien avec le groupe de l’Afghan Girls Theater ces dernières années, online, elles sont tellement jeunes et curieuses. Pour certaines, juste avant qu’elles quittent leur pays, leurs familles ne savaient pas qu’elles faisaient du théâtre. Elles mentaient pour aller en répétitions. En Afghanistan, on fait tout pour faire de l’art malgré le poids de la société mais quand les talibans sont arrivés il fallait qu’elles partent d’autant qu’elles sont toutes de l’ethnie hazara qui subit un génocide. Ce sont comme des sœurs. On est très soudées.

Souhaitez-vous revenir en Afghanistan ?
Ce n’est pas une question simple car, même avant la chute de Kaboul, je savais que je ne pourrais pas revenir autrement que sous burqa, pour me cacher, pour ne pas qu’on me reconnaisse.  J’ai eu cet espoir. Mais avec la chute de Kaboul, c’est une autre étape de la douleur. Le pays est fini pour tous les artistes. Je n’arrive pas à expliquer cette douleur avec les mots. Je fais partie de la scène contemporaine afghane et je pensais peut-être encore y participer mais il n’y a plus de peut-être. Je vis dans la liberté. Je suis reconnaissante à mes sauveurs car je suis vivante. Mais en Afghanistan, les femmes sont effacées de tout, plus de 80% du pays est sous le seuil de pauvreté et maintenant il neige, il n’y a rien à manger, les gens meurent en se déplaçant pour fuir le génocide.

Focus Afghanistan
Au TNG-Ateliers du 23 au 25 novembre

Rencontre avec Michael Barry, spécialiste de l’Afghanistan
Au TNP le samedi 3 décembre 2022 à 17h

Afghan Girls Theater Group, Les Messagères
Au TNP du 28 au 30 juin

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