« On invente de nouvelles formes de théâtre, dépassant la barrière de la langue »

Entretien / Après la longue aventure du NTH8, il y a eu (et il y a toujours) Le Ciel, théâtre du 8ᵉ inauguré le 17 juin 2023 et labellisé « scène européenne pour l’enfance et la jeunesse ». Dirigé par Amélia Boyet et Matthieu Loos, ces derniers dressent le bilan d’une première année prometteuse.

Amelia Boyet vous avez travaillé dans de nombreuses structures culturelles de la métropole (Toboggan, Théâtre nouvelle génération, CDN de Lyon, Maison de la danse, théâtre de la Croix-Rousse…), Matthieu Loos, comédien, vous avez fondé une troupe (Combats absurdes) au sein de laquelle Amelia Boyet a travaillé pendant sept ans. Ensemble, vous avez pensé la dimension européenne de cette compagnie. Donner les mêmes ambitions à la programmation du Ciel vous est apparu comme une évidence ?

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Matthieu Loos : Le cahier des charges était d’en faire un lieu enfance et jeunesse. C’est nous qui avons demandé si nous pouvions parler d’Europe car cela nous tenait à cœur. Peu de lieux culturels ont cette ambition hors des capitales européennes. 

Amélia Boyet : Pour Combats absurdes, nous avions mené trois projets internationaux, dont deux européens. Le Ciel nous a permis d’inscrire cette dimension dans quelque chose de plus pérenne, plus identifié. La moitié de notre programmation est portée par des compagnies européennes, avec un focus sur un pays par année. L’année écoulée, il s’agissait de la Belgique, pour ne pas attaquer trop fort, en prenant notamment en compte la question de la langue. L’année prochaine ce sera l’Espagne.

Comment dépassez-vous la barrière de la langue ?

A.B. : Nous proposons un théâtre pluridisciplinaire, avec du cirque, des marionnettes, du théâtre d’objet, des spectacles chorégraphiés. Il y a beaucoup de choses qui ne passent pas par la parole. Et puis on s’adapte, on invente de nouvelles formes. Par exemple, lors de la prochaine saison, nous accueillerons le théâtre d’objet M.A.R, par Andrea Díaz Reboredo. Un comédien français traduira la comédienne espagnole en live, ce qui apporte aussi au spectacle.

Nous accueillerons aussi Déméter par Olympus kids, qui questionne le rapport au vivant et à la consommation. Le comédien espagnol en français avec son accent et ses fautes de langage. On peut penser à des formes où les enfants l’aideraient à trouver ses mots, créant de la complicité et de l’engagement.

M. L. : Pour nous ce n’est pas une question « résolue », on n’a pas la réponse. Cependant, on envisage cette dimension comme un champ d’exploration passionnant et essentiel. On veut être artisans de la compréhension de la différence. C’est aussi l’objectif du comité de lecture œuvrant à la circulation des œuvres européennes auquel nous participons avec la Maison Antoine Vitez.

La programmation du Ciel s’adresse à l’enfance et à la jeunesse. La saison prochaine, vous proposerez un spectacle dès un an, Coquilles par Amelia Dianor qui circulera dans un premier temps dans les crèches du 8ᵉ arrondissement.

A. B. : Oui, on a eu beaucoup de demandes pour proposer des spectacles très jeune public, cependant, notre théâtre est tout public, avec plusieurs niveaux de lecture, pour que les personnes qui accompagnent les enfants se sentent aussi concernées.

M. L. : On considère les enfants comme des citoyens et des citoyennes. Dans le spectacle jeune public, on peut observer des glissements vers du très divertissant pour libérer les parents, ou alors du très pédagogique, presque scolaire qui inculque aux enfants comment il faut penser. 

Nous cherchons plutôt l’émancipation, nous souhaitons que les enfants pensent par eux-mêmes. On peut proposer une forme très amusante tout en évoquant des sujets jugés « durs » comme la migration, la guerre, les questionnements sur le genre, l’intelligence artificielle, les liens avec le vivant… sans être trop anxiogènes ou à l’endroit de la revendication. 

Il y a aussi cette idée d’éducation à l’esprit critique dans le projet du comité des jeunes que vous avez formé, la « team du Ciel ».

A. B. : On l’a formée l’été précédent notre entrée dans les lieux : on a réuni un groupe de 14 adolescents entre 12 et 14 ans, en passant par les structures sociales et éducatives du territoire. Ils ont vu bon nombre de nos spectacles, et nous les emmenons bientôt quatre jours au festival d'Avignon pour qu’ils fassent du repérage, dans le cadre du parcours Avignon enfants à l'honneur. Ils vont choisir un spectacle pour l’année prochaine, qu'ils présenteront eux-mêmes à la presse.

Avez-vous réussi à fédérer les habitants du 8ᵉ arrondissement ?

A.B. : On a inauguré le théâtre en juin 2023 en présence de plusieurs équipes artistiques, deux classes de l’école d’en face, des séniors d’un Ehpad de l’arrondissement… Et on a constaté la présence importante des parents et des familles, une présence accrue cette année. On était à notre maximum à chaque fois, autour de 900 personnes.

M. L. : Le défi reste central car les quartiers du 8ᵉ sont parfois délaissés, notamment par les autres acteurs culturels de la ville situés plus en centre. De plus, le théâtre avait fermé pendant un an, l’habitude s’était perdue et nous arrivions en proposant quelque chose de très différent des anciens qui étaient là depuis 20 ans.

Heureusement, on a recruté quelqu’un de formidable pour faire de la médiation. De plus, tous nos projets d’éducation artistiques et culturels nous permettent de nous adresser aux écoles. Les enfants deviennent alors prescripteurs et amènent leurs parents au théâtre.

On accueille aussi des projets de territoire sur plusieurs mois. L’année dernière par exemple, le collectif X a accueilli des rencontres tous les mardis soir pour penser la ville, la fabrique de l’habitat, et a conçu le spectacle participatif Permis de construire représenté une fois chez nous et une fois au Rize, à Villeurbanne.

A.B. : Nous avons aussi accueilli les spectacles du 8ᵉ festival, ouvert la première saison du Ciel avec des spectacles de la Biennale de la danse, développé des partenariats avec le festival Sens interdits… Et tout cela a porté ses fruits ! Notre taux de remplissage est de 85%, en scolaire comme en tout public. C’est bien plus que ce que l’on imaginait, surtout que plus d’un tiers de notre public, presque 40% est originaire du 8ᵉ arrondissement.

Comment vous en sortez-vous économiquement ?

A.B. : C’est important de rappeler que nous avons gardé à-peu-près les mêmes dotations que nos prédécesseurs (moins 30 000 euros de la Région), qui n’avaient pas du tout le même projet. Il s’agissait d’une compagnie dans un lieu, ce qui n’a rien à voir avec le théâtre de diffusion et de création que nous sommes devenus. 

M. L. : Nous coûtons plus cher, alors que nous avons une personne par poste, en flux tendu. Nos indicateurs sont au vert en termes de fréquentation et de réception des publics, mais il va falloir qu’on trouve un moyen de gonfler le budget du théâtre. Cette année, ne voulant pas toucher l’équipe ni le fonctionnement, on a dû réduire un peu l’enveloppe artistique. On essaye de le faire sans que cela pèse sur la nature du projet. Nous allons solliciter nos tutelles et déposer nos premières candidatures européennes pour aider au financement du théâtre.

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