Persique et signe

Marjane Satrapi, dessinatrice et réalisatrice, adapte sa BD autobiographique «Persepolis» au cinéma et en fait une grande déclaration d'indépendance et de liberté. Christophe Chabert


Elle a la réputation d'être une grosse fumeuse, et la vision du cendrier suffit à la rassurer. Pas qu'elle soit intimidée par les journalistes ; pas non plus qu'elle ait des craintes quant à l'accueil de Persepolis - Cannes, la longue standing ovation et le prix du jury semblent l'avoir détendue définitivement sur ce point. Mais cette liberté-là, Marjane Satrapi y tient, comme à beaucoup d'autres. Et elle veut être à l'aise pour pouvoir dire avec la plus grande clarté - phrases soigneusement construites et énoncées avec attention - ce qui lui tient à cœur : l'Iran, la France et ce qui, d'elle, relie les deux pays.
D'abord une bande-dessinée, sortie chez un éditeur indépendant (L'Association), et dont les quatre volumes vont créer un engouement international ; et aujourd'hui un film, qui condense et élargit l'horizon de cette œuvre autobiographique et pourtant universelle.
«Il n'y a aucune bonne raison de faire un film d'une BD qui a eu du succès. C'est même l'idée la plus nulle qui soit...», dit-elle, pince-sans-rire. «Mais la situation s'est présentée dans des conditions idéales. On nous a donné, à Vincent Paronnaud et à moi, un magnifique jouet. On a sauté à l'eau, et on a découvert que l'on ne savait pas nager. Il nous a fallu deux ans pour nous en rendre compte. Cela posait des problèmes narratifs, des problèmes techniques...
Il fallait oublier la BD et créer une structure purement cinématographique. Ensuite, au niveau de la technique, on a fait semblant de savoir...» Et la voilà, elle qui a l'habitude du travail en solitaire devant ses planches et ses crayons, à gérer une équipe de 90 personnes, qu'elle va si bien driver qu'elle leur communiquera son enthousiasme.
«Quand on a commencé à réaliser le film, on pensait qu'on allait venir une ou deux fois par semaine pour engueuler les gens. En fait, on est venu tous les jours, on a travaillé comme des malades et toute l'équipe s'est surinvestie. Et à l'époque, il n'y avait pas encore Sarkozy !».Choc des non-cultures
On a la sensation que, de la BD au film, c'est justement le sarkozisme galopant qui a légèrement fait basculer l'optique de Satrapi. Comme si raconter à nouveau l'Iran pour ceux qui en disent n'importe quoi s'était transformé en envie de raconter ceux qui disent n'importe quoi à partir de l'Iran. Et rappeler à tous, Iraniens, Français, Américains - coproducteurs du film via Kathleen Kennedy, la camarade de Spielberg - l'importance des valeurs comme l'émancipation, la liberté d'expression, le droit à la critique.
«C'est un hasard, on a commencé le film il y a 3 ans...», dit-elle. Hasard ? «J'ai écrit Persepolis car, quand je suis arrivée en France, je devais passer 45 minutes pour répondre à la question «Vous venez d'où ?». Cette justification constante de mes origines était pénible, et illustrait la tendance à toujours trouver un nom au mal : après la chute du bloc de l'Est, on a inventé le bloc du Moyen-Orient.
En fait, il n'y a pas de choc des cultures, il y a un choc de non-cultures ; entre gens cultivés de tous les pays, on peut toujours parler...». Pour illustrer le propos, elle nous fait comprendre le dégoût qu'elle a ressenti à la vision de 300, où le grand peuple perse est décrit comme un ramassis d'«homosexuels et de monstres».
Quant à Persepolis version cinéma, Marjane Satrapi ne cache pas son envie d'y avoir mis un propos universel sur la liberté. «Ce n'est jamais assez de le prôner, il faut le dire et le redire. Oui, ça se passe en Iran, mais ça arrive chaque fois que la raison d'état prend le dessus sur les droits des citoyens.»«Une vraie démocrate»
Si le propos est universel, l'histoire est la sienne. Naissance en 1969 à Téhéran, études à Vienne dans un lycée français, retour en Iran, mauvais mariage pour échapper à la pression sociale, divorce et départ pour la France, où elle arrive à 25 ans. «En France, être un étranger n'a jamais été un problème.
Tout le monde a pu venir ici s'exprimer, et la France a eu cette capacité d'absorption. La réputation de la France dans le monde n'est pas liée à sa technologie hyper-moderne, mais bien à sa tradition culturelle. C'est ce qui me fait peur dans l'immigration choisie et l'identité nationale, que l'on perde ce prestige international-là».
Un discours autrement plus pertinent que les oppositions binaires aux idées sarkozistes, auxquelles on sent pourtant que Satrapi est loin d'adhérer. Mais rien ne la débecte plus au monde que de stigmatiser «les bons et les méchants». Et d'ajouter : «Je suis une vraie démocrate : j'accepte la critique, mais je ne veux pas entrer dans la polémique». Référence aux déclarations outrées de l'Ambassadeur d'Iran avant la présentation du film à Cannes.
Il y a des cons partout, donc, une maxime qui aurait pu sortir de la bouche de son extraordinaire grand-mère, jouée dans le film avec punch par Danièle Darrieux. «En vieillissant, je lui ressemble. Elle ne cherchait pas à être aimée, mais quand elle aimait quelqu'un, elle l'aimait vraiment. Elle ne se posait pas de faux problèmes, elle détestait la morale, mais elle avait une éthique. En cela, je tiens d'elle : quand les rapports entre les gens sont clairs, on gagne beaucoup de temps». Cela n'est pas inscrit au générique, mais on sent que Persepolis lui est secrètement dédié.


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