Bientôt dans vos oreilles

Révélation incontestable du tremplin Dandelyon, les cinq anneciens de Coming Soon réinventent avec une indécente facilité la musique américaine, dans une joie contagieuse et à coups de tubes fédérateurs. Rencontre sur place, un soir de concert… Christophe Chabert


À Annecy, ce samedi-là, c'est carnaval vénitien, en référence au sobriquet de la ville, «la petite Venise des Alpes». Entre lac et montagnes, s'épanouit une série de cartes postales vivantes dans lesquelles chacun prend plaisir à se fondre le temps d'une photo-souvenir. Mais pour peu qu'on sorte du centre ville et qu'on aille se perdre dans les patelins alentour, lignes droites de maisons de famille en bord de lac et de pavillons lynchiens à flanc de forêt, une inquiétante odeur de Délivrance se met à flotter dans l'air. Pour parfaire ce tableau du haut-savoyard en redneck faussement paisible, le sport local semble être le collage d'affiches Le Pen à l'entrée et à la sortie de la ville. Par ailleurs, les filles y sont très jolies…

Howard, Billy, Ben, Alex, Leo et les autres…

C'est ici, dans cette ville où le mot culture n'est pas loin de s'écrire avec un K, qu'est né le groupe pop le plus accrocheur du moment : Coming Soon. On fera connaissance dans une minute avec ces jeunes gens timides et sans complexe musical. Mais avant, une énigme est à résoudre : comment une ville pareille engendre-t-elle si belle réunion de talents ? «C'est d'abord Internet qui nous a permis d'écouter pleins de musiques différentes de celles qu'on nous propose à la FNAC d'Annecy…». Ici, c'est Guillaume/Billy Jet Pilot, bassiste, belle gueule et «historien» du groupe, qui ironise. À côté, son frère, Charles/Howard Hugues, deux bons mètres élégamment vêtus dans un costume impeccable et surmontés d'un chapeau noir impose une silhouette à la Mitchum dans La Nuit du chasseur. Moins bavards sur le canapé, Ben Lupus, guitariste à casquette et chemises à carreaux façon coupeur de sapin dans les Vosges américaines, et les deux benjamins de Coming Soon : Leo/Bear Creek, batteur virtuose de 14 berges, et Alex «Banjo», 16 ans, que ses camarades présentent comme le petit génie de la bande. Ce noyau dur, auquel s'ajoutent deux choristes charmantes et douées, est en fait un assemblage de projets parallèles. «Au départ, chacun faisait des choses dans son coin et Coming Soon n'était que le backing band» commente Billy. «À un moment, c'était évident que l'on faisait la même chose et qu'on avait envie d'être tous les cinq sur scène, ensemble» ajoute Howard. Et le (relatif) éloignement géographique n'y change rien : Alex et Leo encore à l'école à Annecy, Howard à Paris, Ben et Billy étudiants à Lyon, chaque retrouvaille soude cette tribu harmonieuse dans ses dissemblances. C'est certainement là que se joue le miracle Coming Soon : comme toute bonne communauté de bien, ces cinq auteurs-compositeurs ont apporté chansons et références dans le pot commun, démarrant avec un capital de morceaux tous en bonne place à la bourse des valeurs musicales. Howard aime Nick Cave, Billy vénère Hank Williams, Alex écoute au lycée les Strokes, Ben adore Silver Jews… En gros, l'Amérique dans sa flamboyante diversité est leur horizon musical, mais c'est bien l'internationale antifolk qui leur sert de bannière étoilée. Et ce pour une raison intime : «À Annecy, on a rencontré Angelo Spencer, qui avait un groupe qui s'appelait Johnny Cash is dead. Il a commencé à organiser des concerts d'Herman Düne, fait venir Kimya Dawson et Jeffrey Lewis. On a rencontré tous ces gens-là, Angelo et Kimya se sont mariés, ce sont devenus nos meilleurs amis et on est parti à New York pour les voir. C'est là-bas que s'est forgée l'identité du groupe.» Si on trouve dans les chansons de Coming Soon des échos antifolk évidents, c'est surtout l'incroyable jouissance à enchaîner les tubes à la vitesse de la lumière (leurs morceaux dépassent rarement les deux minutes trente), en se passant sans arrêt le micro qui en fait de dignes enfants de ce rock joyeux et spontané.

Les vrais enfants du rock

Mais on n'est pas là face à un phénomène de foire ou de mode : ni la jeunesse, ni le goût de se créer un personnage ne prend le pas sur la sincérité des compositions du groupe. On n'est pas à Paris avec les camarades de classe des enfants de Philippe Manœuvre ! Il faut en moyenne vingt secondes pour que Coming Soon impose ses mélodies soufflantes : légères et juvéniles (Jack Nicholson style, I'm just a child), rock et percutantes (The Escort, See the future) ou bougrement fédératrices (What you've left behind, grande chorale finale à vous donner envie d'embrasser la salle entière de bonheur), il n'y a simplement rien à jeter. Et quand toutes leurs voix se mêlent, ils sont capables d'harmonies impressionnantes, d'autant plus bluffantes qu'elles donnent le sentiment d'être réinventées à chaque concert. Sans oublier le charisme fabuleux de Howard, la complicité parfaite entre Ben et Billy, le démentiel numéro solo au ukulélé de Leo et la méticulosité d'Alex à maîtriser guitare, mélodica et saxophone. Tant de facilité a dans le fond quelque chose d'indécent… Le soir même, au Brise-Glace, la scène de musique actuelle annecienne, Coming Soon montre qu'il est encore loin de se lasser de son répertoire. Au contraire : plus les choses avancent, plus elles prennent de l'ampleur, plus les loustics se comprennent et se complètent. Quand ils sont montés sur la scène du tremplin Dandelyon, tels des Martiens qu'aucune agitation céleste n'avait annoncé, ils ont laissé tous les Lyonnais présents bouche ouverte et regard incrédule. Leur page Myspace se remplit jour après jour de commentaires admiratifs. Même Paris a fini par succomber, avec contrat de distribution à la clé. Bref, ce n'est qu'un début, mais force est de reconnaître que des débuts pareils, on n'en a pas vu souvent dans notre carrière de critique. Et grâce à eux, Annecy n'est plus seulement une ville de cartes postales, de rednecks et de carnaval ringard !

Coming Soon
Avec S et Benjamin Fincher en concert pour la finale de Dandelyon
Au Ninkasi Kao, mercredi 21 mars


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