Du grand art !

Panorama / Rentrée artistique grandiose dans les musées avec pour tiercé gagnant et dans le désordre : l'activiste punk Kendell Geers, l'affriolante Emilie Charmy et l'exposition collective à tous points de vue exceptionnelle 1945-1949 Repartir à zéro comme si la peinture n'avait jamais existé au Musée des Beaux-Arts… Jean-Emmanuel Denave


Comment ça va l'art contemporain ? Eh bien, à Lyon en tout cas, plutôt bien : après une Biennale 2007 catastrophique sur le plan des retours critiques de la presse française (mais le public, lui, avait répondu présent), la grande rétrospective Keith Haring a battu tous les records au Musée d'art contemporain avec 168 000 visiteurs, au-delà même du joli score de l'expo Warhol (147 000 visiteurs sur une durée plus courte ceci dit). De quoi redonner le sourire à Thierry Raspail (directeur du MAC et de la Biennale), et au-delà, à tous ceux pour qui l'art ne doit pas rester une petite chapelle close sur elle-même… Dans le même temps, un parfum de scandale rôde sur la rentrée artistique : Beaux-Arts magazine consacre au sujet une publication (Les Grands Scandales de l'histoire de l'art) où il est rappelé pour l'anecdote qu'à la Biennale 2001 Xia Yu présentait un véritable fœtus humain greffé à un corps de mouette (!), alors que Wim Delvoye projette de mettre aux enchères l'épiderme tatoué d'un individu encore vivant, et que l'Allemand Gregor Schneider aimerait mettre en scène la mort en direct d'un malade en fin de vie dans le cadre d'une exposition ! Parfum de scandale encore, et au sens propre cette fois-ci si l'on peut dire, avec l'exposition d'Andres Serrano, à Paris, avec des photographies des selles de l'artiste et de déjections d'animaux en gros plan… À Lyon cet automne, le scandale, ou la sensation forte, risque de se nommer Kendell Geers (au Musée d'art contemporain du 19 septembre au 4 janvier). Cet artiste d'origine sud-africaine vivant actuellement à Bruxelles a, pour commencer, totalement «bidouillé» sa biographie : à l'âge de 16 ans il change de nom (remplaçant celui de Jacobus Hermanus Pieter Geers trop connoté selon lui comme Afrikaner venu de Hollande), il s'invente ensuite une date de naissance symbolique (mai 1968 !), réécrit son curriculum vitae en fonction d'un certain nombre de faits historiques… Et last but nos least, il réalise en 1995 un autoportrait sous forme de goulot de canette de Heineken (la Hollande encore bien sûr) cassé : violence, ironie, fêlures identitaires et révoltes politiques, tel est le menu !Je m'appelle Émilie… Charmy
«En tant qu'artiste, j'essaye d'engager avec la vie un combat dans lequel les expériences vitales sont conduites à l'extrême», déclare Kendell Geers. Le ton est donné et sa rétrospective au MAC s'annonce des plus fracassantes : deux couloirs en croix aux murs couverts de sacs mortuaires distribueront l'espace de l'exposition où l'on découvrira par exemple : une carcasse de voiture en flammes, un "JesusfuckingChrist", des débris de verre et des fils de fer barbelé, des filles peintes aux poses plus que suggestives, des œuvres aux lumières aveuglantes… Bref un parcours sous tension voire oppressant et pesant, visant à proposer des expériences limites au visiteur et, par là, à lui donner matière à réflexion sur le monde contemporain… Dans un tout autre genre, la charmante et sensuelle Émilie Charmy (1878-1974) a appartenu à une époque artistique elle aussi scandaleuse : celle des Fauves (Matisse, Vlaminck…) et leurs couleurs pétaradantes, osées, crues… Elle se liera un temps avec l'un d'entre eux (Camoin), s'inspirera parfois de leur style pour s'en émanciper ensuite. Son œuvre injustement méconnue (que le Musée Paul Dini à Villefranche nous permet de redécouvrir du 12 octobre au 15 février) oscille entre de superbes paysages peints avec un incroyable aplomb à la Derain, des scènes sulfureuses et vaporeuses de bordels, ou encore de très nombreux nus alanguis sur un sofa, saisis apparemment après un moment de grande volupté… Une œuvre hétérogène et érogène dont son amie Colette dira : «…Ignorer Charmy, la découvrir brusquement dans les toiles qui dispersent et collent au mur les couleurs, la substance magnifique des fleurs, de la chair, de l'eau mobile, on en reçoit le choc, l'anxieux plaisir qui accompagne une rencontre amoureuse».Que faire ?
Il y a les scandales de l'histoire de l'art et puis il y a les bouleversements et l'insupportable de l'histoire tout court. Que faire en 1945 après la Shoah, Hiroshima et Nagasaki, quand on est artiste ? Adorno disait qu'on ne pouvait plus écrire de poésie après Auschwitz, alors une barbouille ou une sculpture à quoi bon ? Barnett Newman aura cette réponse : «repartir à zéro, faire comme si l'art n'avait jamais existé». Et c'est cette courte période d'après Seconde Guerre mondiale et d'avant la Guerre froide (1945-1949) qu'a décidé de sonder le Musée des Beaux-Arts dans une exposition qui s'annonce rien moins qu'exceptionnelle ! Comment repartir à zéro à Paris avec l'abstraction lyrique de Nicolas de Staël, Wols, Bram Van Velde, Soulages ; à New York (qui deviendra bientôt la capitale des arts au détriment de Paris) avec l'expressionnisme abstrait de Pollock, Rothko, De Kooning ; mais aussi ailleurs avec Tapiès, Fontana, et beaucoup d'autres… ? Une exposition au propos précis et passionnant, rassemblant des chefs-d'œuvre de Rothko, Motherwell, Fontana, Kline, Newman, Pollock (et d'une soixantaine d'artistes au total) à… Lyon ? On croit rêver, mais c'est bel bien ce que promet le Musée des Beaux-Arts du 24 octobre au 2 février sous la houlette de sa pertinente directrice Sylvie Ramond et d'Éric de Chassey, enseignant à l'Université de Tour. Dire que nous attendons cet événement avec impatience relève du doux euphémisme.


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