Labyrinthe des passions

Musique / Le festival Héros Perdus proposé par l'Opéra de Lyon regroupe trois œuvres atypiques et musicalement très différentes, réunies par leurs thèmes et les trajectoires de leurs personnages. Pascale Clavel


La saison dernière, le Japon et son théâtre Nô s'invitaient à l'Opéra de Lyon pour un festival sensuel et poétique où l'on a pu entendre avec délectation la Lady Sarashina du compositeur hongrois Peter Eötvös. Cette saison, le pari est tout autre. Ce festival Héros perdus peut sembler sombre, inaccessible et inquiétant. Laissons les préjugés au beau milieu du hall et entrons dans chaque œuvre programmée avec curiosité musicale, avidité littéraire et appétit intellectuel. Quant au miroir fulgurant que les trois opéras vont tendre ostensiblement à notre humanité fragile, il faudra s'en méfier, nous risquons d'être atteint. Ce triptyque fonctionne aussi parce que chacun aborde un genre unique. Le Joueur de Serge Prokofiev reste un opéra de forme classique en quatre actes ; Dans la colonie pénitentiaire de Philip Glass est un opéra de chambre pour quintette à cordes, deux chanteurs et deux comédiens ; quant au Vin herbé de Frank Martin, il s'agit d'un oratorio profane pour douze chanteurs et huit instruments. Nous serons en face de trois opéras où les héros perdus sont aveuglés par le chemin qu'ils choisissent et n'ont qu'une obsession qui les mène à la mort ou à la folie. Le décor est posé, entrons dans l'intimité de chacun d'eux.Sous la passion, l'abîme
Prokofiev écrit Le Joueur en 1915. Œuvre de jeunesse, elle marque l'univers musical du début du XXe siècle parce que le compositeur se moque des conventions de l'opéra et pose son écriture vocale dans un registre qu'il désigne comme déclamatoire. Pour défendre Le Joueur à Lyon, Kazushi Ono, le nouveau chef permanent de l'Opéra, sera soutenu par Grzegorz Jarzyna, metteur en scène polonais issu du théâtre. En ce qui concerne Le Vin herbé, Frank Martin s'est opposé à ce qu'il soit donné en représentation scénique au moment de sa création, au début de la seconde guerre mondiale. Il avait en tête le Tristan et Iseut de Wagner et pour ne pas entrer en concurrence avec ce monument, a fait de son Tristan un oratorio profane et un pur moment de contemplation. Avec le Vin herbé, chef d'œuvre confidentiel admiré par Britten, Frank Martin réussit à faire la synthèse entre musique tonale et musique dodécaphonique. Le chef autrichien Friedemann Layer et le metteur en scène Willy Decker devront rendre visible son esprit intime et toute son intemporalité.Extase de l'un, supplice de l'autre
Dans la colonie pénitentiaire de Philip Glass devait être donné à la maison d'arrêt de Corbas. Après un flou peu artistique de la part des instances pénitentiaires, le projet est tombé à l'eau et l'œuvre se jouera au Studio Lumière de Villeurbanne. Cet opéra est une claque, le texte est un abîme, tout y est d'une grande pertinence aujourd'hui encore. Kafka dénonce le système judiciaire, institution où le détenu n'a pas le droit à la défense. Le jugement est mécanique, réduit à une sanction où la machine inscrit, traduit et exécute la sentence. L'officier exécute les hommes comme une mission. La vérité absolue passe par cet acte infâme. Étant lui-même emprisonné, il le fait avec application et même un certain plaisir. L'œuvre de Philip Glass a été écrite en 2000, juste un an avant Gantanamo ; le parallèle est saisissant ! On est dans une île, au sein d'une colonie pénitentiaire, dans un lieu qui a son propre système de jugement, ses propres règles du jeu, où les droits de la défense sont inexistants. Avec un quatuor vocal et un quintette à cordes, Philip Glass tisse un univers pesant, comme il sait si bien le faire : abondance de polyrythmies, répétition de thèmes courts jusqu'à l'obsession, figures syncopées... La mise en scène de Richard Brunel donnent à voir en direct le cauchemar et la barbarie, cherchant ainsi à secouer son spectateur. La dernière rime d'un festival en triptyque, aussi alléchant que potentiellement épuisant, où chaque œuvre cherche à rebondir sur la précédente comme un long poème noir.Festival Héros perdus
À l'Opéra de Lyon et aux Studios Lumière du 22 janvier au 5 février.


<< article précédent
Matt le hurleur