John Cale, Lyon 2011

Altiste classique porté vers l'avant-garde, fondateur du Velvet Underground, producteur avisé et compositeur de musiques de film, John Cale, 69 ans, a tant brouillé les pistes qu'on en a oublié l'essentiel : il est un grand artiste pop. Stéphane Duchêne


«Nous tournions le dos au public et s'ils ne nous aimaient pas, ils pouvaient aller se faire foutre.» C'est, selon John Cale, l'invention du Velvet Underground en même temps que la désinvention du rock : lui faire perdre son innocence pour le rouler dans la fange, le sadiser. Toute sa vie, le Gallois que l'on a toujours pris à tort pour le sage savant du Velvet, aura pris le contre-pied de tout, tourné le dos à quelque chose : au Pays de Galles, puis au classique, puis à l'avant-garde, puis au Velvet (malgré lui, certes), et toujours à la facilité musicale quand son génie, mal connu, aurait pu faire de lui une véritable pop star.

Pour John Cale, la musique qui, selon Lou Reed, «coule de lui comme l'eau dévalant une montagne», est une révélation quasi mystique : lorsqu'il découvre à 13 ans le miracle de sa capacité à improviser. Et surtout le moyen d'échapper à Garnant, ce bout de Pays de Galles minier et puritain où le quotidien oscille entre touche-pipi du curé local et bagarres entre mecs ; de tourner le dos aussi à un foyer familial sclérosé, grâce aux tournées avec le Welsh Youth Orchestra dont ses talents on fait l'altiste. Puis à cette fac, le Goldsmiths College de Londres, où ses travaux gênent tant qu'on l'élit «étudiant le plus détesté de sa promotion».

Ce sera donc, en 1963, et malgré une bourse à Boston, New-York et son avant-garde. Il y devient l'élève de Iannis Xenakis, un type qui ne conçoit la musique qu'à travers la stricte application de théories mathématiques ; participe avec John Cage, à une représentation intégrale des Vexations d'Erik Satie, une pièce de 80 secondes à jouer 840 fois ; intègre le Dream Syndicate de LaMonte Young, pape de la musique de minimaliste et, on le sait moins, dealer de gros du Lower East Side arty. 

 

Falling Spikes

En 1965, changement de cap : un producteur présente Cale à Lou Reed, un jeune rocker mal dans sa peau qui a la certitude d'être fou (ce en quoi il est assez perspicace). Au même âge, les deux hommes sont les deux faces d'une même pièce empreinte de malaise et de rage rentrée. Ils ne se comprennent pas, sauf quand il s'agit de musique et de drogue.

Quand Reed fait écouter Heroïn et Waiting for the man à Cale, ce ne sont encore que des chansons folk, mais leurs textes, apologies de la défonce, sont des grenades dégoupillées. Cale l'avant-gardiste et son violon dingue y injectent une dose mortelle de poison. En retour, Reed initie Cale aux piqûres d'héroïne. Pacte de mauvais sang qui vaut promesse de s'empoisonner la vie pour toujours : «Au début, nous nous sommes appelés les Falling Spikes [les Aiguilles filantes], raconte Cale. Nous avons aussi eu une hépatite.»

Trois ans durant, leurs talents font des merveilles, étranges créatures soniques, ils font fuir le public des rades pourris du New-York d'un autre temps, avant de devenir les créatures d'Andy Warhol qui leur impose le mannequin allemand Nico, produit leur premier album (celui avec la banane) et les intègre au premier spectacle multimédia de l'histoire : The Exploding Plastic Inevitable.

Mais quand le Velvet est proche d'atteindre son zénith (artistique), le ver est déjà dans le fruit. Lou Reed, être paranoïaque et envieux, est atteint du syndrome André Breton – qui après avoir fondé le mouvement surréaliste a pris bien soin d'en excommunier un à un tous les membres au gré de ses humeurs. Reed vire donc Nico après le premier album, Cale après le second (White Light White Heat) et, comble du type qui se hait, se vire lui-même aprèsLoaded.

 

Paris 1919

Cale replonge alors un temps dans l'avant-garde avec Terry Riley pour Church of Anthrax, mélange de musique minimaliste et de free-jazz et sort Vintage Violence, apprentissage du songwriting en solo. Un critique de Rolling Stones en écrira «c'est un album des Byrds produit par Phil Spector ayant mariné pendant six ans dans du Bourgogne, de l'anis et des piments rouges». Assez raccord avec le mélange de frustration et de manque de reconnaissance dans lequel John Cale marine depuis le Velvet.

Caméléon musical, le Gallois fait aussi des merveilles sur les albums des autres, capable de dompter le son primal des Stooges comme d'épauler le dentelier folk Nick Drake. Mais fatigué de New-York et de l'héroïne, Cale profite de son déménagement sur la côte ouest pour se mettre à la coke : un désastre personnel qui le fait pourtant accoucher de Paris 1919, un album qu'il portait en lui depuis des années, comme Lou Reed avec Berlin, sorti comme par hasard la même année (1973).

Puis, c'est Londres pour se défaire de la coke (un échec) : une période sombre, paranoïaque, obsessionnelle (il n'écoute que les Beach Boys), frustrante, mais créative qui, tout en produisant le mythique Horses de Patti Smith, le voit accoucher du Fear(1974), puis Slow Dazzle et Helen of Troy(1975) tout trois encensés par la critique, Cale est enfin un rocker, compose des tubes, reprend du poil de la bête en tournée, terreau d'improvisation (son péché mignon) où les mises en scène les plus folles (décapiter un poulet un soir à Croydon) et les costumes les plus improbables (un masque de hockey, façon Vendredi 13) préfigurent le punk et frôlent parfois, de son propre aveu, le ridicule.

C'est toujours à bout, ravagé par la drogue et une vie conjugale atroce (sa deuxième femme est folle), que Cale compose ses meilleurs albums, comme Artificial Intelligence (1985), son dernier album «pop». Puis, il tourne les talons à ce mode de vie, se met au jogging, au squash, arrête la drogue, fait un enfant et réalise qu'on peut tout à fait vivre sans la peur collé au derrière.

 

Songs for Drella

Il retrouve même Lou Reed en 1990, le temps du magnifique Songs for Drella, album hommage à leur ami et mentor Andy Warhol. Tout comme pour les reformations occasionnelles du Velvet qui suivront, où Lou Reed prend un malin plaisir à martyriser ses troupes, la réconciliation tourne court : il y a toujours un génie de trop dans la pièce, et c'est toujours John Cale.

C'est dans la production toujours, et les musiques de films (Garrel, Beauvois, Assayas...) que le Gallois s'épanouit alors, découvre de nouveaux territoires, revenant au rock à l'occasion avec des disques (Hobosapiens en 2003, blackAcetate en 2005) nourris de l'air du temps. Increvable, il raconte dans son autobiographie What's Welsh For Zen sa passion de jeunesse pour le cross, métaphore de son épuisante et sinueuse carrière :

«Courir à travers champs, sauter par dessus les haies était tout autre chose que d'être sur une piste. Le terrain était difficile, on devait faire attention à chaque détail sinon on risquait de se casser une cheville. Je me demande toujours ce que je fuyais ou vers quoi je courais ; de bien des façons, je cours toujours».

Une manière, à presque 70 ans, de tourner le dos au passé tout en restant en mouvement.

 

 

John Cale
À l'Epicerie Moderne, le 5 novembre.

«What's Welsh For Zen», avec Victor Bockris (Ed. Au Diable Vauvert)

 


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