Marley

Avec ce documentaire fleuve sur la légende du reggae Bob Marley, Kevin MacDonald dessine un portrait fouillé et kaléidoscopique de l'homme, sa vie et sa musique mais aussi, en creux, ses contradictions. Passionnant. Christophe Chabert


La perspective d'aller se farcir 2h24 sur Bob Marley, dont la musique a été galvaudée par trop de passages radio et d'admirateurs sous substances, faisait frémir. En même temps, que Kevin MacDonald, cinéaste lourdaud dans la fiction et plutôt habile lorsqu'il revient à sa vocation première, le documentaire, nous ait épargné un énième film biographique est déjà un bon point. Mais la durée fleuve du film (et encore, MacDonald a monté une version plus longue pour la télévision) est en fait un atout majeur dans sa réussite : le cinéaste prend le temps de laisser parler ses interlocuteurs, ne laisse aucune piste d'exploration en jachère et retrace avec un souci du détail impressionnant la vie pourtant brève de Bob Marley (il est mort à 36 ans le 11 mai 1981, provoquant un émoi mondial sauf en France, occupée par une toute autre actualité…).

Unité, dualité, identité

MacDonald scénarise cette vie en lui trouvant un événement fondateur : le métissage de Marley, né dans un bidonville jamaïcain d'une mère noire et pauvre et d'un père officier anglais, blanc et coureur de jupons, vite évanoui dans la nature. «L'unité» qu'il n'a cessée de chanter et professer à travers la religion rastafari renverrait donc à sa propre identité morcelée ; c'est la ligne force du docu, celle que le cinéaste file à travers les témoignages du clan Marley (qui a supervisé de près le film). Mais cette ligne droite est brisée par des contradictions qui apparaissent en creux et font de Bob Marley un rêveur plutôt qu'un militant convaincu, au risque de passer à côté de l'histoire. C'est le conflit qui conduira au départ du très politisé Peter Tosh des Wailers, mais aussi à l'épisode surréaliste du concert au Gabon où Marley chante la liberté alors qu'il a été invité par sa maîtresse, la propre fille du dictateur Omar Bongo ! Son rapport aux femmes est l'autre versant complexe de sa personnalité ; le chanteur, marié officiellement à Rita Marley, multiplie les conquêtes qui sont loin d'être des passades — mais à qui il demande une stricte fidélité !, et qu'il expose au grand jour, notamment Cindy Breakspeare, miss Jamaïque devenue miss Monde, pur produit de la bourgeoisie blanche. Sans en tirer de conclusion, MacDonald montre que la dualité identitaire de Marley se propageait jusqu'à sa vie sentimentale chaotique, et la maladie terrible qui va l'emporter conduira à un rare et bref moment de rassemblement autour de lui. Ça pourrait être du storytelling facile ; c'est en fin de compte assez bouleversant.


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