Une modernité en ruines

L'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne consacre au méconnu Manfred Pernice sa première grande exposition monographique en France. Son parcours s'avère pour le moins déconcertant. Jean-Emmanuel Denave


Dans une première salle de l'IAC, Manfred Pernice (né en 1963 en Allemagne, vivant à Berlin) présente une grande installation nommée Fiat Lux. Un «Que la lumière soit» qui convient fort mal à l'aune d'une exposition pour le moins déconcertante et floue, où l'on ne sait jamais trop ce qui relève de l'art, de l'objet, du déchet, du matériel urbain récupéré... Ce n'est pas la première fois qu'un artiste brouille ainsi les pistes, mais, ici, l'aspect bric-à-brac ou "bordel" vaguement organisé crève littéralement les yeux - Fiat Lux est aussi un mauvais jeu de mot en référence au constructeur auto, dont le toit-terrasse d'une des usines est ici reproduit à une échelle un peu réduite et que le visiteur peut arpenter à sa guise.
 

Ensuite, on découvre une soixantaine d'œuvres, dont beaucoup fonctionnent sur le mode de l'accumulation d'objets usités. Ainsi de ces grands socles posés au sol, dits Cassette, où l'on trouve des canettes rouillées, de vieux jouets, des emballages, des fragments d'on ne sait quoi, des chiffons... Chacun aurait un sens précis pour l'artiste, que nous serions bien incapables de déchiffrer.
 

Désillusions
 

L'exposition devient un peu plus intéressante avec des salles jouant davantage sur une "ambiance" générale. Ambiance d'intérieur modeste des années 1960-70, reconstitué par l'artiste avec moquette orangée, radio en marche, mobilier et objets de décoration, ou ambiance d'extérieur urbain à la lisière du no man's land. L'artiste présente ainsi du mobilier urbain (poteaux, tuyaux...), des colonnes tronquées aux couleurs fades ou encore des cheminées en fausse brique. De courtes vidéos de travail poursuivent cette esthétique de la ruine, de lieux désaffectés, de banlieue triste, de nœuds routiers inhumains... Il y transpire comme une mélancolie sourde, une modernité en berne, un passé pourtant assez récent déjà essoufflé, souffreteux.

 

Peut-être, au fond, que ce sentiment d'ennui et de grisaille des sensations et des significations est recherché par l'artiste, car révélateur du monde dans lequel nous évoluons ? L'art n'a certes pas pour fonction obligatoire de le ré-enchanter, mais rarement avions-nous ressenti une telle impression d'épuisement et de délabrement devant des oeuvres. A force de jouer la carte de la désillusion, Manfred Pernice finit par nous perdre et nous transformer en visiteur apathique.
 

Manfred Pernice
A l'Institut d'Art Contemporain à Villeurbanne, jusqu'au 23 février


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