Quête intérieure et autres lignes

Écrivain contemporain majeur, Charles Juliet sera quatre jours durant à l'honneur au TNP, où il ira à la rencontre de ses lecteurs à l'issue de chaque reprise de la bouleversante adaptation théâtrale de son texte "Lambeaux". Retour sur l'œuvre du tout nouveau lauréat du Goncourt de la poésie. Nadja Pobel


Toujours calme, la voix posée et douce, le Lyonnais Charles Juliet semble imprégné en toute circonstance d'une gravité fraternelle, d'une avenante rigueur. Son œuvre, pourtant, met au jour bien des tourments avant d'atteindre cet Apaisement, qui constitue le titre du septième tome de son Journal paru très récemment.

Peu de temps après sa naissance en 1934, à Jujurieux, village de l'Ain où il passe encore tous ses étés et dont le groupe scolaire porte aujourd'hui son nom, il est adopté par des paysans suisses installés dans le Bugey et qu'il considère comme sa famille ; sa mère, malade, n'étant pas alors en mesure de s'occuper de lui. A douze ans, il est envoyé à l'école militaire d'Aix-en-Provence, expérience fondatrice d'arrachement qu'il évoque dans L'Année de l'éveil, en 1989, son premier grand succès public (adapté au cinéma par Gérard Corbiau). Rudes années de discipline et de solitude jalonnées toutefois d'intenses camaraderies et de découvertes décisives de la boxe et du rugby (il jouera trois quarts centre). À vingt-trois ans, alors qu'il n'a lu que cinq livres dont L'Etranger de Camus, qui le marque au fer rouge, il décide d'assouvir ce désir qui le taraude : écrire. Tâtonnements, désarrois, acharnement : la première publication ne viendra que deux décennies plus tard. D'abord par l'intermédiaire de Georges Haldas pour les éditions de l'Aire, en Suisse (Fragments, 1972). Puis grâce à Paul Otchakovsky-Laurens qui, bien avant d'imposer son enseigne P.O.L, édite les premiers tomes de son Journal dans la collection qu'il dirige chez Hachette.

En revenant sur ses débuts l'an dernier dans l'émission La Grande Librairie, l'auteur de L'Inattendu et de Affûts dit avoir «éprouvé le besoin de se libérer de toutes les empreintes de onze années de conditionnement militaire pour atteindre une certaine liberté de pensée». Une longue traversée du silence dans laquelle les rencontres auront cependant joué un rôle déterminant, que ce soit avec Beckett ou le grand peintre Bram Van Velde qui lui ouvre le champ de la peinture.

«Aujourd'hui, maman est morte»

En 1995, paraît Lambeaux. Une "petite chose", a priori. 160 pages à peine. Et pourtant, ce récit autobiographique consacré tout à la fois à sa mère biologique et à celle qui l'adopta, précis, dense, jamais larmoyant, va bouleverser. Avec les mots simples qu'il revendique, Charles Juliet s'avance au plus près de l'être intérieur et complexe de celle qui lui donna le jour mais dont il ne connut l'existence qu'à sept ans le jour de ses obsèques. Dépressive, elle est morte de faim, comme beaucoup d'autres pensionnaires des hôpitaux psychiatriques délaissés par le gouvernement de Vichy. La magnifique "renaissance" que lui offre son fils dans son livre trouvera ensuite un très fort prolongement grâce au théâtre. Mis en scène par Sylvie Mongin-Algan au NTH8, le spectacle du même nom, créé en 2005, restitue parfaitement cette profonde humanité, à la fois lumineuse et noire.

Déjà joué près de 150 fois (un chiffre qui sera dépassé au TNP), il doit beaucoup à la justesse d'interprétation d'Anne de Boissy, qui retrouve ce rôle après l'avoir mis entre parenthèses pendant trois ans. Entre deux répétitions, la comédienne ne cesse, dit-elle, d'en redécouvrir l'écriture pour gagner encore en simplicité : «Avec l'équipe on redessine l'esquisse et on épure encore, on laisse se ré-épanouir les images dans l'instant présent. Ce texte est une alchimie de ce que Charles Juliet creuse de façon plus fragmentaire dans ses journaux ou sa poésie». Ses liens avec Juliet ? «On ne se parle pas beaucoup mais on s'entend» glisse-t-elle joliment… A noter encore que cette reprise sera pour l'écrivain un retour à la mythique salle villeurbannaise. Sur le grand plateau, Roger Planchon himself avait en effet, dès 2002, monté son texte, Approches de Hölderlin, autour du poète et philosophe allemand.

Terrien

Désormais au programme des lycéens, traduit en une quinzaine de langues, lauréat du Goncourt de poésie «pour l'ensemble de son œuvre» en décembre dernier, invité partout dans le monde, on pourrait croire Charles Juliet loin du monde paysan de son enfance de petit berger. Rien de tel. D'une indéfectible fidélité à ses racines, il confiait récemment à l'hebdomadaire Voix de l'Ain : «Quand je quitte Lyon ou une autre ville en train, je regarde toujours la nature, les labours, le blé qui lève. J'évoque dans "Apaisement une visite au moulin à noix de Neuville-sur-Ain et j'ai très envie de participer à une pêche d'étang en Dombes».

En ne cessant de travailler sur lui-même de manière à s'ouvrir au monde et à l'autre, Charles Juliet a labouré son propre terrain comme un paysan retourne la terre afin de l'aérer et la rendre plus fertile. Aujourd'hui, il vérifie enfin que le temps des moissons est plus lumineux que le temps des semailles, comme il le constatait encore récemment sur France 5. Et puis, surtout, en même temps qu'il s'est transformé et découvert, il a bâti une œuvre littéraire dans laquelle les lecteurs sont nombreux à se reconnaître.

4 jours avec Charles Juliet
Au TNP, du mercredi 19 au samedi 22 mars


<< article précédent
Bouzard, vous avez dit Bouzard ?