Mode d'Emploi 2015 : arrêts sur l'image

Parmi la multitude de débats proposés par Mode d'emploi, il en est un qui ne pouvait que retenir l'attention, voire l'œil emblématique, du "Petit Bulletin" : celui portant sur la puissance des images. Un thème on ne peut plus à la mode certes, mais qui en compagnie de Marie-José Mondzain et Horst Bredekamp, prend une acuité et un recul intellectuels pour le moins stimulants !


«Le sujet qui parle ici doit reconnaître une chose : il aime à sortir d'une salle de cinéma. Se retrouvant dans la rue éclairée et un peu vide (c'est toujours le soir et en semaine qu'il y va) et se dirigeant mollement vers quelque café, il marche silencieusement (il n'aime guère parler tout de suite du film qu'il vient de voir), un peu engourdi, engoncé, frileux, bref ensommeillé : il a sommeil, voilà ce qu'il pense; son corps est devenu quelque chose de sopitif, de doux, de paisible : mou comme un chat endormi, il se sent quelque peu désarticulé, ou encore (car pour une organisation morale le repos ne peut être que là) : irresponsable. Bref, c'est évident, il sort d'une hypnose. Et de l'hypnose, ce qu'il perçoit, c'est le plus vieux des pouvoirs : le guérissement.»

Le sujet qui parle ici de l'effet des images cinématographiques, c'est Roland Barthes dans En sortant du cinéma, petite perle de trois pages écrite en 1975 pour la revue Communications. En quelques mots concis, Barthes circonscrit les enjeux principaux d'une réflexion sur les "puissances" de l'image : puissances positives de "guérison" ou d'émancipation, puissances négatives de coagulation et d'aliénation aussi :

«L'image filmique (y compris le son), c'est quoi ? (...) c'est un leurre parfait : je me précipite sur elle comme un animal sur le bout de chiffon "ressemblant" qu'on lui tend ; et bien entendu, elle entretient dans le sujet que je crois être, la méconnaissance attachée au Moi et à l'Imaginaire

En redécouvrant ce texte, on retrouve nos propres intuitions (généralisables aux "images" d'art, de spectacles) qui poussent à penser que les images ont un effet, ne serait-ce qu'a minima, sur notre corps, sur notre psyché, pour le meilleur comme pour le pire. Connu pour son travail théorique sur la littérature, Roland Barthes, comme le rappelle Thiphaine Samoyault (également invitée à Mode d'Emploi) dans son épaisse et passionnante biographie, «vit avec les images» et a beaucoup écrit à leur sujet (sur la publicité, la peinture, la photographie...).

Ce qui rend bête rend méchant

Évidemment, l'image est un concept flou et plurivoque, et l'on sombre rapidement dans la bataille d'opinions stupide avec des expressions vagues telles que "civilisation de l'image", "guerre de l'image", "flux d'images", ou en accusant rapidement l'image de rendre les adolescents violents, de favoriser les passages à l'acte criminel. La philosophe Marie-José Mondzain, avec provocation, se demande dans son dernier livre si l'image peut tuer. Le débat médiatique est vite évacué :

«Les actes de violence gratuite ne cessent, dit-on, de se multiplier dans notre société, dominée au même moment par un accroissement du spectacle des visibilités. Si ce premier constat est acceptable, le lien de cause à effet est lui tout à fait contestable et ne repose sur aucune donnée réelle ainsi qu'enquêtes et statistiques l'ont montré

Aussi, Marie-José Mondzain déplace le débat en tentant de différencier plusieurs régimes d'images (entre "image" et "imagerie" notamment), tout en soulignant qu'effectivement, ce «si peu de choses» qu'est l'image a des pouvoir et des effets sur son spectateur (négatifs en termes d'aliénation, positifs en termes de liberté de pensée). Pour cela, la philosophe prend un recul considérable en puisant dans la Bible, les querelles des iconoclastes et des iconodules, la mythologie (Narcisse, Méduse), l'histoire de l'art et l'ethnologie. Sa thèse principale est que l'image n'est jamais violente par son contenu mais par le dispositif (politique, religieux, commercial, artistique) dont elle fait partie et par la place que ce dispositif laisse, ou non, à la parole critique, à l'écart entre l'image et la chose représentée, au spectateur et à sa pensée.

«Si le spectateur d'un crime devient criminel, c'est parce qu'il n'est justement plus un spectateur. Il n'y a que ce qui rend bête qui rend méchant. Sous le régime identificatoire et fusionnel, même le spectacle de la vertu peut rendre criminel tout comme celui de la beauté peut donner lieu à la pire hideur. Voilà la vraie violence, c'est le meurtre de la pensée par les imageries tyranniques. Les saintes images en ont rendu plus d'un inquisiteur et meurtrier.»

L'image agit

Prenant davantage de recul encore dans ses références, qui vont de la paléontologie aux clips de Michael Jackson, l'universitaire allemand Horst Bredekamp affirme lui que «les images ne peuvent être situées devant ou derrière la réalité, car elles sont parties intrinsèques de sa constitution. Elles ne sont pas une réalité dérivée, mais une forme qui constitue une condition nécessaire de la réalité». Non seulement les images ont bien des effets divers et contradictoires, mais elles détiendraient même une force propre qui leur permettrait d'agir et d'interagir avec celui qui regarde, contemple, effleure.

Horst Bredekamp soutient, à travers une analyse complexe et stimulante d'une multitude d'images de toutes sortes, une théorie de "l'acte d'image" où l'image «joue d'elle-même un rôle propre, un rôle actif, en interaction avec le regardeur». Ces deux grands spécialistes de l'image, Horst Bredekamp et Marie-José Mondzain, dialogueront ensemble à propos plus particulièrement de la place du corps humain face à la puissance des images, qu'ils entendent l'un et l'autre de manière différenciée.

Marie-José Mondzain et Horst Bredekamp - "Le corps face à la puissance des images"
À l'Amphithéâtre de l'Université de Lyon mercredi ​18 novembre

Marie-José Mondzain - "Art et humanisme à la Renaissance"
Au Musée des Beaux-Arts jeudi 19 novembre

Laurent Binet et Tiphaine Samoyault - "Roland Barthes entre fiction et réalité"
À la Villa Gillet jeudi 26 novembre

François Dosse, Emmanuelle Loyer et Thiphaine Samoyault - "La vie à L'œuvre : la biographie philosophique"
À l'Université Lyon 3 jeudi 26 novembre


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