Another self-portrait

Comme revenu de tout, et avec cette manière bien à lui de transformer la mélancolie en bonheur d'être malheureux, Jay Jay Johanson livre avec Bury The Hatchet, onzième album en 21 ans de carrière, un album pudique et sensible. Où le Suédois semble vouloir se réconcilier avec ses démons sans jamais s'excuser d'être qui il est : lui-même.


À force d'écouter sa musique, il faut imaginer Jay Jay enfant. En petit Jäje (son vrai prénom) timide et timoré, s'excusant d'exister, sans doute plus solitaire que la moyenne, perché dans des rêveries sans fin entre onirisme onaniste et fantasmes cinématographiques.

Ce n'est peut-être pas tout à fait la réalité, mais c'est en tout cas l'image que le Suédois renvoie depuis à peine plus de deux décennies – il a fêté ses vingt ans de carrière l'an dernier. On n'est donc guère étonné, sur son dernier album, d'entendre celui qui avait déjà livré un disque baptisé Self-Portrait (2009) adresser quelques conseils à celui qu'il fut enfant.

Le titre s'appelle Advice to my younger self et les conseils, entre deux occurrences d'un refrain qui dit « Je regrette les choses que je n'ai pas faites mais pas celles que je n'aurais pas dû faire », sont les suivants : « Essaie de ne pas être trop timide », « Dis la vérité », « Essaie tout ce que tu peux, au moins une fois ou deux », « N'écoute pas quand ils disent que les grands garçons ne pleurent pas », « Ne laisse jamais mourir l'enfant qui est en toi ».

Svärmod

Cela suffit à comprendre tout Jay Jay Johanson, à en dresser le portrait à rebours en trompe-la-mort sur la retenue, en grand introverti qui ose tout (musicalement au moins), en grande tige qui transforme sa fragilité en arme de diffraction massive de l'âme et qui toujours met ses tripes et ses passions tristes sur la table, sur le piano, sur la bande-son, rendant majeures les humeurs les plus mineures, transformant les cauchemars en rêve (Nightmares are dreams too) et la paranoïa en preuve d'amour (Paranoïd).

Il semble que si ce Bury the Hatchet, 11e album, dirait-on, so(m)brement lumineux, en tout point sublime de johansonien « svärmod » (spleen, mélancolie, en suédois), enterre une hache de guerre, c'est bien celle de la guerre livrée à soi-même. Et cette chanson, Advice to my younger self, sans doute l'une des plus belles et plus nues jamais enregistrées par Jay Jay avec son entêtant piano naviguant librement entre Philipp Glass et Michael Nyman, pourrait en être la clé, le symbole. Qui se poursuit, sans couture sur l'instrumental (au piano toujours) An Empty Room, où l'on retrouve, comme sur la pochette du disque, Jay Jay livré à lui-même, seul avec sa musique, ultime et peut-être unique moyen de réconciliation avec le monde. Le monde tout court, mais aussi celui qu'on a en soi depuis toujours et dont on refuse qu'il nous quitte.

Jay Jay Johanson
Au Ninkasi Kao le vendredi 24 novembre


<< article précédent
Journée Kid's