Edgar Morin : « nous avons besoin d'une poésie de la vie »

Lundi 19 mars, invité par le magazine Les Acteurs de l'Économie, Edgar Morin était au Théâtre des Célestins, donnant une masterclass sur le thème "Refonder une pensée politique en France". Nous l'avons rencontré en compagnie de France 3 à l'issue de sa conférence.


Comment expliquez-vous ce paradoxe entre votre postulat qui est de dire qu'il y a une absence voir même,  pire, un vide de la pensée politique et le constat actuel d'une réelle effervescence de l'engagement citoyen, associatif, politique … ?
Edgar Morin :
C'est vrai. C'est ainsi que je fais la distinction entre ce que j'appelle l'infra-politique et le supra-politique. Aujourd'hui, on voit bien qu'il manque un lien entre l'infra et le supra, autrement dit cet engagement citoyen existe mais il n'accède pas pour autant à la responsabilité politique, à l'exécutif, au Parlement. Il y a bien, dans la société civile, des actions qui humanisent nos quotidiens, qui font vivre la démocratie et la conscience écologiste, mais ils font face aux lobbys et à la puissance des intérêts économiques des multinationales.

Qu'entendez-vous par « régénérer notre humanisme » ?
Quand une période est difficile, l'adversité doit nous stimuler, et ne doit pas nous faire hésiter à rechercher à réaliser notre vie. Réaliser notre vie, c'est tendre vers ce à quoi aspire notre personnalité et toujours avec amitié vis à vis d'autrui. Être soi-même avec autrui, c'est cela qui est important ! Ainsi, nous pouvons régénérer notre humanisme. Face à un monde inhumain régit par la compétitivité, le profit et les économies drastiques, il faut faire vivre la fraternité à tous les niveaux de la société, au sein de la famille, au sein de son entreprise, au sein d'une Nation, au sein de l'Europe …


Pendant plus d'une heure de conférence, le sociologue mèle réflexions anthropologiques, philosophiques et politiques. Il propose la distinction entre ce qu'il nomme la poésie de la vie et la prose de la vie« Ce que j'appelle la prose de la vie, ce sont les choses que nous faisons par obligation, par servitude, sans plaisir,  avec ennui, ce sont ces contraintes qui trop souvent nous accablent. Elle s'oppose à la poésie de la vie, c'est à dire toutes ces choses qui nous exaltent, et qui nous épanouissent, dans le jeu, dans la musique, dans la ferveur, dans l'amitié, dans la tendresse, et dans l'amour. L'une est la survie, l'autre la vraie vie. « C'est poétiquement que l'Homme habite la terre » disait d'ailleurs le philosophe Hölderlin » explique t-il.

L'orateur poursuit en interpellant le rôle du politique pour sortir de l'emprisonnement de la prose de la vie. « La politique doit créer les conditions de vie qui permettent de déployer les possibilités poétiques et les jouissances de la vie, et sortir d'un monde inhumain régit par la compétitivité, la rentabilité et les économies drastiques. C'est pour cela, qu'il faut bien avoir à l'esprit qu'il faut penser l'individu vivant dans une société et appartenant à une espèce. » Ce triptyque individu-société-espèce, qu'Edgar Morin appelle "trinité" est, selon lui,  le fondement de toute pensée politique. « Pour refonder une pensée politique de gauche par exemple, cela nécessite de revenir aux sources et aux fondamentaux de plusieurs racines : le libertarisme qui vise l'épanouissement de l'individu, le socialisme qui vise l'amélioration de la société, le communisme qui vise le développement d'une communauté et d'une fraternité … mais surtout il faut aujourd'hui y associer un quatrième marqueur, la conscience d'appartenir à une espèce vivante respectueuse de la nature donc écologiste. »

On entend beaucoup parler aujourd'hui du fameux "en même temps", n'est-il pas le dernier avatar de la pensée complexe dont vous êtes un des théoriciens ?
Non … je crois à l'inverse qu'il en est le premier. (Rires)


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