Cinémas : chronique d'une reprise espérée

Comme si de rien n'était, ou presque… La 93e cérémonie des Oscar s'est tenue fin avril, avec deux mois de retard par rapport aux années précédentes. Pendant ce temps, la planète cinéma demeure encore et toujours suspendue à l'évolution favorable d'une cohorte d'indicateurs, espérant une réouverture pérenne des salles. Résumé des épisodes précédents et état des lieux avant un retour (incertain) mi-mai…


La fermeture des salles de cinéma s'est désormais installée dans le paysage culturel et économique : à la différence de la période mars-juin 2020, elle constitue depuis fin octobre une parenthèse qui n'en finit plus de se refermer. Et les rebondissements incessants de la crise sanitaire, dignes d'un film catastrophe à l'issue incertaine, comme sa gestion internationale cacophonique, rendent le futur immédiat illisible. Partout dans le monde. Ainsi, si l'on jette un coup d'œil aux pays limitrophes de la France, seule l'absence d'harmonisation fait figure de cohérence : si la Belgique n'envisage pas de réouverture avant début juin (avec une jauge limitée à 200 personnes) et l'Allemagne la retarde encore en envisageant d'exiger la présentation d'un test Covid négatif de moins de 24h, les salles sont ouvertes au Luxembourg (depuis janvier avec distanciation et couvre-feu à 23h), en Espagne (suivant les restrictions locales des régions), en Suisse (depuis le 19 avril avec masque, distanciation et jauge), en Italie (depuis le 26 avril, avec couvre-feu à 22h)…

Et la France ?

Las, il ne suffit pas de décréter une date pour que les écrans se rallument par magie : comme des avions à l'affût d'un slot — un créneau horaire libre —, près de 400 œuvres attendent de disposer d'une date pour se frayer leur place dans les quelque 5800 salles hexagonales qu'elles doivent se partager. Des films inédits (Nomadland, The Father, récemment primés) ou retardés plusieurs fois (Slalom, Mandibules, Le Discours, La Nuée, Falling, Gagarine, Sans un bruit 2, Kaamelott…) mais aussi ceux méritant de poursuivre une carrière prématurément interrompue en octobre. D'autant que certains, ayant résisté à l'appel de la VOD, ont depuis glané leur content de récompenses prescriptrices : Adieu les cons, Antoinette dans les Cévennes ou même Drunk peuvent ainsi connaître un regain d'intérêt du public.  D'un point vue pratique, il faut donc répartir les sorties, les équilibrer (grosses productions, films indépendants, continuations…) ; d'un point de vue organisationnel, que les distributeurs puissent les commercialiser “proprement”, c'est-à-dire qu'ils disposent de suffisamment de délais pour effectuer leur campagne de promotion, placarder des affiches, etc.

Sur la première question, l'ensemble de la filière a tôt compris que tout le monde irait au casse-pipe si chacun se livrait dès la réouverture à sa petite stratégie du rouleau-compresseur. Pour éviter un engorgement massif et des bras de fer à répétition se soldant par des recours sans fin auprès du Médiateur du cinéma — l'arbitre qui tranche notamment lorsque les exploitants n'arrivent pas à obtenir les copies d'un film —, les distributeurs ont esquissé la possibilité de se concerter pour planifier de concert (à titre exceptionnel et temporaire) leurs sorties. Proposition vertueuse pour l'écosystème, qui soulève paradoxalement un problème légal : en l'état du droit, l'Autorité de la concurrence saisie par précaution par le Médiateur du cinéma a estimé le 16 avril « qu'un accord temporaire de ce type [était] susceptible de constituer une entente prohibée par le droit de la concurrence national et européen mais qu'il pourrait en revanche, dans un cadre contentieux, bénéficier d'une exemption individuelle, à condition de remplir un certain nombre de critères » — dont, par exemple la garantie que le public bénéficie d'une offre diversifiée ou que d'autres formes de concurrences entre distributeurs subsisteraient par ailleurs. Malgré son apparence de casse-tête juridique, ce point n'est certes pas le plus complexe à démêler.

Car la seconde question, celle la date effective, risque de demeurer dans le flou jusqu'au dernier moment. Pendant des mois, les représentants des professionnels de la distribution et de l'exploitation se sont lamentés d'une absence de dialogue avec les autorités décisionnaires quant à l'ébauche d'un calendrier de reprise, en particulier le CNC et la rue de Valois. Il y a cependant eu des réunions avec une mission commune d'information du Sénat, laquelle a débouché le 13 avril sur diverses propositions dont une « reprise d'activité progressive et encadrée », c'est-à-dire avec distanciation physique, réduction à 50% de la jauge, pas de restauration/confiserie,  etc. mais pas d'instauration de passeport vaccinal exigé à l'entrée non plus.

Voulant d'un tweet saluer ces débats, Roselyne Bachelot s'était faite vertement railler par les "professionnels de la profession" pour la vacuité de sa formule sans date et sa transparence ministérielle. Il faut dire que ceux-ci avaient moyennement goûté le fait qu'elle ait décommandé sans raison et la veille leur rendez-vous du 5 mars pourtant prévu de longue date autour d'une « réouverture graduée » (en réalité, pour aller admirer les chênes devant servir à la reconstruction de Notre-Dame…) puis déplacé celui du 11 au 12 mars…

Vers des ouvertures territorialisées et des jauges ?

La ministre de la Culture a pourtant réussi à reprendre la main indirectement dans les colonnes du Canard Enchaîné le 21 avril dernier : une indiscrétion laissait entrevoir qu'elle avait obtenu un accord de principe pour une réouverture des cinémas dès le 17 mai. Sous certaines conditions toutefois : qu'elle soit progressive, respectant des jauges d'abord à 35% des capacités des salles, puis à 65% trois semaines plus tard ; ensuite que les conditions sanitaires aient évolué favorablement. Loin d'être anodin, ce dernier point constitue l'aspect le plus préoccupant : on l'a bien vu avec la pandémie de la Covid-19, la vérité d'un jour peut être balayée par les résultats du lendemain, par l'apparition imprévue d'un variant ou d'un recombinant — la flambée indienne en témoigne…

La balle est à présent dans le camp du chef de l'État. En marge de sa visite le 26 mai dans une école de Melun, Emmanuel Macron a de son côté confirmé que les lieux culturels devraient rouvrir à la « mi-mai ». Avec, si l'on en croit la petite musique jouée à l'AFP, des « jauges [pouvant] varier en fonction des territoires, avec un seuil plancher à 35% » (selon le niveau de circulation du virus). Au dernières nouvelles [au mercredi 28 avril], une intervention du chef de l'État destinée à préciser les étapes du calendrier de réouverture à compter du 12 mai, serait programmée pour le vendredi 30 avril…

Reste un étrange paradoxe : on parle de réouverture alors que le nombre des personnes hospitalisées avec diagnostic Covid-19 au 26 avril est supérieur de plus de 15% par rapport à celui du 30 octobre — date de la fermeture — ; quant à celui des patients en réanimation, il a bondi de 30% ! Le monde de la culture, qui n'a jamais compté de cluster — comme le prouve encore le concert-test barcelonais —, a toujours donné des gages de sécurité mais s'est vu « non essentialisé » pendant six mois, pourrait avoir du mal à comprendre cette étrange lecture arithmétique…


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