Le Secret de Brokeback mountain

ECRANS | Avec "Le Secret de Brokeback mountain", western mélodramatique entre deux cow-boys à l'homosexualité contrariée, l'insaisissable Ang Lee slalome adroitement entre tous les travers de son sujet et arrive à émouvoir sans forcer sur le pathos. Fameux ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 25 janvier 2006

Il faut lever d'entrée le secret de Brokeback Mountain : un été, dans une montagne du Wyoming, deux garçons de 18 piges doivent garder des moutons et vont vivre ensemble une relation homosexuelle dont on ne saura si elle est seulement physique (fougue de la jeunesse et conséquence de la promiscuité) ou également amoureuse. Et qui aime qui, ça aussi, on se le demande bien. Il y aura donc deux secrets : celui que ces sheep-boys gardent aux yeux du monde (y compris quand, chacun de leur côté, ils trouveront femmes et enfants) et celui, plus épais, des sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Cela, Ang Lee le cache longtemps au spectateur. Doublement longtemps d'ailleurs : 2h20 de film et 25 ans de vie à l'écran.

Gay comme un cow-boy

La durée est définitivement l'alliée de ce très beau film : une durée romanesque et cinématographique que le cinéaste travaille avec une attention constante, en brossant chaque séquence comme un bloc de temps séparé du suivant par des ellipses fulgurantes, si bien que l'on met à notre tour du temps à savoir combien d'années s'écoulent entre les deux. Chaque maigre certitude est ainsi remise en question par ce gouffre qui emporte les deux personnages et redistribue les cartes de l'attirance-répulsion qu'ils se portent. Un flot de questions se déverse sur le film en permanence : cette relation est-elle impossible seulement parce qu'elle est socialement inacceptable ? Ou aussi parce que ces deux êtres de plus en plus décatis (le vieillissement à l'écran des excellents Heath Ledger et Jake Gyllenhaal est traité pour une fois avec beaucoup de tact) n'acceptent pas d'être plusieurs à l'intérieur d'un seul corps (cowboy et pédé, viril et féminin, pédé et hétéro, mauvais fils et bon père)... Car l'époque coule sous leurs pieds aussi sûrement que cette rivière où ils vont "pêcher" loin de leurs familles respectives. Et Ang Lee la filme avec une sobriété complètement nouvelle chez lui : des plans patients, aucun effet, aucune virtuosité, mais la certitude de trouver la note juste pour parler d'un sujet juste. Et la note est en effet très bien trouvée : les deux écueils auxquels le film se confrontait, Lee les évite avec talent. Pas de fausse pudeur dans la vision de l'homosexualité (pour la rendre "acceptable aux hétéros américains") : les étreintes n'ont rien de chaste, elles sont viriles, abruptes, charnelles. Et en fin de compte, pas de pathos facile puisque le secret demeure jusqu'à la tombe. Le temps et le mélo l'emportent dans les règles : quelque chose est passé, a disparu à jamais, souvenir d'une mythologie (le western) et souvenir d'un amour improbable infiniment mêlés dans cette très belle ode à un cinéma audacieux et émotionnel.

Le Secret de Brokeback mountain
De Ang Lee (EU, 2h20) avec Heath Ledger, Jake Gylenhaal...

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Ang Lee : « garder l’émotion en élargissant mon champ d’expérimentation »

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Longtemps entre les mains de Jean-Pierre Jeunet, cette adaptation d’un best seller canadien racontant l’histoire d’un adolescent indien perdu au milieu du Pacifique sur un canot de sauvetage avec comme seul compagnon un tigre peu amical, a finalement atterri entre celles d’Ang Lee. Les trente premières minutes donnent d’ailleurs le sentiment que le réalisateur de Brokeback mountain fait du Jeunet à sa sauce, c’est-à-dire en gommant les contours des vignettes colorées très Amélie Poulain pour tester la plasticité de ses images. Car Lee, lorsqu’il s’attaque à des blockbusters, devient un cinéaste expérimental. C’est sans doute ce qu’il y a de plus impressionnant dans L’Odyssée de Pi, cette manière de fondre les plans les uns dans les autres, de faire sortir l’image de son cadre, de jouer avec les formats, de créer de purs moments de sidération plastique par l’effet conjugué de la 3D et d’une picturalité saisissante. Cette sophistication entre toutefois en conflit avec le programme familial du scénario et avec un

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