«On voulait un film radical»

ECRANS | Gustave Kervern, co-réalisateur avec son complice Benoît Delépine de Louise-Michel, et agitateur à particule au sein de Groland Magzine. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 18 décembre 2008

Petit Bulletin : Par rapport à Aaltra et Avida, Louise-Michel est très différent esthétiquement, moins léché, plus rugueux…
Gustave Kervern : On a moins privilégié la forme car il fallait être le plus drôle possible. On a quand même cherché le bon cadre pour raconter tout en plans fixes, mais le fait de passer à la couleur, y a pas à chier, c'est moins beau. Quand on a fait les essais, je trouvais ça affreux ; on a rajouté un vague filtre chocolat pour réchauffer l'image, mais on n'avait pas beaucoup de temps. Tout s'est fait dans l'urgence. Le noir et blanc ne servait à rien ici, ça se justifiait dans les deux premiers films, ça leur donnait un côté mystérieux, poétique. Là, il n'y avait aucun mystère dans le scénario, on voulait que ce soit radical.L'autre différence, c'est que ni Benoît ni vous ne jouez dedans.
On voulait vraiment changer. On ne pouvait pas refaire un film en noir et blanc, encore avec nous. On s'était pris Avida dans la tronche et son cortège d'incompréhensions et de points d'interrogation…C'est-à-dire ?
Les gens, en général, n'ont rien compris au film, ils ressemblaient à des rescapés d'accident d'avion quand ils sortaient des salles. Alors que pour nous c'était limpide… On avait vraiment défendu le film. Je me rappelle qu'à Paris, quand il ne jouait plus que dans une salle, on faisait des débats devant cinq personnes ! On a porté le film à bout de bras, je l'adore, mais on voulait quelque chose de plus radical. On s'estime pas très bons acteurs non plus. Moi je ne suis pas trop mauvais quand je ne parle pas — j'avais un rôle de muet dans Avida ! Dès qu'il faut parler, je suis moins à l'aise. On souhaitait donner le rôle à Bouli Lanners après ses apparitions dans les deux premiers films, il était tellement génial, et c'est Benoît qui a eu l'idée de Yolande Moreau. On n'y pensait pas forcément parce qu'elle ne fait pas partie de notre univers... Mais une fois qu'on a prononcé son nom, c'était une évidence. Elle a cette force tranquille, cette détermination au fond d'elle-même.Le choix paraît judicieux notamment dans les scènes avec les vraies ouvrières. Elle s'intègre parfaitement à ce groupe…
Ouais. Elle va vraiment vers les autres… Mais elle garde son côté observateur, aussi. Elle est avec elles et pas vraiment non plus. Il n'y a pas de relation de copinage. De toute façon, au tournage, on n'avait vraiment pas le temps de faire une grosse bouffe. C'est nous qui allions vers les ouvrières : elles étaient cinquante, il fallait en choisir dix. On ne fait pas de bout d'essai, on se dit juste que les gens seront bien dans le rôle même s'ils n'ont jamais joué. C'est comme ça qu'on s'est retrouvé avec Lemi Cetol qui joue le gars en chaise roulante. On adore ses films, mais il joue très faux dedans. Sauf que quand on s'est retrouvé sur le tournage, on s'est rendu compte qu'il jouait vraiment faux. C'est pour ça qu'on a eu l'idée de lui mettre une collerette, pour qu'il se concentre sur son truc. On devrait enseigner ça dans les écoles de théâtre ! Ça l'a rassuré et il jouait mieux.Concernant la scène avec les ouvrières, on a le sentiment que l'enjeu était clair, mais que leurs réactions ont été spontanées.
C'était tout écrit, mais il fallait que les répliques tombent au bon moment, en plus sur un plan-séquence. On est très fier d'avoir eu de vraies ouvrières licenciées de l'usine dans laquelle on a tourné. On fait attention à tout, même si ça ne se remarque pas. Par exemple, on a tourné dans un familistère Gaudin, une utopie sociale qui a duré cent ans…Comment avez-vous dosé dans ce road-movie la rage et le fatalisme résigné ?
C'est ce qu'on ressent, simplement. On rigole, mais en même temps, on est dans la mélancolie. Cette rage existe en chacun de nous mais on ne sait pas quoi faire pour lutter contre les injustices quotidiennes. On baisse les bras trop facilement. Je voulais vraiment aller faire la manif pour les jeunes de Tarnac, mais j'ai deux enfants, j'ai hâte qu'ils grandissent pour me mobiliser un peu plus. Tout le monde est résigné, il arrive trop de choses. Comment lutter contre la crise financière ? C'est une gigantesque arnaque, mais qu'est-ce qu'on doit faire ? Sortir l'argent de la banque ? Les personnages du film sont aussi des gens perdus, paranoïaques. En tout cas, on revient d'une tournée en Grèce où le film a bien pris, je ne sais pas si vous avez vu… Ici, on attend le 24 avec impatience !

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Louise-Michel

ECRANS | Après Aaltra et Avida, Gustave Kervern et Benoît Delépine reviennent avec un film furieux, hirsute, mal élevé, enragé et joyeusement anar. Salutaire, donc. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 17 décembre 2008

Louise-Michel

Ça commence par un sabordage en règle. Vous avez aimé le beau cinémascope noir et blanc, les plans contemplatifs et les gags chorégraphiés d’Aaltra et Avida ? Louise-Michel fout presque tout au feu. Couleurs ternes et cadres étroits, focales plates et décors déprimants : le film ne drague pas son spectateur. Et pour cause : il n’y a pas de quoi pavoiser avec cette histoire de patron voyou qui délocalise son usine dans la nuit, laissant des dizaines d’ouvrières sur le carreau. Comme un conte cruellement d’aujourd’hui, le film va orchestrer la revanche des petits sur les gros : les anciennes employées réunissent leurs indemnités pour engager un tueur afin d’aller descendre le boss ripou. Là où un scénariste trop roué aurait tiré l’argument vers la mécanique polardeuse, Kervern et Delépine choisissent une toute autre option. Il faut dire que là où la plupart des films carburent à l’eau plate et au Guronzan, Louise-Michel tourne avec de la rage et de l’alcool à 90° ingurgité cul-sec. C’est ce côté furieux qui va progressivement emporter le spectateur le long de ce road-movie cabossé où un couple impossible (Yolande «Louise» Moreau et Bouli «Michel» Lanners) remonte rien moins que la py

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