Slumdog millionaire

ECRANS | Cinéma / Avec beaucoup d’audace, d’enthousiasme et une absence d’ironie salutaire, Danny Boyle réussit un mélodrame indien drôle et émouvant, mélange de naïveté et de scepticisme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 décembre 2008

Un Anglais en goguette à travers l'Inde pour y filmer le parcours, ô combien improbable, d'un gosse des bidonvilles qui touche le jackpot à Qui veut gagner des millions ? Autant dire qu'il faut quelques minutes pour perdre son scepticisme face à Slumdog millionaire, nouveau film de Danny «Trainspotting» Boyle. D'autant plus que le récit, déconstruit à partir des questions posées dans l'émission, et une mise en scène bourrée d'effets dopée à la musique branchée, ont tendance à donner le tournis, sinon la nausée. Temps d'acclimatation nécessaire donc, comme si Boyle propulsait l'Occidental que nous sommes sans boussole dans l'Inde contemporaine, son bruit et sa fureur, ses pauvres très pauvres et ses puissants très corrompus. La première bouée à laquelle on se raccroche, c'est le thème qui travaille le cinéaste depuis ses débuts : le conflit entre la volonté d'un individu et son désir de se fondre dans une communauté. Jamal, gosse des rues de Mumbai, s'en trouve une après l'assassinat de sa mère : son frère aîné, une jeune fille dont il tombe amoureux, puis d'autres gamins perdus, descendants conjoints des Olvivados et des kids des favelas dans La Cité de Dieu (film que Boyle a manifestement dans son viseur). Dans ce récit initiatique, chaque tentative pour s'inscrire dans un milieu humain se solde par un désastre dont Jamal ne réchappe que grâce à son instinct, celui qui le guidera in fine vers les plateaux télé.

Qui veut gagner un mélo ?

L'odyssée de Jamal (incarné adolescent par Dev Patel, un des comédiens de l'épatante série Skins) est aussi un portrait de l'Inde d'aujourd'hui, que Boyle regarde avec les yeux du Britannique sceptique, un peu touriste mais quand même conscient des liens de vassalité qui unissent les deux pays depuis la décolonisation. Les clichés sont bien là ; leur critique malicieuse jamais loin non plus… Parfois, le cinéaste touche du doigt quelque chose de vraiment dérangeant, comme cette entreprise de télémarketing qui reconstitue depuis Bombay la structure des rues londoniennes pour vendre aux Anglais des forfaits de mobiles ! Ces détails ne distraient cependant pas de l'essentiel : le mélodrame gonflé qu'est Slumdog millionaire. On n'a jamais vu Boyle si premier degré, concentré sur ses personnages, animé par une vraie foi dans les émotions du spectateur. Il en sort vainqueur : la dernière partie du film est vraiment touchante, et on la quitte avec une sensation d'euphorie qui gomme les réticences envers cet objet très fabriqué et pourtant parfaitement sincère.

Slumdog millionaire
De Danny Boyle (Ang-Éu, 2h) avec Dev Patel, Mia Drake, Freida Pinto…

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Hello, Goodbye, Hello : "Yesterday"

Comédie | Un musicien sans succès se retrouve seul au monde à connaître le répertoire des Beatles et se l’approprie : sa vie change alors radicalement. Après Steve Jobs, Danny Boyle reste dans l’univers Apple pour cette fable morale, musicale, nostalgique aux inspirations multiples…

Vincent Raymond | Mardi 2 juillet 2019

Hello, Goodbye, Hello :

Jack Malik a du succès à la guitare auprès de ses amis ; un peu juste pour vivre de ses chansons. Une nuit, un accident mystérieux le laisse le visage en vrac et riche d’un trésor : il s’est réveillé dans un monde où les Beatles n’ont jamais existé. Et lui seul connaît leurs chansons… Quel musicien, n’a jamais rêvé (ou cauchemardé) connaître le sort de Jack Malick ? Puisque les Beatles, aux dires de Lennon en 1966, étaient « plus populaires que Jésus », cela équivaudrait-il à se retrouver en position mosaïque, recevant les Tables de la Loi ? Débordant largement du registre musical, l’influence du groupe a été — et demeure — telle dans la culture contemporaine pop que son effacement pourrait légitimement causer un hiatus civilisationnel. Le postulat de départ est intellectuellement séduisant et surtout réjouissant pour les amateurs des Quatre de Liverpool. Ils savourent non seulement la renaissance du catalogue entier, mais ont droit en bonus à des surprises moins prévisibles et plus authentiquement émouvantes que celles parfumant d’habitude les biopics musicaux.

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"T2 Trainspotting" : le retour des héro(ïnomane)s

Critique | Vingt ans après avoir entubé son monde, Mark règle ses dettes avec les intérêts. Quant à Danny Boyle, il fait sagement fructifier le capital sympathie de ses défoncés en dealant du shoot visuel et sonore aux quadras nostalgiques de leurs vingt ans. Une honnête rechute.

Vincent Raymond | Mardi 28 février 2017

Saisi par le remords (entre autres impérieuses raisons), Mark Renton quitte sa planque d’Amsterdam et retourne à Édimbourg où Sick Boy semble prêt à tout lui pardonner, à condition qu’il l’aide à ouvrir un bordel. Mais le pire est à craindre : Begbie s’est évadé de prison… Souvent, la suite tardive d’un succès “générationnel” se révèle honteuse ou paresseuse — on s’abstiendra, par charité, de rappeler les exemples des Inconnus, des Bronzés, de Trois Hommes et un couffin ou de tant d’autres merveilles. Montées pour de mauvaises raisons (aisément d€vinab£€$), elles déçoivent leurs fans transis, qui n’osent pas s’avouer désappointés devant le naufrage de leurs illusions. Sans scintiller ni déchoir, Trainspotting 2 peut se targuer d’être une “bonne” suite. On se ca(l)me ! Boyle donne ce qu’ils attendent à ses clients : il prolonge les péripéties de sa bande presque assagie de junkies en usant d’une intriguette prétexte à une suite de sketches parfois réussis — la méthode a jadis fait ses preuves dans les Don Camillo. Il ne se risque pas à la surenchère trash ou dest

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Steve Jobs : iBiopics et colégram

ECRANS | Mélange de coups d’éclats, d’échecs cinglants, d’incessantes résurrections professionnelles et de drames personnels, la vie du fondateur d’Apple était de nature (...)

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Steve Jobs : iBiopics et colégram

Mélange de coups d’éclats, d’échecs cinglants, d’incessantes résurrections professionnelles et de drames personnels, la vie du fondateur d’Apple était de nature à inspirer les esprits romanesques — d’autant plus titillés par son culte maladif du secret et son art consommé d’une communication maîtrisée. Hollywood ne pouvait rester indifférent à cette poule aux œufs... ou plutôt aux pommes d’or. Le petit écran fut le premier à s’intéresser au phénomène, avec Les Pirates de la Silicon Valley (1999) de Martin Burke, tourné juste après le retour gagnant de Jobs aux manettes de la firme de Cupertino. Racontant sur un mode semi-drolatique l’émergence d’une nouvelle industrie, ce téléfilm se centre sur le portrait croisé des deux frères ennemis Bill Gates (Anthony Michael Hall) et Steve Jobs (Noah Wyle, le Dr Carter de la série Urgences). L’original apprécia tellement la performance qu’il invita Wyle à l’imiter à ses côtés, sur la scène de l’Apple Expo 2000. Jobs eut aussi droit à de nombreuses parodies ; la plus fameuse sous les traits de Steve Mobbs, patron de Mapple en 2008 dans l’épisode Les Apprentis Sorciers de la sér

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Pomme Star : Danny Boyle fait le Jobs

ECRANS | Après s’être égaré en racontant les tribulations gore d’un randonneur se sciant le bras pour survivre (127 heures), Danny Boyle avait besoin de se rattraper. Le natif de Manchester fait le job avec une évocation stylisée du patron d’Apple, première super-pop-star économique du XXIe siècle.

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Pomme Star : Danny Boyle fait le Jobs

« Penser différent »… Érigé en précepte par Steve Jobs lui-même, le slogan exhortant à la rupture créative et intellectuelle semble avoir guidé le scénariste Aaron Sorkin et le réalisateur Danny Boyle dans ce travail autour de la biographie (autorisée) du charismatique fondateur d’Apple, pavé signé Walter Isaacson détaillant par le menu l’existence de Jobs, listant les innovations à mettre à son actif - un livre paru en France en 2011 chez JC Lattès. L’un et l’autre ont emprunté un chemin de traverse, ne se lançant pas dans une illustration chronologique standard visant l’exhaustivité en suivant le sempiternel et prévisible "sa vie, son œuvre". Jobs ayant été, au-delà de toutes les controverses, une manière de stratège imposant sa vision d’une réalité distordue, modelant finalement la réalité à ses désirs, Sorkin et Boyle lui ont taillé un écrin biographique hors-norme. Pour le cinéaste, cela passait par l’abandon de marques de fabrique virant au tic, comme les effets de montage épileptoïdes ou le recours à une bande originale utilitaire, marqueur temporel ou folklorique. Pour l’auteur du script, par la conception d’une sorte

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Indian Palace : Suite royale

ECRANS | De John Madden (Ang-Éu, 2h03) avec Dev Patel, Judi Dench, Maggie Smith, Richard Gere…

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Indian Palace : Suite royale

Retour au Marigold Hotel avec ses sympathiques pensionnaires british du troisième âge et son truculent personnel autochtone, décidés à passer un braquet commercial en investissant dans un nouveau palace plus moderne et plus luxueux. Mais c’est plutôt business as usual dans cette suite sous tranxène, qui prend prétexte de la préparation d’un mariage indien pour multiplier les micro-intrigues toutes plus inintéressantes les unes que les autres sans jamais remettre en cause son caractère néo-colonial. Exemple ultime de ce qu’est aujourd’hui le cinéma pour seniors — qu’ont-ils fait pour qu’on leur réserve de telles purges ? Indian Palace en reprend la grande idée : la vieillesse n’est ni un naufrage, ni un crépuscule, mais une deuxième jeunesse. Perspective rassurante qui permet du coup de laisser de côté toutes les questions qui fâchent : la perte d’autonomie physique, le corps plus à la hauteur d’un désir toujours vif et surtout la mort, que le film balaie d’une pichenette scénaristique assez honteuse. Les danses bollywoodiennes, les pitreries d’un Dev Patel en passe de rafler le trophée de pire acteur de l’année après sa performance

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Chappie

ECRANS | Déroute intégrale pour Neill Blomkamp avec ce blockbuster bas du front, au scénario incohérent et à la direction artistique indigente, où il semble parodier son style cyberpunk avec l’inconséquence d’une production Luc Besson. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 6 mars 2015

Chappie

S’il fallait une preuve que la politique des auteurs a des limites, Chappie jouerait à merveille ce rôle : on y voit un cinéaste, le Sud-africain Neill Blomkamp, dont on a pu apprécier la cohérence de ses deux premiers films — District 9 et Elysium — commuer sa rage punk en une grotesque parodie sur un scénario écrit à la va-vite, incapable d’élaborer le moindre discours et même pas foutu d’assurer le minimum syndical en matière de blockbuster futuriste. Pourtant, tout est là : l’alliance entre l’humain et la machine — ici, un robot policier doté d’une intelligence artificielle et récupéré par des gangsters très méchants pour lui faire commettre un braquage permettant d’honorer leurs dettes — un futur proche qui ressemble à une extrapolation de nos ghettos sociaux contemporains, un goût de la destruction et des ruines urbaines… Cet effet de signature n’est qu’un trompe-l’œil : Blomkamp ne retrouve jamais la substance politique, même manichéenne et schématique, de ses œ

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Trance

ECRANS | De Danny Boyle (Ang, 1h35) avec James MacAvoy, Vincent Cassel, Rosario Dawson…

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

Trance

La dégringolade continue pour Danny Boyle depuis qu’il n’a plus son scénariste Alex Garland a ses côtés. Après l’agaçant 127 heures, le voilà qui se fourvoie dans Trance, nanar improbable qui, à force de vouloir manipuler le spectateur, se perd lui-même dans son labyrinthe d’intrigues où un commissaire-priseur (MacAvoy) se fait hypnotiser par une médecin charmante (Rosario Dawson) pour retrouver la mémoire et, partant, le tableau de Goya qu’il a subtilisé au nez et à la barbe des voleurs avec qui il s’était associé (Vincent Cassel joue le chef). À partir de là, c’est du grand n’importe quoi, avec une mise en scène clipée sur fond de techno, des choix de production ringards, des incohérences à la pelle et surtout une avalanche de twists même pas amusants. Il suffit de dire que l’un d’entre eux, crucial pourtant, repose sur le rasage d’une toison pubienne, pour mesurer l’ampleur de la cata. Certes, cela conduit à une magnifique nudité frontale comme on en voit peu par les temps puritains qui courent. N’

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127 heures

ECRANS | De Danny Boyle (ÉU-Ang, 1h35) avec James Franco…

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

127 heures

Privé du souffle romanesque et euphorique qui faisait oublier les tics cinématographiques de "Slumdog Millionnaire", Danny Boyle se plante en beauté avec "127 heures". L’histoire vraie d’Aron Ralston, amateur de sports extrêmes coincé pendant cinq jours dans une crevasse, la main bloquée par un lourd rocher, devient à l’écran une centrifugeuse à images dont le but ultime est de ne pas assumer qu’il ne se passe rien à l’écran — et pas beaucoup plus dans la tête de son personnage. Comme si Sofia Coppola avait fait de "Somewhere" un reportage de "50 minutes inside" ! Boyle filme tout, dans toutes les positions, avec toutes les caméras disponibles, sauf… le calvaire de son héros et la performance de son acteur, ce qui pourtant constituait l’intérêt majeur du projet. À la place, on a droit à des plans récurrents sur des montres ou à l’intérieur d’une gourde, des travellings aériens traversant des centaines de kilomètres, des flashbacks sur des partouzes dans lesquelles on ne voit pas un seul sein (du puritanisme pur, car quand il s’agit de montrer Aron se sectionnant le bras, Boyle se délecte d’images gore !), et des séquences d’hallucinations pour, au propre comme au figuré, noyer l

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Le Dernier maître de l’air

ECRANS | M. Night Shyamalan s’aventure dans le blockbuster familial avec cette adaptation d’un dessin animé sous forte influence manga. Le résultat, laborieux, confus et peu inspiré, confirme la perte de vitesse de l’ex-wonder boy d’Hollywood. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 9 juillet 2010

Le Dernier maître de l’air

Avec une frénésie qui confine à l’hystérie pure et simple, Le Dernier Maître de l’air nous jette à la figure dès ses premières secondes son univers visuel, les clés de sa mythologie et leur application concrète. Cet empressement ressemble à un aveu : M. Night Shyamalan, en acceptant de tourner ce lourd blockbuster inspiré d’une série animée lorgnant ouvertement sur l’héritage des mangas japonais façon Dragonball, a flanqué aux orties tout ce qui jusque-là définissait son style. À savoir, un savant mélange entre une durée flottante et un espace qui, même replié sur la subjectivité de quelques personnages ordinaires, finissait par s’ouvrir à des mondes infinis (les fantômes de Sixième sens, les super-héros d’Incassable, l’invasion extra-terrestre de Signes ou, sommet de son œuvre, la grande peur réactionnaire du Village). Le Dernier Maître de l’air, à l’inverse, ne crée jamais de lien intime à l’écran entre ses héros et l’univers dans lequel ils évoluent. Ce devrait pourtant être le sujet du film : la lutte entre des enfants ayant la capacité de contrôler des éléments naturels (l’eau, l’air

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28 semaines plus tard

ECRANS | Juan Carlos Fresnadillo réussit l'exploit de surclasser son modèle, et teinte la franchise horrifique initiée par Danny Boyle de fines touches séditieuses, au service d'un habile renouvellement du genre. François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 26 septembre 2007

28 semaines plus tard

28 jours plus tard démarrait sur les chapeaux de roue. Une bande "d'éco-terroristes" libéraient un cobaye simiesque porteur d'un virus rabique d'une violence démesurée, tandis que le personnage de Cillian Murphy sombrait dans le coma pour se réveiller dans une Londres désertique, qu'il arpentait, hagard, sur une musique signée Godspeed You ! Black Emperor. La séquence, magnifique, posait les jalons d'une œuvre aux influences digérées, transposée avec un art consommé du désespoir dans l'Angleterre paranoïaque et sécuritaire à outrance d'aujourd'hui. Le prologue du film de Juan Carlos Fresnadillo le classe directement au niveau de son prédécesseur : assiégé, un couple tente de fuir la maison où il se cachait. Le mari, Don (génial Robert Carlyle) parvient à s'échapper en laissant son épouse derrière lui. Une fuite éperdue, rythmée par un superbe morceau de John Murphy qui servira de leitmotiv sonore aux scènes de panique, où la mise en scène déploie son efficacité redoutable. Un acte fondateur empreint de lâcheté, qui signe la destinée funeste des personnages, de l'Angleterre, voire du monde. États sauvages Le réalisateur et ses co-scénaristes signifient dès le départ leur argument

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