Du cinéma à l'envers

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

Rétro / Si Benjamin Button remonte physiquement le temps dans le film de David Fincher, c'est par les capacités nouvelles du cinéma numérique que ce prodige s'effectue. Mais le film est aussi conçu comme un jeu d'allers-retours entre le présent et le passé, de 2002 à 1918. Art de la manipulation du temps et de l'espace, le cinéma a ces dernières années compris les vertus novatrices de ce processus qui consiste à raconter les choses à l'envers. Dans 5X2, François Ozon disséquait le délitement d'un couple en cinq blocs allant de sa rupture à sa rencontre. Plus hardcore, Gaspar Noé avec Irréversible renversait le rapport bourreau/victime en commençant par la vengeance pour remonter vers le viol et enfin aboutir au paradis perdu d'avant le drame. Tout cela se passait dans l'espace d'une soirée en quasi-temps réel. Mais quelques années auparavant, le brillant cinéaste sud-coréen Lee Chang Dong avait utilisé un procédé similaire pour raconter le destin tragique d'un adolescent ordinaire dont la vie sera bouleversée par sa propension au ratage. Le personnage se faisait ainsi le miroir des traumas de la Corée du Sud, nation fracturée en deux dont l'Histoire s'est mal écrite depuis ce temps zéro. Gros tricoteur de fils temporels, Christopher Nolan aime à paumer le spectateur dans d'incessantes ruptures passé/présent/futur. Avec Memento, il avait réalisé le parfait prototype de ce cinéma à l'envers, judicieusement adapté à son sujet : un homme souffre d'amnésie immédiate, ne pouvant fixer les événements au-delà de cinq minutes (le temps d'une séquence). Du coup, le spectateur, comme le personnage, doit ramer à contre-courant pour savoir qui il est vraiment ; qui sont ces gens qui gravitent autour de lui ; et surtout, si on lui veut du bien ou si on utilise son infirmité pour assouvir d'obscurs desseins. Arrivée au bout de sa scène primitive, le film peut repartir dans le bon sens, boucle infernale aux significations multiples.

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Le Cas Noé : La boucle est bouclée

Festival Lumière | En guise d’amuse-rétines nocturne, Gaspar Noé a composé un appétissant sandwich cinématographique qui devrait teinter d’une belle couleur rubis les rêves de ses spectatrices et spectateurs. Estomacs délicats et autres ténias, passez votre chemin.

Vincent Raymond | Mardi 15 octobre 2019

Le Cas Noé : La boucle est bouclée

Film après film, on ne cesse de le seriner, voire de le suriner : Gaspar Noé compte parmi le cercle (vicieux) très fermé des auteurs possédés par une ambition d’écriture de la forme cinématographique, et pour qui l’expérience de visionnement doit permettre au public de dépasser sa passivité habituelle en instaurant une interaction quasi-organique entre l’objet projeté et le spectateur. Si d’aucuns qualifient Noé de “provocateur“ parce qu’il traite de sujets mordant la marge (inceste, sexe, viol, drogue, mort, etc.), le cinéaste vise surtout à provoquer une émotion qui ne soit pas pré-mâchée. Infusée, perfusée par le registre expérimental, mais aussi imprégnée des formes kubrickiennes et godardiennes, son œuvre dispose toutefois d’une voix originale et bien timbrée, reconnaissable dès ses premiers grenats. Concept singulier — sans doute taillé pour les couche-tôt lyonnais —, la Mini-nuit du Festival Lumière permettra aux dubitatifs de réviser leur jugement, et aux aficionados de se faire un triple bang(halter). Abracadabra ! Des trois films présentés, le deuxième constitue la principale sur

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Memento

Reprise | Et c’est Michel Bussi qui présente la séance. Venez nombreux ! (…) Juste après Following, un polar à petit budget en noir et blanc, le jeune Christopher Nolan (...)

Vincent Raymond | Mardi 26 mars 2019

Memento

Et c’est Michel Bussi qui présente la séance. Venez nombreux ! (…) Juste après Following, un polar à petit budget en noir et blanc, le jeune Christopher Nolan explosait en 2001 sur les écrans grâce au retors Memento, thriller à la construction diabolique à moitié à rebours, hypnotisant par son sens de la narration et du montage. Devenu une référence depuis, ce film a toute sa place dans la programmation cinéma de Quais du Polar. Cerise sur le mémento : il sera projeté dans ses conditions d’époque, en 35mm — Nolan demeurant parmi les ardents défenseurs du tournage et de la projection pellicule. Et c’est Michel Bussi… euh ? Memento Au Pathé Bellecour le vendredi 29 mars à 19h30

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Alexandre Mallet-Guy : n’oublie pas que tu vas produire

Portrait | Il a révélé en France Asghar Farhadi ou Joachim Trier, et accompagne désormais Nuri Bilge Ceylan ou Bruno Dumont. À Cannes cette année, le patron de Memento Films présente quatre films, dont 120 battements par minute de Robin Campillo, en lice pour la Palme d’Or.

Vincent Raymond | Mardi 23 mai 2017

Alexandre Mallet-Guy : n’oublie pas que tu vas produire

Sur un plateau de tournage, il pourrait passer pour la doublure lumière de Pierre Deladonchamps ou de quelque jeune premier blond. Silhouette élancée et regard bleu franc, ce tout juste quadragénaire ne colle pas à ces portraits de producteurs dessinés par Hollywood : volumineux, grincheux, tonitruants ; bref, à l’image des frères Weinstein. Alexandre Mallet-Guy parle d’une voix mesurée. Et si son débit parfois se précipite avant de s’étouffer dans un sourire timide, n’en tirez pas de conclusions hâtives : il a le caractère aussi solide que son goût est affirmé. Depuis 2003 aux manettes de Memento Films, la structure de production, distribution et ventes internationales qu’il a créée ex nihilo, l’homme revendique une ligne éditoriale parmi les plus exigeantes de la profession. Ce qui ne le prive pas d’aligner un palmarès enviable. Le produit de la chance et d’un indubitable flair : « Chez Memento, il n’y a pas de comité de visionnement. Les personnes travaillant sur les acquisitions viennent avec moi sur les festivals, je les écoute… ma

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Classique, tendance muet

ECRANS | Portrait / David Fincher, réalisateur de Benjamin Button, adopte de plus en plus le «Eastwood style» face aux journalistes, résumable par : je fais ce que j’ai à faire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

Classique, tendance muet

À l’époque de Fight Club, David Fincher s’était battu comme un beau diable pour imposer à la Fox sa vision sans concession du roman de Chuck Palahniuk. Dix ans plus tard et malgré l’échec commercial aux Etats-Unis de Zodiac, sa crédibilité semble avoir atteint des sommets dans l’industrie hollywoodienne, au point de livrer aujourd’hui avec Benjamin Button un film audacieusement classique, long et lent, plutôt bizarre derrière ses apparences consensuelles. Devant le parterre de journalistes qui s’intéressent à autre chose qu’à la paternité de Brad Pitt, Fincher s’emploie à dédramatiser le challenge. Difficile à tourner, Benjamin Button ? «Nous avons eu cinq ans avant de tourner le film, cinq années de préparation. Du coup, ça n’a pas été si dur que ça de le réaliser.» Du même ordre : «Le gros du travail a été de réunir les personnes les plus à même de contribuer à la réussite du film». Bref, si Benjamin Button est ce qu’il est, c’est autant grâce à lui que grâce à l’équipe costumes ! De la nouvelle de Fitzgerrald qui a servi de base au scénario, Fincher fait peu de cas : «J’ai signé pour un scénario d’Éric Roth, e

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L'Étrange histoire de Benjamin Button

ECRANS | Avec "L’Étrange histoire de Benjamin Button", David Fincher confirme le virage «classique» amorcé avec "Zodiac". Derrière le beau catalogue d’images numériques et les grands sentiments, le film surprend par son obsession à raconter le temps qui passe et la mort au travail. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

L'Étrange histoire de Benjamin Button

Ne nous leurrons pas : beaucoup verront Benjamin Button pour ce qu’il est principalement, à savoir un film «comme on n’en fait plus», une fresque majestueuse et romanesque qui accompagne le destin extraordinaire d’un personnage hors du commun. Benjamin Button est né vieux et frippé, et son corps va se transformer à rebours de la flèche du temps. Il grandit certes, mais il rajeunit aussi. Le vieillard paraplégique devient un sexagénaire encore vert, puis un quadra charmant, et enfin un jeune homme irrésistible. Conçu en Louisiane après la première guerre mondiale, Benjamin n’est plus qu’un long souvenir inscrit dans un carnet intime lorsque l’ouragan Katrina dévaste la région, engloutissant l’horloge forgée par un artisan aveugle qui a choisi de la faire tourner à l’envers, révolté par la mort de son fils au front. Entre les deux s’intercale son histoire d’amour avec Daisy, qui voit son corps se flétrir jusqu’à n’être plus qu’une trace livide, dévorée par le cancer sur un lit d’hôpital. Le beau livre d’images maniaquement composées par David Fincher n’a donc paradoxalement qu’un objectif : percer le lissé numérique et l’enchantement suranné par un regard sans co

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5X2

ECRANS | FRANÇOIS OZON (Fox Pathé Europa)

| Mercredi 30 mars 2005

5X2

Fraîchement accueilli à sa sortie, 5X2 a droit aujourd'hui a une luxueuse édition DVD, rendant justice à ce film qui relance l'intérêt pour la carrière de François Ozon, plombée par deux indignes navets (8 femmes et Swimming Pool). La beauté fascinante de cette radioscopie clinique et déchirante autour d'un naufrage amoureux, dont la narration à rebours fait revivre le couple tel un phœnix renaissant de ses cendres, est paradoxale : troué par des ellipses béantes qui sapent toute tentative d'explication psychologique ou causale, 5X2 dégage pourtant une puissante odeur de vérité humaine comme si, sans jamais rien expliquer, Ozon livrait tout de même les clés pour comprendre les relations entre ses personnages. La solution à cette énigme est à chercher dans les bonus (nombreux) du DVD, notamment dans ces interviews confessions où Ozon lui-même pousse ses acteurs à faire le point sur leurs personnages, révélant ainsi tout ce qui transpire dans leur jeu sans jamais être exprimé au grand jour. Sous ses allures de drame bourgeois étriqué (ce qu'on lui a beaucoup reproché), le film est beaucoup plus expérimental et complexe qu'il n'y paraît, ce que d

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