La Route

ECRANS | John Hillcoat réussit une transposition fidèle, mais pas forcément payante, du roman de Cormac MacCarthy : une parabole épurée sur la transmission. CC

Christophe Chabert | Jeudi 26 novembre 2009

Ceux, nombreux, qui ont lu La Route de Cormac MacCarthy et ceux, à peu près aussi nombreux, qui l'ont aimé, attendaient avec impatience son adaptation à l'écran. Qu'on les rassure : les choses ont été faites dans les règles. Un cinéaste australien talentueux derrière la caméra (John Hillcoat auteur de Ghosts of the civil dead et du formidable western The Proposition), le grand Viggo Mortensen dans le rôle principal, Nick Cave et à la musique… De fait, La Route est un film impressionnant formellement, qui fait naître la mélancolie en filmant des corps perdus dans des décors dépouillés, et saisit des instants de terreur pure que le livre ne faisait que suggérer. C'est le cas de la scène de la cave, où Hillcoat filme des êtres nus et décharnés s'extirpant de la pénombre tels des rescapés des camps. Si l'on s'en tient là, La Route mérite tous les éloges.

Le dernier homme sur la route

Mais il y a le bouquin de MacCarthy, et cette foutue question de la fidélité. Le récit est aussi simple qu'une parabole biblique : après l'apocalypse, un père et son fils prennent la route pour se rendre au bord de la mer, comme un dernier espoir. Le monde est livré à des bandes cannibales — dans le film, des rednecks avinés et armés— et pour se préserver de la menace, ils n'ont qu'un pistolet chargé avec deux balles. MacCarthy ne s'attardait pas sur l'environnement — aucune description, aucun lieu identifiable — et adoptait un style épuré à l'extrême. Hillcoat trouve des équivalences à ce dépouillement : une forêt d'arbres nus et gris figure la désolation, les restes d'un bateau échoué sur une plage témoignent du cataclysme. Quant aux dialogues, ils sont importés à la virgule près du texte original. Les enjeux sont eux aussi intacts : le père veut transmettre le sentiment d'humanité à son fils, mais perd le sien sous la pression d'un instinct animal de préservation. À l'écran, pourtant, quelque chose ne fonctionne pas totalement. L'application avec laquelle Hillcoat refuse de trahir MacCarthy produit une sensation de film froid, où la lenteur contemplative frise l'illustratif, et où les rares rencontres (dont celle, touchante, avec le vieillard incarné par Robert Duvall) font figure de respiration nécessaire dans un dispositif fermé à double tour. L'exemple le plus flagrant tient à la présence de Viggo Mortensen : acteur physique, il confère une chair au personnage dont le film ne sait trop quoi faire, l'abstraction métaphysique étant son unique horizon. Ce n'est qu'au dernier tiers que les deux — le corps du film et le verbe du livre — se rejoignent et qu'enfin l'émotion surgit. Un peu trop tard, peut-être…

La Route
De John Hillcoat (Australie-ÉU, 2h) avec Viggo Mortensen, Robert Duvall…

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Une vie au présent (dé)composé : "Falling" de Viggo Mortensen

Drame | "Falling", premier film signé Viggo Mortensen, est un récit intime entièrement tourné vers les autres avec un Lance Henriksen hypnotique.

Vincent Raymond | Mercredi 19 mai 2021

Une vie au présent (dé)composé :

Octogénaire, Willis évolue dans un temps embrumé : les souvenirs de sa jeunesse se mêlent au présent. Quand son fils John lui suggère de venir auprès de lui en Californie, le vieil homme aussi rude que réactionnaire l’envoie paître sans égards, la démence aggravant sa désinhibition… Pourquoi n’est-on pas étonné de voir avec Falling, premier film signé Viggo Mortensen, un récit intime entièrement tourné vers les autres ? Là où beaucoup fichent caméra ou stylo dans leur nombril pour “devenir auteur“, le comédien raconte à travers ses protagonistes la souffrance indicible de la perte de repères, du deuil, de l’homophobie, de la xénophobie, de la solitude, de la peur de mourir, de la “non conformité au modèle social“… Ça hurle, ça pleure, ça cause mal ; les personnages sont parfois incorrects, pas forcément aimables, mais au moins, ça vit et ça vibre dans les incertitudes du crépuscule, très loin

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Viggo Mortensen passe derrière la caméra, on en a parlé avec lui pendant le Festival Lumière

Falling | Le comédien aux mille talents vient de signer son premier long-métrage en tant que cinéaste, qu’il a présenté en première française durant le Festival Lumière à Lyon. Une histoire de famille où l’attachement et l’oubli se livrent un duel sans ménagement. Rencontre.

Vincent Raymond | Mercredi 4 novembre 2020

Viggo Mortensen passe derrière la caméra, on en a parlé avec lui pendant le Festival Lumière

Comment se fait-il que ce soit cette histoire en particulier que vous ayez racontée pour votre premier film — car vous avez écrit plusieurs scénarios avant de réaliser Falling ? Viggo Mortensen : Je suppose que je voulais me souvenir de mes parents — de ma mère, pour commencer —, pour le meilleur et pour le pire comme tout le monde. Même si c’est devenu une histoire père/fils, l’inconscient de leur combat repose sur une différence d’opinion autour de leurs souvenir de leur femme et mère. Elle reste, à mon avis, le centre moral de l’histoire. Et c’est très important pour moi le casting de la mère, Gwen. Hannah Gross était parfaite, géniale : même si elle n’est pas là tout le temps, elle est là. Mais la raison pour laquelle j’ai fait mes débuts comme réalisateur et scénariste avec cette histoire, c’est parce que j’ai trouvé l’argent (sourire). J’avais essayé plusieurs fois, il y a 23-24 ans, avec un autre scénario, au Danemark, j’avais 20-30% du budget, mais pas davantage. Au bout du compte, je pense que c’était mieux que j’attende,

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Viggo Mortensen : « c’est le boulot de chaque génération de lutter contre la discrimination »

Green Book : sur les routes du sud | Poète, peintre, photographe, polyglotte, supporter du San Lorenzo de Almagro, Viggo Mortensen est aussi un comédien rare, réservant ses participations à des films porteurs de fortes valeurs artistiques et/ou humaines. Conversation, en français dans le texte.

Vincent Raymond | Mardi 22 janvier 2019

Viggo Mortensen : « c’est le boulot de chaque génération de lutter contre la discrimination »

Connaissiez-vous avant de tourner ce film l’existence du Green Book, ce “guide“ recensant tous les lieux spécifiquement destinés aux voyageurs de couleur dans les États ségrégationnistes ? Et Don Shirley ? Viggo Mortensen : Je ne l’avais pas lu avant de commencer la préparation du personnage, mais j’avais un livre pour les enfants, Ruth and the Green Book, racontant l’histoire d’une petite fille de Chicago qui voyage pendant les années 1950 avec ses parents au sud en Alabama, je crois, et qui voit que ses parents lisent ce livre. Elle ne comprend pas pourquoi ils ne peuvent pas rester ici ou là. C’est intéressant parce que cela raconte l’humiliation quotidienne. Quant à Don Shirley, je ne connaissais que deux chansons, dont Water Boy, mais pas sa vie. Il me fait un peu penser à Zora Neale Hurston, une écrivaine très talentueuse des années 1930-1940, oubliée jusqu’aux années 1990. Mais grâce à Alice Walker et d’autres qui ont parlé et écrit sur elle et ses œuvres comme Their Eyes Were Watching God, son travail est depuis reconnu. J’espère que Don Shirley va être reconnu grâce à Gre

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Mister Shirley et son chauffeur : "Green Book : Sur les routes du sud"

Biopic | Un dur à cuire devient le garde du corps d’un pianiste noir gay en tournée dans les états du Sud d’avant les droits civiques. Version alternative de Ebony and Ivory, cette traversée de l’Amérique profonde (et saignante) rappelle qu’on ne saurait compter sans Viggo Mortensen.

Vincent Raymond | Mardi 22 janvier 2019

Mister Shirley et son chauffeur :

New York, 1962. Videur temporairement au chômage, l’Italo-américain Tony Lip est recruté comme chauffeur par le Dr Shirley, un pianiste noir homosexuel sur le point d’entreprendre une tournée dans le Sud ségrégationniste. Tony s’avère en effet idéal pour “régler“ tout type de problème… Ayons d’entrée une pensée pour Peter Farelly qui risque de subir ce que dégustent tous les interprètes de comédie opérant la bascule vers un registre dramatique — transmutation connue en France sous le nom de “syndrome Tchao Pantin“ — : l’étonnement émerveillé le disputera à l’incrédulité. Gageons même qu’une poignée de sots et sottes ira jusqu’à évoquer un hypothétique besoin de respectabilité du cinéaste, une quelconque (œuvre de) maturité, entre autres fadaises, renvoyant comme d’habitude ses précédentes œuvres à une sous-culture indigne. Alors qu’elles participent, par la charge, de l’étude sociologique de l’Amérique contemporaine — y compris le trop mésestimé My Movie Project (2013), auquel le temps rendra justice. Voyage dans le temps

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Sans pitié pour le cheval : "La Route sauvage (Lean on Pete)"

Le Film de la Semaine | Cavale épique d’un gamin s’étant piqué d’affection pour un canasson promis à la fin dévolue aux carnes hippiques, cette errance passant du hara qui rit au chaos corral est menée par le prometteur Charlie Plummer, Prix Marcello-Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Mostra.

Vincent Raymond | Mardi 24 avril 2018

Sans pitié pour le cheval :

Vivant seul avec un père instable, Charley, 15 ans, a su tôt se prendre en charge. À peine arrivé en Oregon, il découvre fasciné le monde hippique et est embauché par l’entraîneur grognon d'un vieux pur-sang, Lean on Pete. Quand il apprend que l’animal est menacé, Charley fugue avec lui. Rebaptisés en débarquant en France, les films étrangers sont souvent gratifiés d’une dénomination outrepassant la pure traduction. Si la mode est aux franglaisicismes approximatifs — The Hangover (La gueule de bois) de Todd Philips se soigne en Very Bad Trip — autrefois, on aimait embrouiller les spectateurs : connu comme La Cinquième Victime, While The City Sleeps (1956) de Fritz Lang pouvait difficilement être traduit par Quand la ville dort, déjà attribué à Asphalt Jungle (1950) de John Huston ! Parfois, les deux titres coexistent. Et se succèdent comme pour témoigner d’une variété de focalisations ou d’inflexions soudaines à venir

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"Captain Fantastic" : à qui “père”, gagne

ECRANS | de Matt Ross (E-U, 1h58) avec Viggo Mortensen, Frank Langella, George Mackay…

Vincent Raymond | Mardi 11 octobre 2016

Un père de famille survivaliste radical se résigne à quitter sa forêt avec ses six enfants pour assister aux obsèques de son épouse — leur mère. En découle une confrontation initiatique avec la prétendue “civilisation”, ainsi que les proches de la défunte, hostiles à son choix d’existence… La présence de Viggo Mortensen au générique aurait dû nous mettre la puce à l’oreille : Captain Fantastic tranche avec ces faux films indé fabriqués par les studios dégueulant de mièvrerie et d’archétypes middle-class — telle l’escroquerie aux bons sentiments Little Miss Sunshine, pour ne pas la citer. Le doute subsiste pourtant lorsque la petite famille abandonne son cocon über-rousseauiste pour embarquer à bord de Steve, le car post-hippie : la succession de sketches montrant à quel point les (magnifiques) enfants super-éduqués valent bien mieux que tous les dégénérés rencontrés au fil du chemin, se révèle en effet un peu longuette. On croit ensuite deviner une issue réglée comme du papier à musique de feu de camp. Mais l’histoire, dans un soubresaut étonnant, offre aux personnages un dénouement si éloigné des

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Jauja

ECRANS | De Lisandro Alonso (Arg-Dan-Fr, 1h50) avec Viggo Mortensen, Ghita Norby…

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Jauja

Sur le papier, Jauja avait de quoi se mesurer au mythique Aguirre de Werner Herzog : la Patagonie remplace l’Amazonie, mais y circule la même folie apportée par des conquistadors avides de conquérir un désert en y massacrant ses populations autochtones. Mais là où Herzog cherchait le trip psychédélique sous acide, Lisandro Alonso, fidèle à son cinéma, choisit plutôt le rêve sous valium. Ne lésinant pas sur les coquetteries stylistiques — un écran 4/3 aux bords arrondis comme un vieux diaporama — et laissant durer jusqu’à l’épuisement ses plans, il fait littéralement pédaler son film dans le vide pour le ravissement ébahi des critiques français — cf. les réactions hystériques à Cannes. Le plus curieux, c’est de constater à quel point Alonso se contrefout de ce qu’il met dans ses cadres ; ce qui l’intéresse, c’est uniquement le discours qu’on pourra y apposer, dans un réflexe pas très éloigné de certains artistes contemporains. Rien ne le démontre mieux que la présence, irréelle, de Viggo Mortensen en capitaine danois traversant le désert pour retrouver sa fille, qu’il a tentée de protéger des dangers alentours mais aussi de son pro

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Loin des hommes

ECRANS | Adapté d’Albert Camus, le deuxième film de David Oelhoffen plonge un Viggo Mortensen francophone dans les premiers feux de la guerre d’Algérie, pour une œuvre classique et humaniste dans le meilleur sens du terme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

Loin des hommes

Il serait regrettable de faire à David Oelhoffen, dont on avait déjà apprécié le premier film, le polar Nos retrouvailles, un faux procès déjà à l’origine du rejet de The Search : voilà un réalisateur qui ose transporter le cinéma français ailleurs, via le genre ou grâce à un voyage plus littéral hors de nos frontières. Quoique, à l’époque où se déroule Loin des hommes (1954), l’Algérie est encore un territoire français, et c’est justement sur les premières fissures de la guerre d’indépendance que se bâtit le récit. Mais, là aussi, tout est affaire de dépaysement : l’instituteur Daru est une forme d’apatride, enseignant le français à des enfants algériens, mais dont les origines sont à chercher du côté de la Catalogne. Grande idée de David Oelhoffen : confier le rôle à Viggo Mortensen, lui-même sorte "d’acteur du monde" comme on le dit de certains citoyens, qui l’interprète avec son charisme habituel en mélangeant le français et l’

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The Two Faces of January

ECRANS | D’Hossein Amini (EU-Ang-Fr, 1h37) avec Viggo Mortensen, Kirsten Dunst, Oscar Isaac…

Christophe Chabert | Mardi 17 juin 2014

The Two Faces of January

Dans les années 60 en Grèce, un petit arnaqueur américain officie comme guide touristique et se rapproche d’un couple bien sous tous rapports, lui très riche, elle très belle. Sauf que le mari est en fait un escroc recherché, cachant à sa femme la réalité de ses activités et embringuant le guide dans un jeu dangereux. Tiré d’un roman de Patricia Highsmith, The Two Faces of January prolonge le travail entrepris par feu-Anthony Minghella sur Le Talentueux Monsieur Ripley, à qui Hossein Amini, scénariste de Drive — ce qui est à la fois un bon et un mauvais présage, la valeur du film tenant surtout à la mise en scène de Winding Refn — reprend une évidente volonté de classicisme. De fait, The Two Faces of January tente de retrouver l’atmosphère des polars exotiques à l’ancienne, mais ne dépasse pas, dans sa mise en scène, le niveau d’un joli catalogue d’images glacées et racées, lissant tout le trouble de l’intrigue et réduisant les personnages à des stéréotypes sans épaisseur. Cette aseptisation touche particulièrement le jeu d’ordinaire fiévreux de Mort

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Des hommes sans loi

ECRANS | De John Hillcoat (ÉU, 1h55) avec Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jessica Chastaing…

Christophe Chabert | Jeudi 6 septembre 2012

Des hommes sans loi

Un casting en or, un scénario signé Nick Cave, un cinéaste (John Hillcoat) jusqu’ici connu pour son intégrité, l’envie de transposer les codes du western à l’époque de la prohibition : sur le papier, Des hommes sans loi semblait être le film idéal, à la fois ambitieux et divertissant. Et pourtant, il n’est rien de tout ça. Phagocytée par la maniaquerie de sa reconstitution historique, la mise en scène ne prend jamais son envol, ne développe aucun style et échoue à rendre crédible ce qui se passe à l’écran. Le lien entre les trois frères est purement théorique, les relents mythologiques (l’invincibilité de Tom Hardy) sont si maladroitement amenés qu’ils finissent par virer au gag involontaire. Le sommet est atteint avec la prestation, à hurler de rire, de Guy Pearce en méchant dont l’acteur souligne à très gros traits l’homosexualité refoulée. Il faut dire qu’Hillcoat achève de lui savonner la planche lors d’une scène qui, au lieu de révéler au grand jour ce que tout le monde avait compris, noie stupidement le poisson pour éviter de se fâcher avec la censure. Timoré, impersonnel, d’une inexplicable lenteur, Des hommes sans loi n’est même pas un bon film de multi

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Sur la route

ECRANS | On se demande encore ce qui a motivé Walter Salles a porté le roman de Jack Kerouac à l'écran, tant son adaptation tombe dans tous les travers du cinéma illustratif, académique et laborieux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 24 mai 2012

Sur la route

La longue et tortueuse gestation de Sur la route, passé entre beaucoup de mains dont celles, prestigieuses, de Francis Ford Coppola, n'explique que partiellement la médiocrité du résultat final, signé Walter Salles. Car autant on peut comprendre ce que le cinéaste d'Apocalypse now pouvait voir de mythologies américaines dans le bouquin de Kerouac mais aussi de résonances personnelles, autant le Brésilien aborde ce matériau avec un œil extérieur, réduisant la chose à un témoignage sur les fondations de la culture beat. Très vite, Sur la route n'est qu'une affaire de reconstitution appliquée où tout est réduit à sa dimension décorative, Salles voyant dans ses écrivains balbutiant qui nourrissent leur vie de road trips et d'expériences sexuelles et narcotiques les ancètres de nos hipsters modernes. Sens unique À ce titre, le casting fait particulièrement gravure de mode : trop beaux, trop propres, trop lisses, tous semblent déjà prendre la pose pour les photos promos à venir. Cette aseptisation s'étend à toutes les strates du film : les étapes des voyages, comme autant de dépliants touristiques, le rapport à la musique, bousillé par un m

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La Trilogie des confins

CONNAITRE | Cormac McCarthy (Éditions de l’Olivier)

Gaël Dadies | Mercredi 18 janvier 2012

La Trilogie des confins

Œuvre magistrale de Cormac McCarthy enfin rééditée en un seul volume, La Trilogie des Confins (De si jolis chevaux, Le Grand passage et Des villes dans la plaine) est une véritable fresque crépusculaire aux ressorts tragiques qui ressuscite l’Amérique des grands espaces. Sur ces terres lointaines et hostiles, entre le Texas profond des années cinquante où vivent encore ces cow-boys échappant au temps et un Mexique où pullulent les desperados de toutes sortes, les héros de McCarthy sont confrontés à leur propre perdition. Poussés à prendre la route et à passer la frontière mexicaine après des évènements dramatiques fondateurs ou pour préserver leur mode de vie rythmé par les chevauchés dans une nature sauvage, les personnages fuient avant toute chose une Amérique dans laquelle ils ne trouvent désormais plus leur place. Mais de l’autre côté de la frontière les illusions d’une vie meilleure ne tardent pas à voler en éclat dans un Mexique profondément violent. Malmenés, arrêtés, battus, les héros de McCarthy n’abandonnent pas pour autant leur quête en remettant sans cesse le pied à l’étrier car si «la route a ses propres raisons […], il n’y a

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A dangerous method

ECRANS | La rivalité entre Freud et son disciple Carl Gustav Jung, un sujet complexe mais idéal pour David Cronenberg, qu’il rend passionnant pendant 45 minutes, avant de laisser la main à son scénariste, l’académique Christopher Hampton. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 décembre 2011

A dangerous method

Au détour d’une séquence de séduction entre Sabina Spielrein (Keira Knightley, qui donne beaucoup d’elle-même à ce personnage de femme hystérique découvrant la nature sexuelle de son mal) et Carl Gustav Jung (Michael Fassbender, loin de l’animalité de Shame, comme cherchant à déchirer le corset moral qui l’enserre), celle-ci lui dit : «Dans chaque homme, il y a une part féminine». L’admirateur de David Cronenberg saisit instantanément ce qui renvoie à l’œuvre du cinéaste canadien : la sexualité comme révélateur de la confusion des genres. A dangerous method raconte le conflit entre Freud, qui pense que tout est explicable par la nature libidinale des êtres, et Jung, qui croit que certains phénomènes proviennent d’un inconscient collectif. Mais il dit aussi qu’il y a une part d’inexplicable dans le désir et que la chair prend toujours le dessus sur le cerveau. Malaise dans la civilisation Comment raconter cette rivalité intellectuelle sans s’empêtrer dans des couches de dialogues explicatifs ? Cronenberg trouve de belles parades à cet écueil : par la mise en scène, comme lors de ce passage remarquable où le dispositif d’analyse inventé par Jung

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The Proposition

ECRANS | De John Hillcoat (Australie, 1h44) avec Guy Pearce, Ray Winstone, Emily Watson…

Christophe Chabert | Mercredi 9 décembre 2009

The Proposition

L’arrivée sur les écrans français, trois ans après sa sortie australienne, de cet excellent western, est liée au fait que son réalisateur John Hillcoat a depuis mis en scène l’adaptation (décevante) de La Route. Écrit par Nick Cave — d’où quelques dialogues poétiques un peu superfétatoires, le film raconte le pacte conclu entre un capitaine de l’armée britannique et un hors-la-loi australien qui doit ramener son frère aîné pour le faire exécuter s’il veut empêcher son cadet d’être pendu. La puissance de The Proposition, outre l’indéniable maîtrise plastique déployée par Hillcoat (et qui, contrairement à La Route, ne vire jamais au livre d’images froides), tient aux dilemmes moraux qui travaillent tous les personnages : Charlie Burns, qui doit sacrifier un frère pour en sauver un autre, mais aussi le capitaine Stanley, qui subit tragiquement le paradoxe de sa situation. Colon cherchant à «civiliser» par la guerre un pays qui n’est pas le sien, il a recours à une violence qu’il essaye pourtant d’endiguer, et qui ruine peu à peu son couple. Ray Winstone, acteur incroyable,

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Le Dernier pour la route

ECRANS | De Philippe Godeau (Fr, 1h47) avec François Cluzet, Mélanie Thierry, Michel Vuillermoz…

Christophe Chabert | Mardi 15 septembre 2009

Le Dernier pour la route

Qu’allait donc faire Philippe Godeau, producteur français important, notamment de Pialat (Le Garçu) et Despentes (Baise-moi), une fois passé derrière la caméra ? Avec cette adaptation du récit autobiographique d’Hervé Chabalier racontant son passage en centre de désintoxication pour lutter contre son alcoolisme, Godeau s’efface devant son sujet, mais surtout devant ses acteurs. La mise en scène, à quelques affèteries en flashbacks près, cherche la discrétion et la note juste, une élégance invisible et efficace qui ne confond jamais objectivité et froideur, vérité humaine et psychologisme. Le Dernier pour la route est donc un film d’acteurs au sens le plus noble du terme : Cluzet, impressionnant, magnifique, bouleversant, mais aussi une Mélanie Thierry transfigurée, formidable en nymphette autodestructrice, incapable de saisir la main qu’on lui tend pour la sauver de la noyade. Les meilleures scènes du film prennent le temps de capter ce fil fragile où un destin peut basculer sur un geste, un regard, une parole mal dite, mal comprise ou mal interprétée. Un beau film, tout simplement. CC

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Appaloosa

ECRANS | de et avec Ed Harris (ÉU, 1h55) avec Viggo Mortensen, Renée Zellweger...

Dorotée Aznar | Jeudi 9 octobre 2008

Appaloosa

Sous le climat rugueux d'un Far West flattant doucettement ses images d'Épinal, Virgil Cole et son adjoint Everett Hitch jouent les redresseurs de torts itinérants et a priori sans attaches. Appelés à la rescousse par les notables de la ville d'Appaloosa, les justiciers vont se confronter à Randall Bragg, salopard surfant sans vergogne sur l'avidité d'un pays en pleine préfiguration économique. En sus, ils vont devoir composer avec l'arrivée d'une sémillante veuve un peu trop esseulée... Difficile (impossible ?) de passer après le décrassage esthétique, viscéral, politique et moral opéré sur la charogne du western par toute l'équipe de la série Deadwood. Ed Harris s'acquitte très honorablement de la gageure en marchant peu ou prou dans les pas du James Mangold de 3h10 pour Yuma, à travers une mise en scène sèche, refusant tout spectaculaire, dans une ambiance crépusculaire où les hommes économisent autant leurs paroles que leurs balles. Ce qui intéresse le réalisateur/scénariste dans son adaptation du livre de Robert B. Parker, c'est plutôt l'auscultation de la pureté idéalisée de la relation entre Virgil et Everett, les confrontations de leur système de valeur, où la justice va da

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Sur la route de Cormac

ECRANS | Livre / L'adaptation de No country for old men sort en salles au moment où le nouveau Cormac McCarthy, La Route, débarque dans les librairies françaises... et où on annonce déjà sa transposition sur grand écran. CC

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2008

Sur la route de Cormac

De si jolis chevaux Jusqu'ici, la seule adaptation cinématographique notable d'un bouquin de Cormac McCarthy était celle de De si jolis chevaux. Or, comme le révélait Peter Biskin dans son livre Sexes, mensonges et Hollywood, ce western bêtement mélodramatique et bourré de chromos, est en fait la version expurgée et dénaturée d'une fresque ambitieuse réalisée par Billy Bob Thornton. Mais Miramax a piqué un fard face à ce qui, au départ, était une œuvre sombre de plus de trois heures, a priori fidèle au roman original de McCarthy. A priori, car personne ne sait vraiment ce qu'il en est, le director's cut étant, comme souvent chez Miramax, passé à la corbeille... No country for old men Les fans de Cormac McCarthy ne sont pas forcément tendres avec Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, traduction française plutôt lourdingue du titre original. Ils n'y voient qu'une redite par rapport à ses ouvrages les plus prestigieux. Mais c'est peut-être le roman qui, par ses péripéties et la ligne claire de son récit, se prêtait le mieux à une transposition cinématographique. Notamment de la part des frères Coen, qui ont pu y propulser leur hum

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Vigoureux Viggo

ECRANS | Portrait / "Les Promesses de l'ombre", deuxième chapitre d'une collaboration fructueuse entre Cronenberg et le génial Viggo Mortensen. CC

Christophe Chabert | Mercredi 14 novembre 2007

Vigoureux Viggo

Pour beaucoup, il n'a de passé que celui du Roi Aragorn dans Le Seigneur des anneaux, la trilogie de Peter Jackson. Pourtant, Viggo Mortensen a vingt ans de carrière au cinéma derrière lui ; première apparition aux côtés d'Harrison Ford dans le film de Peter Weir Witness. Figure marquante dans le premier film de Sean Penn, Indian Runner, en frère alcoolique, violent et probablement cinglé d'un flic ordinaire quelque part dans un Nebraska "à la Springsteen". Grosse sensation aussi dans L'Enfant miroir de Philip Ridley, où il incarnait un père soupçonné de pédophilie qui se suicidait en s'immolant par le feu. Des rôles forts, physiques, qui pourtant tardent à trouver un écho chez des cinéastes importants ou dans des œuvres susceptibles de fédérer les spectateurs. L'arrivée du Roi C'est donc Jackson qui l'impose, comme une partie du casting, pour l'autre rôle central du Seigneur des Anneaux. À l'écran, Mortensen-Aragorn fait figure d'évidence, au point que l'on ait pu craindre qu'il se retrouve figé dans ce personnage mythique, comme avant lui Mark Hamill-Luke Skywalker. Son choix a été le bon : non pas se précipiter sur un projet d'ampleur pharaonique (en fait si, puisqu'il a joué

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