Dans ses yeux

ECRANS | De Juan José Campanella (Arg-Esp, 2h09) avec Ricardo Darin, Soledad Villamil…

Christophe Chabert | Vendredi 30 avril 2010

En 1974, le magistrat Benjamin Esposito enquêtait sur le meurtre sauvage d'une jeune femme ; 25 ans plus tard, il décide d'écrire un roman sur cette affaire, et se rapproche de celle qui, à l'époque, était sa supérieure. Juan José Campanella raconte en flashbacks et avec une certaine virtuosité d'écriture cette double enquête, l'enrichissant d'autres niveaux de lecture — notamment une réflexion sur la corruption de la justice argentine. Niveau mise en scène, le film est assez impressionnant, notamment lorsqu'il orchestre un plan-séquence époustouflant qui passe d'une vue aérienne au-dessus d'un stade de foot jusqu'à une course poursuite allant des tribunes aux coursives. Brillant, Dans ses yeux paraît pourtant un peu vain. Campanella a sûrement vu Memories of murder, mais il ne possède pas le génie de la rupture de ton de Bong Joon-ho. Par moments, on a même le sentiment que cette histoire n'est qu'un prétexte à démontrer son talent d'auteur et de réalisateur, tant le cœur battant du film — la fascination d'Esposito pour la victime — est oublié en cours de route. Comme si Campanella faisait de l'œil aux studios hollywoodiens en leur glissant sa jolie carte de visite. Visiblement, ça marche : ce film mineur a raflé l'oscar du film étranger au nez et à la barbe de deux chef-d'œuvres, "Un prophète" et "Le Ruban blanc".

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“La Conspiration des belettes“ de Juan José Campanella

Comédie | Dans une grande demeure à l’écart de la capitale argentine vit un ménage à quatre de vieilles gloires du cinéma qui s’insupportent mutuellement : un réalisateur, (...)

Vincent Raymond | Jeudi 15 juillet 2021

“La Conspiration des belettes“ de Juan José Campanella

Dans une grande demeure à l’écart de la capitale argentine vit un ménage à quatre de vieilles gloires du cinéma qui s’insupportent mutuellement : un réalisateur, un scénariste, un comédien paraplégique ainsi que son épouse, actrice à la mémoire défaillante. Leur haine routinière est perturbée par l’irruption d’admirateurs : des agents immobiliers désireux de faire main basse sur leur bâtisse. Mais on ne s’attaque pas si aisément à des experts en construction dramatique… Jadis lauréat d’un Oscar pour un thriller politico-sentimental — Dans ses yeux — et vieux routier des plateaux étasuniens où il a tourné bon nombre de séries, Juan José Campanella concocte ici un délice de manipulation auto-réflexive et métafilmique jouant autant avec les règles du genre policier qu’avec le public. En découle une comédie noire sardonique très Sunset Boulevard sur les vieilles peaux encapsulées dans leur passé, une réflexion mélancolique sur l’éphémère de la séduction (et à ses faux-semblant troubles), ainsi qu’un éloge vachard et jouissif du pouvoir absolu de la création artistique,

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Ce qui nous liait : "Everybody knows"

¿Quién? | Sous le délicieux présent, transperce le noir passé… Asghar Farhadi retourne ici le vers de Baudelaire dans ce thriller familial à l’heure espagnole, où autour de l’enlèvement d’une enfant se cristallisent mensonges, vengeances, illusions et envies. Un joyau sombre. Ouverture de Cannes 2018, en compétition.

Vincent Raymond | Mercredi 9 mai 2018

Ce qui nous liait :

Comme le mécanisme à retardement d’une machine infernale, une horloge que l’on suppose être celle d’une église égrène patiemment les secondes, jusqu’à l’instant fatidique où, l’heure sonnant, un formidable bourdonnement précipite l’envol d’oiseaux ayant trouvé refuge dans le beffroi. C’est peut dire que l’ouverture d’Everybody knows possède une forte dimension métaphorique ; sa puissance symbolique ne va cesser de s’affirmer. Installée au sommet de l’édifice central du village, façon nez au milieu de la figure, cette cloche est pareille à une vérité connue de tous, et cependant hors des regards. Elle propage sa sonorité dans les airs comme une rumeur impalpable, sans laisser de trace. Battant à toute volée sur une campagne ibérique ensoleillée, telle une subliminale évocation de l’Hemingway période espagnol, cette cloche rappelle enfin de ne « jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour [soi]. » Pour l’illusion du bonheur et de l’harmonie, également, dans laquelle baignent Laura et ses enfants, qui revient en Espagne pour assister au mariage de sa sœur. Et retrouver sa f

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"Kóblic" de Sebastián Borensztein

Thriller | de Sebastián Borensztein (Arg-Esp, 1h32) avec Ricardo Darín, Oscar Martinez, Inma Cuesta…

Vincent Raymond | Mercredi 5 juillet 2017

Argentine, sous la dictature. Pilote dans l’armée, Kóblic déserte après avoir dû larguer des opposants au-dessus de l’océan. Pensant se fondre dans l’anonymat d’un village du Sud, il est identifié par un flic local retors et vicieux, qui veut connaître la raison de sa présence chez lui… Si le point de départ — c’est-à-dire les méthodes d’élimination — rappelle Le Bouton de nacre de Patricio Guzmán, évoquant la dictature du voisin chilien, ce puissant contexte historique reste à l’état de lointain décor. La menace qu’il représente s’avère plus que diffuse, les personnages se retrouvant, dans ce Sud profond, livrés à eux-mêmes et à leurs passions. Incontournable interprète du cinéma argentin, Ricardo Darín donne du flegme tourmenté au héros-titre, dans une prestation honorable mais prévisible. Heureusement qu’il a face à lui ce caméléon d’Oscar Martinez, déjà impressionnant ce début d’année dans

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"Truman" : un film lumineux

ECRANS | Un film de Cesc Gay (Esp, 1h48), avec Ricardo Darín, Javier Cámara, Dolores Fonzi…

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Un mélo avec un chien à adopter ? Sur le papier, ça sent aussi mauvais qu’un vieux clébard abandonné sous la pluie. Mais heureusement, en Espagne il fait sec. Et puis ledit toutou (Truman de son petit nom, donc) n’est qu’un prétexte, occupant au plus quelques minutes l’écran ; l’amorce de retrouvailles entre deux complices, le catalyseur d’un film lumineux sur ce qui vaut d’être vécu et conclu, avant que la vie elle-même ne le soit. Car bien que le spectre de la maladie et la perspective d’un suicide assisté flottent en permanence sur cette histoire, elle célèbre des adieux heureux, des apaisements, des résolutions… Le fait que Cesc Gay ait choisi avec Julian, plutôt qu’un héros égrotant, un type encore actif, crée un malaise dans l’entourage de ce dernier. Truman en dit beaucoup en effet sur le rapport philosophique à la mort dans notre société, et la manière dont sont perçus ceux qui veulent prendre le pouvoir sur l’arbitraire en devançant de leur propre chef l’heure de leur trépas. Julian manifeste sa liberté intime, ce qui ne l’empêche pas d’être par ailleurs un monstre d’égoïsme. C’est cette complexité qui rend son person

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Aux yeux de tous

ECRANS | de Billy Ray (É-U, 1h51) avec Julia Roberts, Chiwetel Ejiofor, Nicole Kidman…

Vincent Raymond | Mardi 22 mars 2016

Aux yeux de tous

Hollywood, usine à remakes… En signant celui de El secreto de sus ojos (2009), Billy Ray n’a cependant pas la main trop malheureuse. Car si Juan José Campanella intégrait son film dans un contexte politique rarement exploré (les prémices de la dictature argentine), son thriller manquait de substance, de rythme. Quitte à choir dans la caricature, Aux yeux de tous peut essuyer des reproches opposés : l’efficacité prime sur l’ancrage historique — la période consécutive à l’attentat contre le World Trade Center. On perd en originalité ce que l’on gagne en sensations pures — mais l’on conserve une très correcte séquence dans un stade ! Aux yeux de tous permet également d’opérer un constat : en plaçant côte à côte Julia Roberts et Nicole Kidman, on voit très clairement laquelle des deux ne mise pas tout sur son apparence et livre une réelle composition. VR

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Les Nouveaux Sauvages

ECRANS | De Damián Szifron (Arg-Esp, 2h02) avec Ricardo Darin, Oscar Martinez…

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

Les Nouveaux Sauvages

Prenant au pied de la lettre l’adage qui veut qu’un Argentin, c’est un Italien qui parle espagnol, Les Nouveaux Sauvages se veut hommage aux comédies italiennes à sketchs façon Les Monstres. Mais Damian Szifron, qui vient de la télévision et ça se sent, en offre en fait une caricature où le mélange d’empathie, de critique sociale et de mélancolie des Risi, Scola, Gassman et Tognazzi serait remplacé par une misanthropie ricanante face à un monde contemporain où violence, frustration et aigreur sont devenues des sentiments ordinaires. Passé le prologue, plutôt amusant, le film s’enfonce dans une laideur morale et un regard complaisant qui, au passage, ne gomme pas les réelles inspirations de Szifron, à la limite du plagiat : de Duel à Chute libre, chaque sketch semble piquer des idées à d’autres films pour les passer à la moulinette d’une réalisation clipesque qui renvoie aux formats courts façon Canal +. L’ultime segment où une femme fait payer, le jour de son mariage, ses infidélités à son époux volage, en dit long sur la

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Elefante blanco

ECRANS | Sans atteindre les hauteurs de son précédent "Carancho", le nouveau film de Pablo Trapero confirme son ambition de créer un cinéma total, à la fois spectaculaire, engagé, personnel et stylisé, à travers un récit qui mélange foi, politique et désir. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 15 février 2013

Elefante blanco

Le prologue très Werner Herzog d’Elefante blanco semble avancer en territoire inconnu. Pour échapper à des guerilleros, Nicolas (Jérémie Rénier) se réfugie dans la jungle avant de dériver sur un fleuve. Entre l’urgence et le lyrisme, Pablo Trapero affirme son envie d’un film qui embrasserait tout ce que le cinéma peut offrir comme spectacle. Déjà, dans son précédent Carancho, il disait le désespoir social de l’Argentine à travers un récit codifié façon film noir, ponctué d’éclats de violence et de grandes envolées stylistiques. Elefante blanco tente de réitérer l’exploit — et y parvient presque. La patte Trapero Nicolas est en fait un prêtre missionnaire. Il est envoyé dans un bidonville de Buenos Aires où exerce son ami Julian (le toujours parfait Ricardo Darin), prêtre lui aussi, qui tente depuis des années de renouer un lien social en construisant un hôpital. Cachant la maladie qui le ronge, sentant sa fin approcher, il voit en Nicolas un successeur possible. Mais leurs tempéraments sont opposés : Julian est calme, raisonné, diplomate ; Nic

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Carancho

ECRANS | À la fois sublime histoire d’amour et thriller oppressant à l’arrière-goût tenace de corruption sociale, le nouveau film de Pablo Trapero convainc sur tous les tableaux grâce à une sensibilité cinématographique rare. François Cau

Dorotée Aznar | Jeudi 27 janvier 2011

Carancho

Sosa (Ricardo Darin, l’un des plus grands acteurs du monde, rappelons-le) est un avocat véreux à la solde de la “Fondation“, une structure simili-mafieuse spécialisée dans le détournement d’assurances d’accidentés de la route. C’est un “carancho“, un rapace, en quête de futurs clients dans les hôpitaux, les commissariats ou les rues de Buenos Aires. Une nuit, sa besogne lui fait croiser le chemin de Lujan (Martina Gusman, encore plus magnétique que dans Leonera), une urgentiste, accro à la dope pour tenir sa cadence infernale. Fortuitement, les deux créatures de la nuit vont se rapprocher, se dévoiler leurs fêlures, succomber à leurs charmes respectifs et aspirer à de meilleurs lendemains, ce qui va s’avérer pour le moins délicat. À chaud, on serait tenté de décréter que la force de Carancho réside pour beaucoup dans sa montée en puissance finale - Pablo Trapero y déploie l’art de sa mise en scène dans une poignée de plans-séquences saisissants, qui vous retournent le cœur pour peu que vous vous soyez un minimum attaché aux personnages. Mais plus les jours passent, et plus le souvenir de l’œuvre s’imprime dans la mémoire avec une grande précision, au moins égale à l’émotion susc

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