Avant l'aube

ECRANS | De Raphaël Jacoulot (Fr, 1h44) avec Jean-Pierre Bacri, Vincent Rottiers…

Christophe Chabert | Mercredi 23 février 2011

Photo : © Ricardo Vaz Palma


Belle surprise que ce "Avant l'aube". Raphaël Jacoulot avait signé un premier film passé inaperçu (et depuis introuvable), "Barrage" ; espérons que celui-ci lui offrira la reconnaissance qu'il mérite. L'action se déroule dans un hôtel isolé des Pyrénées tenu par Jacques Couvreur, un bourgeois hautain (Bacri, fantastique, utilise habilement sa sympathie bougonne pour rendre ambivalent son personnage). Pour camoufler un accident mortel et préserver la réputation d'un fils que pourtant il n'estime guère, il prend sous son aile le seul témoin, Frédéric, un ancien délinquant en réinsertion (Vincent Rottiers, acteur instinctif et physique, toujours aussi passionnant). Jacoulot installe avec patience les rouages de la double mécanique qui se referme sur Frédéric : celle du polar, huilée par de nombreuses zones d'ombre (crime crapuleux ou acte de lâcheté ordinaire ?) ; et celle, plus dure encore, de l'illusion d'une ascension sociale favorisée par un transfert de paternité. Sans tapage mais avec une réelle maîtrise du temps et de l'espace — quoique ouverte à inattendue, comme dans cette séquence à Andorre, territoire cinématographique vierge et fascinant que le cinéaste peint en Hong-Kong à la frontière française — "Avant l'aube" s'avère prenant d'un bout à l'autre, méticuleux dans sa mise en scène comme dans sa direction artistique. Quelque part entre Chabrol et Duvivier, voilà un cinéaste talentueux à suivre de près. CC

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Graine de discorde : "L'Enfant rêvé" de Raphaël Jacoulot

Drame | Un drame passionné aux accents ruraux avec Jalil Lespert.

Vincent Raymond | Vendredi 9 octobre 2020

Graine de discorde :

À la tête de la scierie jurassienne familiale, François et Noémie luttent chaque jour pour leur entreprise comme pour leur couple, infécond. Mais voilà que François entame une liaison clandestine avec Patricia, une cliente par ailleurs mariée. Celle-ci va tomber enceinte… Le drame passionné en gestation, aux accents ruraux (et musicaux) de La Femme d’à côté, est hélas rattrapé par une triste prévisibilité lorsqu’à la trame sentimentale s’ajoutent des enjeux plus terre à terre. Le personnage de François ressemble alors une foultitudes de protagonistes masculins vus ici ou là ces dernières années, embringués dans des histoires vaguement similaires (entreprise à sauver avec patriarche emmerdeur dans le terroir/couple en déroute/histoire de fesses) ; à croire que cette situation tient du lieu commun, et que Jalil Lespert se substitue ici à Guillaume Canet ou Gilles Lelouche en chemise à carreaux. Restent les paysages du Jura filmés par drone… L'Enfant rêvé ★★☆☆☆ Un film de Raphaël Jacoul

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Feu le pompier : "Sauver ou périr"

Le Film de la Semaine | Le parcours d’un pompier parisien, de l’adrénaline de l’action à la douleur du renoncement après l’accident. Une histoire de phénix, né à nouveau par le feu qui faillit le consumer, marquant (déjà) la reconstruction d’un cinéaste parti de guingois pour son premier long.

Vincent Raymond | Mardi 27 novembre 2018

Feu le pompier :

Jeune sapeur-pompier dévoué et heureux en ménage, Franck aspire à diriger des opérations sur des incendies. Hélas, sa première intervention se solde par un grave accident le laissant plusieurs mois à l’hôpital, en lambeaux et défiguré. Un lent combat pour réapprendre à vivre commence… Consacrer un film à un soldat du feu juste après avoir jeté son dévolu sur la brigade du Quai des Orfèvres ayant traqué Guy Georges (dans le très inégal L’Affaire SK1, 2014) risque de laisser penser que Frédéric Tellier donne dans le fétichisme de l’uniforme ou des agents du service public ! Pour autant, ses deux long-métrages n’ont pas grand chose en commun, si ce n’est de s’inspirer d’une histoire vraie et de bénéficier de l’appoint d’un bon co-scénariste, David Oelhoffen (auteur du réussi Frères ennemis). Tellier débute ici sans prendre de gants par une contextualisation brute et édifiante du “métier de sauver“, dans

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Jean-Pierre Bacri & Agnès Jaoui : « le danger du pouvoir, c’est d’oublier ce qu’on s’était promis »

Place Publique | En moralistes contemporains, Bacri et Jaoui cernent depuis plus d’un quart de siècle les hypocrisies et petites lâchetés ordinaires face à la notoriété ou à l’illusion du pouvoir. Conversation croisée avec un duo osmotique.

Vincent Raymond | Mardi 17 avril 2018

Jean-Pierre Bacri & Agnès Jaoui : « le danger du pouvoir, c’est d’oublier ce qu’on s’était promis »

Avec l’expérience, votre manière de collaborer a-t-elle changé ? Agnès Jaoui : Le temps est arrêté : quand on écrit, on reprend nos stylos. On garde les même méthodes. Quel a été le point de départ de l’écriture de Place Publique ? AJ : C’est très difficile pour nous de dire quand et par quoi cela a commencé : plusieurs thèmes à la fois, des idées, des personnages… Et comme souvent, quand on commence l’écriture, on se dit : « tiens, peut-être que ce sera une pièce… » L’unité de temps et de lieu faisait partie de notre cahier des charges personnel, au contraire du film précèdent, Au bout du conte qui avait cinquante-trois décors. Jean-Pierre Bacri : On a des thèmes préférés, comme les rapports de pouvoirs entre les gens — parce qu’il y en a forcément entre deux personnes, c’est comme ça, c’est la nature humaine et ça nous passionne de jouer ça. Avec le désir d’en égratigner certains ? JPB : Si vous observez avec honnêteté, quand v

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L’essence de la défaite : "Place Publique"

Garden Party | Entre cuisine, dépendance et grand jardin, le nouveau ballet orchestré par Jaoui et Bacri tient de la comédie de caractères, s’inscrivant dans la lignée du théâtre de Molière, au point de tendre à respecter la triple unité classique. Une féroce et mélancolique vanité.

Vincent Raymond | Mardi 17 avril 2018

L’essence de la défaite :

Pendaison de crémaillère chez Nathalie, productrice télé über-parisienne qui s’est trouvé un château à la campagne. S’y croisent Castro, star du petit écran en perte de vitesse, son ex- Hélène, leur fille, et une foule de convives plus ou moins célèbres. Ça promet une bonne soirée… D’un côté de petits maîtres cyniques torpillés par leur acrimonie, des jaloux vieillissants renvoyés à leur verte bile, des fats décatis punis par où ils ont péché ; de l’autre une valetaille issue du bas peuple qui finit par s’affranchir de cette caste prétentieuse en s’acoquinant au passage avec sa progéniture… Que d’êtres factices aux egos majuscules ; que d’individus attachants, portant leur misère pathétique en sautoir. Jaoui et Bacri bousculent une nouvelle fois les lois de la chimie en changeant le vinaigre en nectar — mais, après tout, d’aucuns racontent qu’un mage d’antan changeait l’eau en vin… Le buffet des vanités À peine vécue par celle qui l’organise (Léa Drucker, parfaite en Gatsby moderne vissée à

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Nakache, Toledano, Bacri : « Le banal, c’est de rendre plus extraordinaire l’ordinaire »

Le Sens de la Fête | Pour leur sixième long-métrage, Olivier Nakache et Éric Toledano ont partagé le plaisir de l’écriture du scénario avec un maître en la personne de leur interprète, Jean-Pierre Bacri. Entretien exclusif avec trois auteurs unis par le sens de l’affect… et de l’humour à froid.

Vincent Raymond | Mercredi 4 octobre 2017

Nakache, Toledano, Bacri : « Le banal, c’est de rendre plus extraordinaire l’ordinaire »

Ces jours heureux puis Nos jours heureux étaient nourris d’expériences vécues. Est-ce encore ici le cas ou bien avez-vous dû vous documenter sur le monde des traiteurs ? Olivier Nakache : C’est exactement… les deux. Avec Éric, dans notre jeunesse nous avons travaillé dans le milieu de la fête à tout un tas de postes. Et nous avons effectué un travail d’enquête auprès des brigades de serveurs pour pouvoir préparer le scénario au mieux, en s’inspirant de la réalité. Là, on a dû se récréer des anecdotes vraies pour pouvoir les transformer à notre sauce. Par exemple, les feuilletés aux anchois pour faire patienter les convives, ce n’est pas totalement sorti de notre cerveau… Le film démarre par une embrouille entre la brigade de serveurs et l’orchestre pour le monte-charge : on a vu dix fois ces querelles d’ego, et la hiérarchie que chacun veut s’inventer. Éric Toledano : Dans les mariages, on a toujours été touchés par ceux qui auraient voulu être plus. Je pense beaucoup au personnage de Gilles, un chanteur qui aurait voulu jouer devant un vrai public. On a u

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Y a comme une noce… : "Le Sens de la fête" de Éric Toledano & Olivier Nakache

ECRANS | de Éric Toledano & Olivier Nakache (Fr, 1h57) avec Jean-Pierre Bacri, Jean-Paul Rouve, Gilles Lellouche…

Vincent Raymond | Mardi 3 octobre 2017

Y a comme une noce… :

Depuis trente ans, Max, traiteur exemplaire, organise des mariages. Mais ce soir, il arrive au bout du rouleau : ses vies personnelle et professionnelle semblent s’être concertées pour se déliter au cœur d’une noce compliquée. Pourtant, Max fait comme d’habitude : il gère… Cette comédie douce-amère est taillée sur mesure pour (et un peu par) Jean-Pierre Bacri, idéal en chef-d’orchestre désabusé d’un cortège de bras-cassés, de parasites et d’imprévus. Le droopyssime comédien a en effet mis la main à la pièce montée scénaristique, permettant de judicieuses relances quand le soufflé tend à retomber. On ne fera pas grief à la paire Nakache & Toledano de quelques baisses de régime : il y a tant de “vrais” personnages en jeu — pas des silhouettes — que leur donner de la substance à chacun tient du casse-museau. Essuyant bien des tempêtes, ce mariage-paquebot gouverné par le capitaine Max (seul maître à bord après les réalisateurs) rassem

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"Grand froid" de Gérard Pautonnier : cadavre en cavale

ECRANS | de Gérard Pautonnier (Fr-Bel-Pol, 1h26) avec Jean-Pierre Bacri, Arthur Dupont, Olivier Gourmet, Fedor Atkine…

Vincent Raymond | Mardi 27 juin 2017

L’entreprise funéraire d’Edmond Zweck ne devrait pas connaître la crise. Mais dans sa petite bourgade au nord de nulle part, personne ne meurt. Sur le point de licencier son fidèle Georges et son apprenti Eddy, il récupère un défunt. Hélas, les obsèques vont tourner au désastre… Distribution de prestige pour cette comédie d’humour noir-givré, rappelant à bien des égards cette frange de cinéma nordique qui joue sur l’absurdité découlant de la dilatation du temps : chez Roy Andersson, van Warmerdam, Kaurismäki, mais aussi les Coen de Fargo, quand le dérisoire devient par la contemplation forcenée un inépuisable réservoir d’extraordinaire et l’incongru totalement banal — tel le restaurant asiatique, inattendu dans ce décor. Si l’insolite surgit pour faire pivoter l’histoire vers un burlesque macabre, il reste des non-dits tout aussi porteurs de bizarrerie dérangeante (en témoignent les relations troubles “unissant” le prêtre à ses enfants de chœur). Il faut toutefois accepter le rythme traînant du début, parce qu’il participe pleinement de l’écriture comique. Pauton

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"Toril" : De l’herbe ou des légumes ?

Et aussi | Pour sauver son maraîcher de père de la banqueroute, un petit planteur de cannabis se sert du hangar familial pour écouler, durant un temps qu’il imagine (...)

Vincent Raymond | Mardi 13 septembre 2016

Pour sauver son maraîcher de père de la banqueroute, un petit planteur de cannabis se sert du hangar familial pour écouler, durant un temps qu’il imagine bref, d’énormes quantités de stupéfiants pour le compte du parrain local. Or ce dernier, convaincu par la couverture, ne voit pas l’intérêt de s’en priver ; il menace de jeter dans son toril ceux qui contrecarreraient ses plans. En cette rentrée, les gros bovins semblent se complaire dans la fréquentation des marginaux. Mais si dans Rodéo (sorti le 7 septembre), ils permettaient à des vachers de subsister, ils servent ici de supplétifs à un caïd — à front de taureau, forcément — appréciant leur brutalité meurtrière. En fait, c’est leur puissance allégorique, peckinpahesque pourrait-on dire, qui fascine Laurent Teyssier ; leur potentiel de destruction massive annonçant un finale façon puzzle. Même si Vincent Rottiers lègue toute sa fièvre à ce fils pris dans l’engrenage, Toril reste un peu court sur pattes. Il y a bien une tent

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"Nocturama" : une nuit close vue par Bertrand Bonello

Le Film de la Semaine | Après deux films en costumes (L’Apollonide et Saint Laurent), Nocturama signe le retour de Bertrand Bonello au plus-que-présent de l’allégorique pour l’évocation d’une opération terroriste menée par un groupuscule de jeunes en plein Paris. Brillant, brûlant et glaçant.

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Voici des temps absurdes où l’on en vient à redouter les attentats autant pour leur inqualifiable barbarie que pour leurs conséquences sur la diffusion des œuvres cinématographiques susceptibles de les évoquer. Où, en somme, des auteurs proposant une lecture analytique souvent clairvoyante des métaphénomènes sociétaux, voient la carrière de leur film avortée parce que leur fiction s’accorde avec l’actualité, ou lui fait un cuisant écho. Made in France de Nicolas Boukhrief et Bastille Day de Peter Watkins ont déjà payé un lourd tribut en étant retirés de l’affiche ; quant à l’extraordinaire Les Cow-boys de Thomas Bidegain, il a senti le vent du boulet. Espérons que Nocturama,

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Dheepan

ECRANS | Jacques Audiard a décroché une Palme d’or avec un très bon film qui n’en avait pourtant pas le profil, même si cette histoire de guerrier tamoul cherchant à construire une famille en France et se retrouvant face à ses vieux démons est plus complexe que son pitch ne le laisse croire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 juillet 2015

Dheepan

Prenons une métaphore footballistique : si Un prophète était dans la carrière de Jacques Audiard un tir cadré et De Rouille et d’os un centre décisif, Dheepan fait figure de passe en retrait… Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne conduira pas à un but, et c’est bien ce qui est arrivé à Cannes, puisqu’il est reparti avec une Palme d’or qui a surpris tout le monde. Mais c’est peut-être le propre des grands films que d’apparaître sous un jour fragile tout en laissant la sensation d’assister à quelque chose de fort qui nous accompagnera longtemps après. Dheepan s’ouvre sur la préparation d’un bûcher où l’on va brûler des cadavres. Nous sommes au Sri Lanka et la guerre civile se termine, soldant la défaite des Tigres tamouls. Parmi eux, Dheepan observe les dépouilles de ses compagnons avec résignation ; la guerre est derrière lui, mais que lui réserve l’avenir ? C’est une femme, Yalini, qui lui offre une porte de sortie : elle traverse le camp de réfugiés à la reche

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Bodybuilder

ECRANS | De et avec Roschdy Zem (Fr, 1h44) avec Vincent Rottiers, Yolin François Gauvin, Marina Foïs…

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2014

Bodybuilder

Faire un film réaliste et honnête sur le milieu du bodybuilding français est un défi inattendu de la part de Roschdy Zem, dont c’est le troisième long en tant que réalisateur après deux tentatives — Mauvaise foi et Omar m’a tuer — assez catastrophiques, chacune à leur manière. La vision de ces corps monstrueux et l’appréhension de l’esprit quasi philosophique qui préside à leur transformation produit d’ailleurs parfois un certain vertige. Mais c’est surtout grâce à la présence incroyable de Yolin François Gauvin, sommet de virilité tranquille dont le visage et la voix impassibles semblent déconnectés de son impressionnante masse musculaire, que le film trouve une vraie raison d’être. Il rejoint ainsi la belle lignée des Ventura ou Michel Constantin, anciens boxeurs devenus acteurs charismatiques du cinéma populaire français. Mais Zem n’est pas Melville ou Giovanni, et plutôt que de lui offrir une solide intrigue de polar, il le plonge dans une très banale histoire de transmission père / fils compliquée, dans laquelle Vincent Rottiers fait assez

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La Marche

ECRANS | De Nabil Ben Yadir (Fr, 2h) avec Tewfik Jallab, Olivier Gourmet, Charlotte Le Bon, Vincent Rottiers…

Christophe Chabert | Mercredi 20 novembre 2013

La Marche

La marche contre le racisme et pour l’égalité, partie des Minguettes de Vénissieux il y a trente ans, méritait mieux que ce navet dont les maladresses se retournent contre son message même. La caractérisation des marcheurs est au-delà du stéréotype, et leur évolution est conduite avec d’énormes sabots, quand cela ne relève pas de l’aberration totale. Ainsi du personnage de Philippe Nahon, franchouillard grognon et raciste qui finit en défenseur fervent d’une France métissée ; mais les autres sont à l’avenant, telle cette pseudo Fadela Amara qui découvre, après une bonne dizaine de séquences à éructer en féministe courroucée, que le dialogue apaisé, c’est bien, en fait. Tout est exagéré, outré, noyé dans un humour de multiplexe et, pire du pire, écrit avec un manuel de scénario à l’américaine sur les genoux. Le film a donc besoin sans cesse de désigner des ennemis pour créer du conflit dramatique et en général ce sont les péquenauds français, forcément cons, intolérants, fermés, méchants qui en prennent pour leur grade ­— mais même SOS Racisme se fait tacler dans les cartons de fin ! La nuance n’est donc pas le fort de La Marche, mais la mise en scène non plus, s

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«Rendre la réalité poétique et la poésie réaliste»

ECRANS | Entretien avec Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 février 2013

«Rendre la réalité poétique et la poésie réaliste»

Comment passez-vous d’un film à l’autre ? Est-ce que par exemple ici, l’envie était de travailler avec de jeunes acteurs ?Agnès Jaoui : Oui et non.Jean-Pierre Bacri : Non et oui. On a voulu écrire pour de jeunes acteurs au début.Agnès Jaoui : Oui, on vieillit ! On commence toujours par établir ce que l’on veut faire, c’est déjà une grande partie du travail. Et ça fait très longtemps qu’on a envie de trouver des formes différentes, puisque le fond, les thèmes sont sensiblement les mêmes. Il y a des archétypes qui se retrouvent…JPB : On a une aire d’exploration et on privilégiera telle ou telle région de cette aire.AJ : En général, on n’arrive pas à trouver cette forme différente. Cette fois, on y est mieux arrivé.JPB : On jubile à l’idée de trouver une forme ludique, comme on aime en voir en tant que spectateur. Je cite toujours Un jour sans fin, mais ça peut être autre chose. On avait imaginé une structure à la Rashomon, ou partir de la fin comme chez Pinter. On n’a pas grand chose à dire au début, donc il fa

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Au bout du conte

ECRANS | Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri font entrer une fantaisie nouvelle dans leur cinéma, en laissant à une génération de jeunes comédiens pris à l’âge des contes de fées le soin de se heurter à leur réalité d’adultes rattrapés par l’amertume et les renoncements. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 février 2013

Au bout du conte

Il était une fois une petite révolution dans le cinéma de Bacri et Jaoui, qui ronronnait gentiment dans sa formule avec Parlez-moi de la pluie. Voilà que ces maîtres du dialogue et du scénario, ces deux acteurs virtuoses, se décident à oser la fantaisie filmique là où jusqu’ici leur caméra se devait d’être transparente. Cure de jouvence effectuée à une double source : celle des contes de fée, dont Au bout du conte transpose dans un contexte contemporain les figures les plus identifiées — le chaperon rouge et son grand méchant loup, la reine cruelle obsédée par sa beauté et par une Blanche-Neige trop jeune, la pantoufle de Cendrillon et son prince charmant ; et ceux qui y croient, des jeunes gens qui sont aussi, réalisme oblige, de jeunes comédiens, tous très bons, même Agathe Bonitzer. Cela change beaucoup à l’écran, mais rien sur le regard que posent Bacri et Jaoui sur le monde ; au contraire, en opposant à ce sang neuf la bile noire et amère coulant dans les veines d’une poignée d’adultes revenus de tout — l’amour, la paternité, le progrès,

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Renoir

ECRANS | De Gilles Bourdos (Fr, 1h51) avec Michel Bouquet, Vincent Rottiers, Christa Theret…

Christophe Chabert | Jeudi 20 décembre 2012

Renoir

Quel est l’angle de ce Renoir signé Gilles Bourdos ? Ni biopic du père Auguste, saisi au crépuscule de sa vie, ni regard sur la jeunesse du fils Jean, soldat au front et pas encore cinéaste, le film s’intéresse surtout à ce qui va temporairement les unir : la belle Andrée Heuschling, modèle d’Auguste puis amante de Jean, avant de devenir son actrice sous le pseudonyme de Catherine Hessling. Le film ne va pas jusque-là et c’est comme un aveu de la part de Bourdos : le cinéma ne l’intéresse pas, ni comme sujet, ni comme matière. Tout au plus aime-t-il faire des images où il retrouve la lumière des tableaux de Renoir ; par contre, diriger les acteurs ou trouver un point de vue pour sa mise en scène est le cadet de ses soucis. Les scènes se déroulent dans la neurasthénie la plus complète, Christa Theret est ramenée à une pure présence charnelle, et même Michel Bouquet en fait trop (il faut le voir bredouiller des «Mon Jeannot !» dans sa fausse barbe pour mesurer le désastre). Un gâchis monumental. Christophe Chabert

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«Chercher Jean-Pierre»

ECRANS | Rencontre autour de la rencontre de Jean-Pierre Bacri et Pascal Bonitzer pour Cherchez Hortense : deux mondes de cinéma a priori étanches, mais unis au cours de l’interview par une vraie complicité. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 3 septembre 2012

«Chercher Jean-Pierre»

Qui est allé chercher l’autre ? Est-ce un rôle écrit pour Jean-Pierre ? Pascal Bonitzer : C’est moi qui suis allé chercher Jean-Pierre, évidemment… Jean-Pierre Bacri : Ou alors il aurait fallu que je lise par Agnès de Sacy le scénario. Et je lui aurais dit : «S’il te plait, dis-lui de penser à moi !». Mais non… Cela aurait pu être une volonté de travailler avec Pascal Bonitzer… JPB : Certes ! Mais mon orgueil stupide ne m’a jamais permis d’écrire à un metteur en scène. Enfin, ce n’est pas de l’orgueil, plutôt une théorie : un acteur qui n’est pas désiré est très malheureux. De même, quand je ne suis pas désiré par une femme, je ne peux pas la convaincre d’être gentille avec moi. C’est ce qui fait que je n’ai jamais pu écrire une lettre à un metteur en scène pour lui dire que j’aimais beaucoup son travail et que j’aimerais travailler un jour avec lui. Parce que s’il me prend, j’aurai toujours dans la tête cette espèce de ver vorace qui dira : «Évidemment, tu lui as demandé». Donc c’est bien vous, Pascal, qui êtes à l’origine de

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Cherchez Hortense

ECRANS | De Pascal Bonitzer (Fr, 1h40) avec Jean-Pierre Bacri, Kristin Scott-Thomas, Isabelle Carré…

Christophe Chabert | Mercredi 29 août 2012

Cherchez Hortense

Depuis Encore, son premier film, le cinéma de Pascal Bonitzer semblait enfermé dans sa propre formule, mélange de parisianisme intello et de lacanisme froid. Cherchez Hortense, d’une certaine manière, n’échappe pas à cette règle : Bonitzer truffe le film de rimes internes aussi ludiques que vaines (un exemple : la femme de Bacri s’appelle Iva, son fils s’appelle Noé) et son intrigue, aussi sophistiquée soit-elle, se réduit in fine à un classique marivaudage avec amant et maîtresse doublé d’un Œdipe tardif. Si le tout est assez mécanique, chaque partie est beaucoup plus libre et enlevée que d'habitude, avec notamment trois séquences extraordinaires qui confrontent Bacri et Claude Rich, entre pure comédie et inquiétude glacée. Bonitzer arrive certes un peu en retard sur la question des sans-papiers, mais il confère une certaine force à son sujet en filmant les ors de la République et ses serviteurs implacables, tellement engoncés dans leur fonction régalienne qu’ils n’ont plus aucun contact avec les réalités humaines qu’ils traitent. Mais le film vaut surtout pour la prestation, une nouvelle fois fabuleuse, de Jean-Pierre Bacri. On a souvent dit

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Love and Bruises

ECRANS | De Lou Ye (France, 1h45) avec Tahar Rahim, Corinne Yam, Vincent Rottiers…

Jerôme Dittmar | Vendredi 28 octobre 2011

Love and Bruises

Suzhou River avait lancé Lou Ye comme potentiel successeur de Wong Kar Wai. La comparaison n'a pas tenu longtemps. Dix ans après le cinéaste court encore les festivals mais sa côte reste en berne. Love and Bruises n'y changera rien. Exilé à Paris pour adapter le roman d'une étudiante chinoise décrivant sa passion amoureuse avec un Français, Lou Ye suit son éternel programme inspiré par la révolution sexuelle. Composant un film physique, sur des corps enchainés, où sexe et liberté résonnent ensemble, dans le monde et au travers de trajectoires individuelles, le cinéaste se heurte à un mur : sa mise en scène à l'épaule, écrasante, sans idée, courant débraillée derrière la spontanéité de ses acteurs. En quête de réalisme, Lou Ye s'agite dans les pires endroits et mélange tout. Il veut filmer le mystère du désir sans perdre de vue féminisme et matérialisme pour donner du poids à l'affaire. Tout ça finit mal, sur un film moche, lourd, étouffant et mesquin avec ses personnages. Jérôme Dittmar

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Je suis heureux que ma mère soit vivante

ECRANS | Après le fastidieux 'Un secret', Claude Miller cosigne avec son fils Nathan un film inattendu, sec et noir, qui emmène le fait-divers initial vers des abîmes d’ambiguïté. Et révèle un très grand acteur, Vincent Rottiers. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 23 septembre 2009

Je suis heureux que ma mère soit vivante

Le début du nouveau film de Claude (et Nathan) Miller provoque une certaine confusion. On y voit un gamin et un adolescent qui sont peut-être le même personnage, deux mères, un père qui a l’air de souffrir d’un mal inconnu… Deux environnements aussi : les vacances ensoleillées à la mer et l’atmosphère étouffante d’un appartement plongé dans le noir. La suite du film remettra les pièces de ce puzzle dans l’ordre, mais cette introduction éclatée aura semé le germe de l’inquiétude dans l’esprit du spectateur : quelque chose cloche dans la vie de Thomas, quelque chose lié à sa petite enfance, quand on l’appelait encore Tommy. Enlevé par l’assistance publique à une mère négligente, placé dans une famille idéale de petits-bourgeois accueillants, sur la voie d’une certaine stabilité sociale, il n’a pourtant jamais fait le deuil de ses origines. Révolté à l’adolescence, il profite de sa majorité pour partir à la recherche de sa «vraie» mère. Et la découvre dans une cité HLM, avec nouveau mec et nouvel enfant, encore jeune, encore désirable, toujours aussi peu responsable. Thomas ne sait pas quelle place prendre auprès de cette mère si peu maternelle, et elle ne sait pas vraiment quoi fa

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Adieu Gary

ECRANS | De Nassim Amaouche (Fr, 1h15) avec Jean-Pierre Bacri, Dominique Reymond… (sortie le 22 juillet)

Christophe Chabert | Vendredi 10 juillet 2009

Adieu Gary

Grand prix de la Semaine de la critique au dernier festival de Cannes, Adieu Gary est effectivement une jolie découverte, malgré ses petits défauts (de jeunesse ?). Après des années d’absence, Samir revient dans son «pays», une cité ouvrière ardéchoise figée après la fermeture de l’usine, et y retrouve son père et ses amis, tous plombés par la résignation. Le décor étonnant du film est pour beaucoup dans sa séduisante étrangeté : dans cette ville fantôme, les personnages sont effectivement en train de devenir des spectres de leur humanité passée. La manière dont Amaouche aborde les questions sociales contemporaines (le deal de drogue, le chômage endémique, l’immigration), sans s’y appesantir mais avec d’étonnantes ellipses de mise en scène, témoignent d’un réel talent de cinéaste. Dommage dès lors que son travail en vignettes subisse un réel passage au vide en son milieu (le film, pourtant très court, est encore un peu long). Il faut donc attendre les dernières séquences, très touchantes, pour que les personnages sortent de leur apathie et se remettent à espérer, ensemble. Christophe Chabert

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Parlez-moi de la pluie

ECRANS | Le troisième film d’Agnès Jaoui reprend, avec un peu trop d’évidence, les thèmes développés dans les deux précédents, mais y fait entrer une nouvelle figure : Jamel Debbouze, impressionnante raison d’être de cette comédie douce-amère. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 4 septembre 2008

Parlez-moi de la pluie

Il arrive à Agnès Jaoui ce qui est arrivé, au mitan des années 80, à Woody Allen (cinéaste qu’elle a toujours considéré comme un modèle) : une sensation de redite brillante, de trop grande maîtrise dans l’écriture et de sécurité tranquille dans la mise en scène, invisible plutôt que transparente. Son nouveau film, Parlez-moi de la pluie, s’articule autour de deux axes : un reportage autour d’une femme se lançant en politique et ses retrouvailles avec sa sœur dans la maison familiale. Jaoui y reprend le thème de Comme une image : les rapports de vassalité entre ceux qui sont destinés, par atavisme ou par ambition, à réussir et ceux qui avancent dans la vie avec un pied-bot social. Quant aux difficiles relations humaines au sein d’une fratrie, Jaoui les avait déjà évoqués comme auteur dans Un air de famille et Cuisines et dépendances. La présence, formidable mais familière, de Jean-Pierre Bacri en documentariste mytho, rajoute à cette sensation d’être en territoire déjà connu. Certes, les dialogues sont brillants, les situations justes, parfois hilarantes, et l’envie d’élaborer un discours en conservant une subtile dialectique est louable. Mais

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