La Proie

ECRANS | Un braqueur de banque s’évade de prison pour mettre hors d’état de nuire un pédophile : avec un humour noir, un esprit anar et une réelle efficacité, Eric Valette confirme qu’il sait faire en France du cinéma de genre crédible. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 avril 2011

On dresse des lauriers prématurés à Fred Cavayé, Olivier Marchal est désormais intouchable, mais Éric Valette reste négligé par ceux qui rêvent d'une résurrection du cinéma de genre français. Maléfique et Une affaire d'état  montraient pourtant que Valette en avait dans l'estomac, et qu'il savait adapter les codes du film d'horreur et du polar d'espionnage à la réalité hexagonale contemporaine. La Proie sonnera-t-il l'heure de la reconnaissance ? Si le film n'est pas sans défaut (un passage à vide au cœur du récit), il confirme l'intelligence de son metteur en scène et sa montée en puissance. L'intrigue, astucieuse, commence quand Franck Adrien, un braqueur de banques emprisonné (Dupontel, dans un impressionnant registre physique) confie à son co-détenu Jean-Louis ses secrets. Condamné — à tort selon lui — pour viol sur mineure, Jean-Louis est libéré et s'empresse de récupérer le magot planqué par Adrien, avant de kidnapper sa fille. Une sanglante évasion plus tard, Franck se met en chasse du pédophile tandis que la police est à ses propres trousses.

Les racines du mal

De cette course contre la montre, Valette tire d'abord des morceaux de bravoure décomplexés et rigoureusement mis en scène, que ce soit une poursuite sur les wagons du RER ou un gunfight percutant. Mais l'intérêt de "La Proie" est ailleurs, dans son escalier du mal où les apparences sont particulièrement trompeuses. Franck Adrien a tout de la brute froide et cruelle, et pourtant il est le véritable héros de La Proie. À l'inverse, Jean-Louis Maurel est un prototype de Français exemplaire avec ses airs de bourgeois attentionné et sa femme tirée à quatre épingles — Valette s'amuse à coller à Natacha Régnier une très visible croix catholique autour du cou. C'est la grande idée du film, là où résident sa subversion et l'esprit anar du réalisateur : Maurel est insoupçonnable car la société — et la police, à la ramasse, sauf le personnage de femme flic virile campée par Alice Taglioni — a déjà préjugé ses coupables. Le cabotinage hilarant de Stéphane Debac dans le rôle de Maurel donne à Valette l'opportunité d'envoyer quelques tacles rigolards contre les tenants d'une France où les criminels seraient forcément jeunes, basanés et parleraient comme des rappeurs. Si La Proie est un polar français exemplaire, c'est avant tout parce qu'il parle de la France, mais aussi parce qu'il la filme comme un territoire varié et complexe, source de fictions qui interrogeraient sans démagogie son état de déréliction.

La Proie
D'Éric Valette (Fr, 1h42) avec Albert Dupontel, Alice Taglioni, Stéphane Debac…

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Seuls contre tous : "Adieu Les Cons" d'Albert Dupontel

Comédie | La Mano et Virginie Efira enchantent cette dramédie de Dupontel.

Vincent Raymond | Lundi 26 octobre 2020

Seuls contre tous :

Il est suicidaire, elle est condamnée. Elle cherche son enfant abandonné, il veut bien lui donner un coup de main (un peu forcé par les circonstances), avec l’appoint d’un non-voyant traumatisé par la police et leurs violences… aveugles. L’expérience (réussie) d’adaptation au format superproduction, Au revoir là-haut, ne signifiait donc pas rupture avec le cinéma d’avant d’Albert Dupontel — cet artisanat esthétique peuplé de rebelles aux instances autoritaires de la société, à son arbitraire stupide, à ses absurdités. Et comme pour Guédiguian à l’occasion du Promeneur du Champ de Mars, le fait de s’octroyer cette parenthèse aura été salutaire : l’auteur-interprète se “retrouve” en renouant avec son univers tant burlesque que satirique, où s’invitent les témoins habituels de sa causticité (le prodigieux Nicolas Marié, Terry Gilliam…), de savoureuses apparitions et une nouvelle venue touchante, Virginie Efira. Entre burlesque kafkaïen et nostalgie jeunettienne, cette dramédie bercée par la Mano Negra palpite co

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Gavalda remix : "Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part"

Drame | Jean-Pierre, qui s’est jadis rêvé comédien, a depuis rejoint avec succès le négoce des vins. Aîné d’une fratrie comptant Juliette (une prof démangée par l’écriture et tout juste enceinte), Mathieu, employé timide et Margaux, photographe en galère, il traverse une phase difficile…

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Gavalda remix :

En transposant à l’écran l’ouvrage homonyme d’Anna Gavalda, Arnaud Viard s’est attelé à un double défi. D’abord, d’unifier les nouvelles du recueil en une seule trame narrative sur le modèle de ce qu’avait accompli Robert Altman à partir de Neuf histoires et un poème de Carver pour bâtir son Short Cuts. Ensuite, de prendre le risque de décevoir les millions (oui oui) de lecteurs — voire adulateurs — de l’autrice qui avaient pu se forger du recueil leurs propres images. On ne contestera pas l’option choisie, évitant le morcellement du film à sketches, ni le choix de la distribution (les comédiennes et comédiens sont globalement bien trouvés, en particulier Rouve et Taglioni, quand la douleur les traverse comme un fantôme puis les habite). Mais quelle plaie de devoir, encore et toujours, subir ces destins de familles parisiennes pseudo normales, c’est-à-dire forcément pourvues d’une gentilhommière en province ou en grande couronne, où l’on se rend pour les anniversaires d’ancêtres et la Noël (et les chamailleries afférentes). Il y a quand même une douce contradic

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"Le Serpent aux mille coupures" : mort sûre violente

ECRANS | de Éric Valette (Fr-Bel, int. -16 ans, 1h46) avec Tomer Sisley, Terence Yin, Pascal Greggory…

Vincent Raymond | Mardi 4 avril 2017

Un rendez-vous entre truands qui tourne mal transforme un coin de campagne en apparence tranquille en champ de bataille pour un soldat perdu, la pègre internationale, la police et des paysans racistes. Les balles vont siffler ; elles ne seront pas de paille… Adaptée de et par DOA, cette série B sans figure totalement positive rappelle, le soleil en moins, le Canicule de Vautrin (et Boisset). Tomer Sisley joue les semeurs d’ivraie en investissant une ferme et prenant en otages ses propriétaires, mais tout brutal qu’il soit, il paraît finalement débonnaire comparé aux autres abominables débarquant d’un peu partout — dont l’épouvantable Tod, expert en tortures asiatiques. Si les écorchements et/ou scarifications prodigués par icelui remplissent leur office de produit d’appel gore, ils présentent moins d’intérêt que le traitement — un peu superficiel, hélas — d’un certain monde rural solidement ancré dans son conservatisme xénophobe. Lequel doit beaucoup à une troupe d’interprètes peu connus.

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Les Premiers, les Derniers

ECRANS | De et avec Bouli Lanners (Fr/Bel, 1h33) avec Albert Dupontel, Suzanne Clément, Michael Lonsdale, Max von Sydow…

Vincent Raymond | Mardi 26 janvier 2016

Les Premiers, les Derniers

Si la relecture du western est tendance, pour Bouli Lanners, ce n’est pas non plus une nouveauté : il lorgnait déjà sur les grands espaces et le road movie dans ses œuvres précédentes — voir Les Géants (2011). Situé dans un no man’s land contemporain — un Loiret aussi sinistre que la banlieue de Charleroi un novembre de chômage technique — Les Premiers, les Derniers fait se croiser et se toiser dans un format ultra large des chasseurs de prime usés, de vieux Indiens frayant avec la terre, une squaw en détresse ainsi que l’inévitable horde de bandits aux mines patibulaires. Cousin belge de Kervern et Delépine qui aurait fréquenté le petit séminaire, Lanners diffuse en sus dans cette re-composition décalée un étonnant souffle de spiritualité continu, faisant de ses personnages des messagers et de leur trajectoire une sorte de parabole, interprétation du fameux verset de l’Évangile selon Matthieu : « Heureux les pauvres en esprit… ». Ajoutons que Jésus se balade de-ci de-là, que les comédiens Michael Lonsdale et Max von Sydow chantent des cantiques : le propos mystiqu

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En équilibre

ECRANS | De Denis Dercourt (Fr, 1h30) avec Albert Dupontel, Cécile De France…

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

En équilibre

Cascadeur équestre, Marc est victime d’un accident qui le laisse dans un fauteuil roulant. C’est alors qu’il rencontre Florence, agent d’assurance chargée de l’indemniser, envers qui il éprouve d’abord méfiance et hostilité, avant de découvrir qu’elle possède une sensibilité et un cœur derrière sa carapace de bourgeoise froide. En équilibre prouve que, dans la carrière de Denis Dercourt, La Tourneuse de pages faisait office d’accident heureux. Et encore, c’est bien par son scénario et par ses acteurs que le film s’avérait un tant soit peu marquant, la mise en scène étant déjà très standard. Ici, tout est proche de l’encéphalogramme plat : l’évolution des personnages et de leur relation se fait selon un schéma incroyablement prévisible, et les deux comédiens empoignent cette partition sans conviction, comme s’ils avaient conscience de la banalité de ce qu’on leur demandait de jouer. On a même le sentiment que le handicap, depuis Intouchables, est une garantie d’émotions faciles, un sujet bankable qui autoriserait la mise en chantier du moi

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9 mois ferme

ECRANS | Annoncé comme le retour de Dupontel à la comédie mordante après le mal nommé "Le Vilain", "9 mois ferme" s’avère une relative déception, confirmant au contraire que son auteur ne sait plus trop où il veut amener son cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 octobre 2013

9 mois ferme

Avec Enfermés dehors, grand huit en forme de comédie sociale où il s’amusait devant la caméra en Charlot trash semant le désordre derrière un uniforme d’emprunt, mais aussi derrière en lui faisant faire des loopings délirants, le cinéma d’Albert Dupontel semblait avoir atteint son acmé. Le Vilain, tout sympathique qu’il était, paraissait rejouer en sourdine les envolées du film précédent, avec moins de fougue et de rage. 9 mois ferme, de son pitch — une avocate aspirée par son métier se retrouve enceinte, après une nuit de biture, d’un tueur «globophage» amateur de prostituées — à son contexte — la justice comme déversoir d’une certaine misère sociale — semblait tailler sur mesure pour que Dupontel y puise la quintessence à la fois joyeuse et inquiète de son projet de cinéaste. Certes, on y trouve beaucoup d’excès en tout genre, une caméra déchaînée et quelques passages ouvertement gore, mais aussi des choses beaucoup plus prévisibles, sinon rassurantes. Il y a surtout un mélange de re

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Le Grand Soir

ECRANS | Comme s’ils étaient arrivés au bout de leur logique cinématographique, Gustave Kervern et Benoît Delépine font du surplace dans cette comédie punk qui imagine la révolution menée par deux frères dans un centre commercial. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 1 juin 2012

Le Grand Soir

Dans Mammuth, le cinéma de Kervern et Delépine semblait toucher son acmé : leur colère froide, leur art de la mise en scène à l’humour très noir, leur goût pour le road movie, tout cela était transcendé par la rencontre avec Gérard Depardieu, à la fois grandiose et nu, dans l’abandon à son personnage et la réinvention de sa légende. Avec Le Grand Soir, c’est l’inverse qui se produit : le sujet était taillé pour eux (deux frères, l’un punk, l’autre représentant dans un magasin de literie, vivent les ravages de la mondialisation depuis un centre commercial) et l’idée de réunir Benoît Poelvoorde et Albert Dupontel, acteurs géniaux qui n’avaient jamais tourné ensemble, ressemblait à un coup de génie. Le film débute d’ailleurs par une séquence qui aurait pu être d’anthologie : face à leur paternel incarné par un impassible Areski Belkacem, les deux se lancent dans une logorrhée croisée où aucun n’écoute l’autre. En fait, on touche

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Le bon jour d’Albert

ECRANS | Albert Dupontel, comédien éclectique et cinéaste résolu, signe son quatrième film derrière la caméra, une nouvelle farce grinçante à la fantaisie visuelle méticuleuse. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 19 novembre 2009

Le bon jour d’Albert

Depuis quelques jours, une vidéo circulait sur internet où on le voyait s’énerver contre un journaliste de France 3 qui déclarait ne pas avoir vu son film avant de l’interviewer. On craignait donc de rencontrer un Albert Dupontel crispé et sur ses gardes, en promo forcée pour Le Vilain, son quatrième film en tant que réalisateur. Mais ce n’est pas le cas. Dupontel est dans un bon jour, répondant sérieusement aux questions, avec un débit qui défie la prise de notes ! On va pouvoir faire le tour des énigmes qui l’entourent. Exemple : ses films sont drôles et méchants, mais finissent toujours sur une note humaniste, entre Capra et Chaplin. C’est le cas depuis l’épilogue édénique du brutal Bernie où il chevauchait nu dans les prés sur une chanson de Bertrand Cantat… Chez Dupontel, plus on détruit, plus on gagne son ticket pour le salut. Une sorte de rédemption par le chaos qui se traduit par un mélange furieux de naïveté et d’humour hara-kiri… «Je n’ai jamais quitté l’enfance», avoue Dupontel. «L’enfance, c’est l’eldorado de l’artiste. Je m’en rends compte quand je regarde Terry Gilliam ; c’est flagrant dans le sujet de ses films mais aussi dans sa manière de se compor

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Le Vilain

ECRANS | De et avec Albert Dupontel (Fr, 1h25) avec Catherine Frot, Nicolas Marié…

Christophe Chabert | Mardi 17 novembre 2009

Le Vilain

Au cinéma de Dupontel, on accole souvent l’étiquette de «cartoon live», ce quEnfermés dehors, son œuvre la plus ambitieuse, avait entériné. Le Vilain, projet plus modeste, s’inscrit plutôt dans une ligne claire franco-belge, où le dessin s’efface devant le récit. Soient les retrouvailles entre un truand cinglé et sa gentille et increvable maman, vingt-cinq ans après le départ du fiston. Découvrant que son rejeton est une crapule depuis sa pas tendre enfance, elle décide de lui faire regretter ses errements ; en retour, il s’entête à la faire passer de vie à trépas. L’argument fait très bip bip contre le coyote, mais le scénario met un point d’honneur à ne pas s’enfermer dans son pitch. Plein de bifurcations au risque d’être inégal, le film fonctionne comme une comédie noire et méchante où Dupontel en fait des tonnes et Catherine Frot ne boude pas son plaisir d’abîmer son image d’actrice pour lecteurs de 'Télérama'. D’ordinaire, on n’aime pas écrire ça, mais Le Vilain est vraiment un film sympa — parce qu’il ne l’est pas, justement. CC

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Une affaire d'État

ECRANS | De retour en France, le réalisateur de 'Maléfique' Eric Valette signe un polar politique intègre, noir, violent et efficace, en hommage au cinéma populaire des années 70. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 novembre 2009

Une affaire d'État

Le vent de la nostalgie souffle du côté des années 70, époque où le cinéma d’ici accouchait d’œuvres populaires dignes et couillues. Mais là où Christian Carion et François Favrat ratent le coche en signant des films datés dans le fond mais surtout dans leur forme, Eric Valette, plus malin, met à profit son expérience américaine (restée inédite chez nous) pour insuffler une vigueur très contemporaine à sa mise en scène et ne retient des 70’s qu’un esprit anar et nihiliste. Dès les premières séquences, où l’explosion d’un avion en plein vol raccorde avec une partouze feutrée entre pontes de la politique et de l’industrie, le cinéaste affirme qu’il ne fera pas de compromis avec les normes du prime time. C’est ce qui réjouit dans 'Une affaire d’état' : le film ne recule pas devant la violence de son récit, sans pour autant tomber dans la complaisance cracra (on est loin d’Olivier Marchal), et impose un tableau déliquescent de la démocratie française et de ses institutions. Le premier acte, où une tentative de libération d’otages ratée révèle un trafic d’armes avec l’Afrique conduite par un patron proche du président (André Dussollier, glaçant de cynisme poli), met ainsi à nu une pyram

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Deux jours à tuer

ECRANS | de Jean Becker (Fr, 1h25) avec Albert Dupontel, Marie-Josée Croze…

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2008

Deux jours à tuer

Deux jours à tuer est un document passionnant pour comprendre la psyché de son réalisateur, le controversé Jean Becker. Auteur de deux beaux films ces dernières années, Les Enfants du marais et Effroyables jardins, cet artisan modeste et parfois inspiré est aussi un auteur au pré carré exigu, qui quand il s’en écarte tombe carrément dans le ravin (rappelez-vous du très raté Un crime au paradis). Ainsi du début de Deux jours à tuer : le cadre travaillant dans la pub interprété par ce nouveau mercenaire du cinéma français qu’est Albert Dupontel, pète les plombs, quitte son job, dit ses quatre vérités à sa bourgeoise de femme (pauvre Marie-Josée Croze, on se demande ce qu’elle a fait pour mériter ça !) puis à ses hypocrites d’amis trop gauche caviar à son goût. Cette première partie, qui se voudrait féroce, sonne complètement faux — et pas seulement à cause d’un nombre impressionnant de faux raccords. La cruauté des dialogues et des situations est si forcée qu’on se demande quel chien enragé à mordu Jean Becker. La réponse vient ensuite : en fait, Becker est un vrai gentil (et donc, par extension, un faux méchant) ; son jeu de massacre cachait un secret inavouable (surtout par nous,

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