Habemus Papam

ECRANS | Nanni Moretti invente une fiction où la fonction (papale) réveille le vague à l’âme d’un cardinal qui se rêvait comédien. Ce n’est pas une farce mais une belle comédie douce-amère avec un Michel Piccoli formidable d’évanescence. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mercredi 31 août 2011

Habemus papam débute par une collision de cérémoniaux. Il y a celui qui précède l'élection d'un nouveau pape, lui-même décomposé en plusieurs petits rituels : le défilé des cardinaux en habits se poursuit par une séance de vote où chacun d'entre eux hésite sur le nom qu'il va inscrire, puis tremble à l'idée que son voisin le désigne. Là où l'on imaginait Nanni Moretti fidèle à lui-même, sacrifiant sa mise en scène sur l'autel du sarcasme, c'est l'inverse qui se produit : on a rarement vu réalisation aussi appliquée de la part du cinéaste de Journal intime, et son humour sert pour une fois la crédibilité de la situation. Si ironie il y a, elle se fait à l'encontre de l'hystérie journalistique qui fait rage à l'extérieur du Vatican, où les télés font le pied de grue en commentant l'absence d'événement — car l'élection s'éternise. Déjà, Moretti pose le principe du film : un va-et-vient entre ce qui (ne) se passe (pas) dans les murs — urbi — et la vie qui se répand anarchiquement au-dehors — orbi. Quand Moretti, psychanalyste dans la fiction, viendra à la rescousse du nouveau Pape, submergé par la tâche qui lui incombe et incapable de l'affronter, on pense qu'il va introduire cette vie-là dans le cercle secret des hautes sphères catholiques.

Ceci est son corps

Or, ce n'est pas tout à fait ce qui arrive. Car l'approche psy tourne court et le Pape s'échappe dans les rues de Rome, tandis que l'analyste est enfermé contre son gré au Vatican. Moretti s'amuse alors à renverser discrètement le grand dualisme chrétien : le Pape va s'approcher de ses rêves d'enfance disparus (être un acteur de théâtre), seul moyen d'apaiser une âme devenue trop lourde à charrier ; le psy, lui, organise un vaste tournoi de volley ball avec les cardinaux, qui font l'apprentissage de la légèreté du corps, transcendés par l'esprit d'équipe. Belle idée, un peu disproportionnée dans son traitement à l'écran, et qui révèle la limite du cinéma de Moretti : il passe toujours par des coups de force scénaristiques pour avancer dans ses intrigues, incapable de relier les actes entre eux sinon par de la fantaisie pure. On s'attache donc surtout au parcours de ce Pape, vieillard aux yeux fatigués mais au regard malicieux, en grande partie par la force d'incarnation que lui confère Michel Piccoli. L'acteur ne fait pratiquement rien à l'écran, mais tout chez lui paraît porteur de mille émotions. Évanescent et pourtant si présent, Piccoli synthétise toute la beauté tranquille d'Habemus papam.

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Hommage à Michel Piccoli

Cinéma | Michel Piccoli fut l’incarnation parfaite de l’homme d’âge mûr de la fin des années 1960 à l’aube du XXIe siècle ; l’alter ego des plus grands cinéastes (...)

Vincent Raymond | Vendredi 11 septembre 2020

Hommage à Michel Piccoli

Michel Piccoli fut l’incarnation parfaite de l’homme d’âge mûr de la fin des années 1960 à l’aube du XXIe siècle ; l’alter ego des plus grands cinéastes autant qu’une conscience politique et morale. 2020 porte son deuil mais les salles du GRAC le célèbrent tout septembre à travers quatre films dissemblables mais, en définitive, complémentaires pour dessiner son portrait chinois : grave et intérieur dans Le Mépris, quadra en pleine sortie de route existentielle dans Les Choses de la vie, néo-primitif laissant libre court à son animalité dans Themroc, électron libre et fantasque d’une grande famille dans Milou en Mai… De quoi profiter encore de son rire, de ses sourcils et de ses rouflaquettes sur grand écran.

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Mia Madre

ECRANS | Méditation mélancolique sur l’acceptation de l’inéluctable, réflexion sur la transmission, le nouveau Moretti est surtout un splendide portrait de femme au bord de la crise de nerfs, ainsi qu’au seuil d’une nouvelle vie.

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Mia Madre

Comme Almodóvar en son temps, Moretti s’était présenté à Cannes avec une œuvre aux échos mélodramatiques abordant sous toutes ses coutures le rapport à la mère ; longtemps pressenti comme un vainqueur possible de la Palme d’Or, Nanni avait finalement été écarté par le jury, comme Pedro autrefois… Les festivals sont des foires mettant en concurrence des films dissemblables, dont on n’apprécie les qualités singulières que lorsqu’ils sont vus à distance les uns des autres ; alors seulement ils ont leur chance d’être considérés pour ce qu’ils ce sont. Mia Madre n’a rien des tressautants carnets politico-caustiques de Moretti ; et s’il appartient à cette veine réservée qui avait donné La Chambre du fils — le plus consensuel de ses films — il est heureusement davantage marqué de son sceau, en versant dans l’ironie et l’onirisme. Ce triple portrait de femmes (grand-mère, mère, fille) se centre sur une réalisatrice en plein marasme personnel et professionnel. Une femme entre deux âges mais dans sa globalité, qui assume un tournage compliqué, dont la vie privée s’effiloche ; la mère se meurt peu à peu, la fille s’affranchit doucement. Et accomplissant en sus,

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Cinéma : une rentrée en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Cinéma : une rentrée en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août — une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre, The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28, Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poids lourds écartés de Cannes mais chouchous du public préparent leur revanche. Youth, nouvelle méditation mélancolique sur l’âge et le temps qui file signée Paolo Sorrentino, réunissant

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Cannes 2015, jour 4. La mère des songes.

ECRANS | "The Sea of Trees" de Gus Van Sant. "Mia Madre" de Nanni Moretti. "Les Milles et une nuits, volume 1" de Miguel Gomes.

Christophe Chabert | Dimanche 17 mai 2015

Cannes 2015, jour 4. La mère des songes.

Cannes 2015, de l’avis général, c’est l’enfer. Après les exploitants, c’est au tour de la presse, et notamment de son lumpenprolétariat, de râler sévère contre l’organisation. Il fallait en tout cas arriver deux bonnes heures à l’avance, cuire tel un poulet au four en faisant la queue et réciter une prière aux dieux du cinéma pour espérer voir les projections du Gus Van Sant et du Todd Haynes, du moins si l’on ne faisait pas partie du gotha de la critique. De plus en plus terrible année après année, cette répartition engendre qui plus est des comportements particulièrement rustres, les copains se gardant des places dans les queues puis dans les salles, histoire de s’assurer que l’on ne finisse pas le cul sur les marches — dans le meilleur des cas — ou le bec dans l’eau — dans le pire. Bref, une réforme de ce fourbi paraît inéluctable, et on rêve que tout cela se termine à la loyale : premier arrivé, premier servi, quitte à ce que, telles des groupies avant un concert de rock, certains en soient à planter leur tente devant les barrières pour être sûrs de dégotter le précieux sésame. The Sea of Trees : Van Sant se fait hara kiri Évidemment, la rage

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Cannes, jour 3 : Sérieux comme un pape

ECRANS | Habemus papam de Nanni Moretti, Polisse de Maiwenn.

Dorotée Aznar | Samedi 14 mai 2011

Cannes, jour 3 : Sérieux comme un pape

Grand écart en compétition entre un ancien palmé (Moretti) et une invitée surprise (Maiwenn) qui tous deux regardent les institutions de leur pays : l'Eglise pour l'Italien, la police, et plus précisément la brigade de prévention des mineurs (BPM) pour la Française. D'Habemus Papam, on pouvait redouter l'habituel manque de style de Moretti et même son penchant pour les situations comiques exploitées jusqu'à l'excès, les deux défauts que l'on a toujours trouvé à la partie fiction de son oeuvre. Sur ces deux points, le film est plutôt une bonne surprise. L'introduction est aussi séduisante que les cérémoniaux qui se déroulent à l'écran, et que Moretti filme avec une étonnante délectation. On a rarement vu son cinéma adopter une telle élégance, préférant laisser la satire à sa juste place (un journaliste incompétent, point) et se concentrer sur l'enjeu en cours : l'élection d'un nouveau pape par les ecclésiastiques réunis en conclave. La scène où chaque cardinal prie pour ne pas être choisi, le moment où tous hésitent avant d'inscrire un nom sur leur petit papier auraient pu virer à la plaisanterie complice ; Moretti préfère filmer la vérité de la situation, et c'e

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Caos calmo

ECRANS | D’Antonello Grimaldi (Ita/GB, 1h55) avec Nanni Moretti, Valeria Golino…

Christophe Chabert | Vendredi 5 décembre 2008

Caos calmo

Commençons par nous faire des ennemis : le roman originel de Sandro Veronesi, chronique singulièrement chaleureuse d’un veuvage refoulé, ne méritait pas forcément le flot de dithyrambes qui a accueilli son édition française. Antonello Grimaldi et Nanni Moretti (qui officie également en tant que scénariste) ont cependant réussi à en extraire l’essentiel, élaguant le récit, au risque de recourir à des ellipses parfois un peu grossières. La mise en scène de Grimaldi cède de temps à autre à un fâcheux laisser-aller (voir la séquence tournant autour du caméo prestigieux, bâclée n’importe comment), enrobe quelques-unes de ses scènes clés comme des clips pompiers sur de la musique tendance (Rufus Wainwright, Radiohead), mais la performance exceptionnelle de Moretti finit par avoir raison de ces réserves : pour qui goûte l’art délicat du mélo, Caos Calmo est en définitive une friandise pas trop bourrative. FC

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