Jardins extraordinaires

ECRANS | Tout «résonne» avec la Biennale d’Art Contemporain, même le cinéma ! Un premier exemple au Comœdia cette semaine où l’artiste argentin Jorge Macchi présentera le film dont il s’est inspiré pour créer son œuvre présentée à la Biennale : L’Année dernière à Marienbad. CC

Dorotée Aznar | Vendredi 9 septembre 2011

Si dans un premier temps ce sont les cinéastes qui sont allés chercher dans l'art de potentielles inspirations (on pense à la spectaculaire et orageuse collaboration entre Dali et Hitchcock sur La Maison du Docteur Edwardes ou à celle, récemment exhumée, entre le même Dali et Walt Disney), ces dernières années, ce sont les artistes (contemporains) qui ont fini par utiliser le cinéma comme matière de leur travail. On se souvient du 24 hour Psycho de Douglas Gordon, où le Psychose d'Hitchcock était diffusé au ralenti pendant une journée, transformant chaque photogramme en œuvre à part entière et lui conférant une signification nouvelle, purement esthétique et non plus narrative. La démarche de Jorge Macchi, artiste natif de Buenos Aires, consiste à l'inverse à extraire l'image de l'écran et à la matérialiser dans la réalité. Mais il n'a pas choisi n'importe quel long-métrage : L'Année dernière à Marienbad, dont il a recréé le jardin au milieu de l'architecture industrielle des usines T.A.S.E. de Vaulx-en-Velin, mettant ainsi les spectateurs à la place des acteurs, tout en conservant la dimension d'inquiétante étrangeté qui a dû accompagner sa découverte en 1961. Car le film de Resnais est avant tout une grande énigme liée à son traitement novateur de l'espace et de la temporalité, du réel et du souvenir.

Labyrinthe(s)

Chez Resnais, les personnages errent dans un monde figé, clos, un grand hôtel entouré par un jardin immense. Qui sont-ils ? Que font-ils ici ? Le point de départ est lui-même une énigme : un homme dit à une femme qu'il l'a rencontrée «l'année dernière à Marienbad», mais elle ne s'en souvient plus. Est-ce qu'il ment ? Est-ce qu'elle a occulté une liaison adultère gênante pour son couple ? Plutôt que de chercher à répondre aux questions, Resnais et son scénariste Robbe-Grillet les redoublent par une forme tortueuse, où de grands travellings explorent l'espace, où les êtres se figent comme des statues, où l'on traverse des gouffres qui peuvent aussi être des changements d'époque, sinon de réalité. Des années avant David Lynch (autre cinéaste ayant clairement influencé la psyché des artistes contemporains) ou le Shining de Kubrick (dont la dernière image provoque des interprétations similaires à celle du film de Resnais), L'Année dernière à Marienbad explorait la matière cinématographique comme un labyrinthe dont seul l'auteur aurait la clé, et dans lequel le spectateur s'abandonnerait jusqu'à l'hypnose sensorielle. L'Année dernière à Marienbad
Au Comoedia, samedi 17 septembre à 18h en présence de Jorge Macchi.

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De l’amour et de la pellicule

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Christophe Chabert | Mardi 15 avril 2014

De l’amour et de la pellicule

Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la retourne dans sa programmation printanière en "Que se passe-t-il quand un cinéaste filme la femme / l’homme qu’il aime ?". Ce cycle "Je t’aime, je te filme" sera donc l’occasion de passer en revue des couples célèbres, comme celui formé par le regretté Alain Resnais et sa muse Sabine Azéma — Mélo — ou celui, tumultueux, qui unit le temps du tournage interminable des Amants du Pont-Neuf Leos Carax et Juliette Binoche. Restons en France, mais quelques années auparavant, où Jean-Luc Godard magnifia Anna Karina du Petit Soldat à Pierrot le fou, avec au milieu un film qui semble n’exister que pour elle, Vivre sa vie, travail d’iconisation amoureuse à la croisée de la fétichisation cinéphile — Karina filmée comme Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc — et de la contemplation subjuguée… C’est un rapport du même ordre que l’on trouve dans La Belle et la bête ; Cocteau est tellement fasciné par la Bête-Jean Marais qu’il en oublie complètement d

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Resnais, dernier voyage…

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Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Resnais, dernier voyage…

La disparition d’Alain Resnais est arrivée au moment où on s’y attendait le moins, juste avant la sortie du film où il semblait enfin conjurer le spectre de cette fatalité en la remplaçant par une ode joyeuse aux années qui restent à vivre… Car depuis 1984 et son sublime et aride L’Amour à mort, ses films semblaient être des répétitions générales d’un départ annoncé. À l’exception du mineur et jovial I want to go home, hommage aux bandes dessinées qu’il adorait et dans lequel il avait fait des infidélités à son cercle d’acteurs, tous étaient nimbés de ce parfum funeste. La pieuvre narrative de Smoking et No Smoking avait beau ouvrir une douzaine de récits potentiels, tous se concluaient au cimetière ; dans Les Herbes folles, la mort s’invitait littéralement par accident dans l’épilogue ; et Vous n’avez encore rien vu mettait en scène non pas une, mais deux foi

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Aimer, boire et chanter

ECRANS | Pour sa troisième adaptation d’Alan Ayckbourn et, donc, son tout dernier film, Alain Resnais choisit de laisser en sourdine ses ruminations crépusculaires pour une comédie qui célèbre la vie et la vieillesse, les artifices du théâtre et la force du cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Aimer, boire et chanter

Dans Aimer, boire et chanter il y a, comme dans tous les films d’Alain Resnais un dispositif formel fort et très visible. Trop ? C’est ce que l’on pense lors des premières séquences, où le choix de toiles peintes découpées en rideaux pour les entrées et sorties est d’un goût contestable. Cette théâtralité, qui renvoie à la pièce d’Alan Ayckbourn que Resnais adapte ici — la troisième après Smoking / No Smoking et Cœurs — est cependant justifiée par le leitmotiv qui lance chacun des actes : Colin (Hyppolite Girardot) et sa femme Kathryn (Sabine Azéma) répètent eux-mêmes une pièce de théâtre, mais n’en dépassent jamais les premières répliques, la vie et le naturel finissant par reprendre le dessus. On ne verra jamais cette pièce à l’écran, tout comme on ne verra jamais son acteur principal, George Riley, dont son médecin Colin révèle la mort prochaine. Alors que ses amis (le couple formidable Caroline Silhol / Michel Vuillermoz), son épouse (Sandrine Kiberlain) et son rival (André Dussollier) s’inquiètent, se lamentent ou se réjouissent de la disparition annoncée de leur collègue, George retrouve une nouvelle jeunesse. Et ce sont plutôt les secret

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Vous n’avez encore rien vu

ECRANS | À travers un dispositif sophistiqué mais vite répétitif, Alain Resnais interroge l’éternel retour de l’art et la disparition de ceux qui le font vivre, dans une œuvre plus mortifère que crépusculaire plombée par le texte suranné de Jean Anouilh. Fin de partie ? Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 20 septembre 2012

Vous n’avez encore rien vu

Depuis sa belle association avec Bacri et Jaoui, Alain Resnais semble tourner chacun de ses films comme si c’était le dernier, ou plutôt en intégrant à ses récits cette conscience du spectateur : maintenant nonagénaire, le réalisateur rédige manifestement son testament artistique. Pourtant, les relents d’angoisse qui venaient pétrifier l’hiver de Cœurs ou la fugue printanière des Herbes folles n’avaient rien de surprenants de la part d’un homme dont le premier film était un documentaire de montage sur les camps de concentration nazis… Si crépuscule il y a, c’est plutôt dans la forme des films : on avait beau parler de «légèreté» et de «fantaisie», on sentait de plus en plus que ce cinéma-là trahissait son âge. Vous n’avez encore rien vu ne laisse plus de doute : Resnais régresse ouvertement vers un temps (les années 40) où les prémisses de ce cinéma moderne dont il fût un des ambassadeurs voisinaient avec un néo-classicisme théâtral aujourd’hui poussiéreux. Retour vers le passé Il y a donc le dispositif : de

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Les Herbes folles

ECRANS | D’Alain Resnais (Fr, 1h44) avec André Dussollier, Sabine Azéma…

Christophe Chabert | Mercredi 28 octobre 2009

Les Herbes folles

«Et si… Et si…» La voix-off des Herbes folles (celle d’Edouard Baer) pose son principe de possibles incongrus, de hasards débouchant sur la rencontre entre des êtres mal dans leur peau, dans leur couple, dans leur vie… Un «Incident» (titre du livre de Christian Gailly dont le film est l’adaptation) banal, le vol d’un sac, va provoquer un grand remue-ménage entre Marguerite (qui l’a perdu) et Georges (qui en a retrouvé le contenu dans un parking). Marguerite est seule, Georges vit avec femme et enfants mais, première surprise, c’est lui le plus instable des deux. Et c’est lui qui, au détriment de toute logique (sauf celle du scénario !), va faire enfler le fait-divers, persécutant par amour une femme dont il ne sait pourtant rien. Le goût du roman contre la monotonie de l’existence : c’est l’idée derrière le nouveau film-anguille d’Alain Resnais, qui s’offre comme un contre poison à l’amertume dépressive du précédent Cœurs. Vif, coloré, imprévisible, drôle, il est pourtant lézardé par les angoisses habituelles de l’auteur, quand bien même des herbes folles (comprenez : libres, incontrôlables) pousseraient au milieu de ce béton fissuré.

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