L'Ordre et la morale

ECRANS | En retraçant le drame d’Ouvéa à travers l’odyssée de Philippe Legorjus, Mathieu Kassovitz retrouve des hauteurs que son cinéma n’avait pas atteintes depuis La Haine et signe un film fort, à la mise en scène inspirée et pertinente. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mercredi 9 novembre 2011

Photo : © Guy Ferrandis


L'Ordre et la morale, c'est d'abord la renaissance d'un cinéaste. Depuis La Haine, Mathieu Kassovitz s'était perdu en chemin. Démontrant une vaine virtuosité ou poursuivant une laborieuse quête de sens, courant après Hollywood en espérant, à tort, être plus malin que le système, Kassovitz finissait par être l'homme d'un seul film. Comme conscient de ce long égarement, il reprend dans les premiers plans de L'Ordre et la morale les choses là où il les avaient laissées quinze ans avant : en voix-off et face caméra, Kassovitz-acteur commente un massacre sanglant dont il se sent responsable alors qu'il avait été appelé pour l'éviter. Mai 1988, Philippe Legorjus, capitaine du GIGN, assiste impuissant à l'assaut par l'armée d'une grotte à Ouvéa, Nouvelle-Calédonie, contre une poignée d'indépendantistes kanaks qui avait pris en otage des gendarmes du continent et des membres de son groupe d'intervention. Cette introduction rappelle le lendemain d'émeute de La Haine, et Kassovitz enfonce le clou en commençant son flash-back par un «J-10 avant l'assaut» qui, là encore, évoque les heures qui s'affichaient à l'écran de son mythique banlieue-film. Mais ces concordances superficielles ne sont rien par rapport au vrai point commun entre les deux œuvres : le geste de mise en scène de Kassovitz, ample, puissant, qui consiste à transcender les enjeux (historiques ou actuels) de son sujet par un vrai sens du spectacle.

Chaos calme

Les premières scènes, qui voient Legorjus sortir du lit conjugal, réunir son équipe et embarquer dans un avion direction la Nouvelle-Calédonie, ont une sécheresse proche du Spielberg de Munich (film où Kassovitz fut acteur, et qui semble l'avoir profondément impacté). Mais une fois arrivés sur l'île, ces gendarmes surentraînés prennent de plein fouet le dépaysement d'une contrée indocile, progressant patiemment dans une jungle dense et étouffante alors que les militaires, eux, veulent littéralement foncer dans le tas. C'est pourtant leur rythme qui l'emporte cinématographiquement : Kassovitz a le courage de laisser du temps et de l'espace dans ses plans, créant un tempo hypnotique en lieu et place du film de guerre attendu. Puis, à la faveur du premier rebondissement du récit, il offre un soufflant morceau de bravoure à sa mise en scène : la reconstitution, en un extraordinaire plan-séquence, du kidnapping des gendarmes, racontée par un des otages libérés, où le passé et le présent se fondent dans une plasticité totale de l'image. C'est ce genre de défis que relève Kassovitz dans L'Ordre et la morale : comment se libérer de la reconstitution factuelle et du didactisme pour imposer sa vision de cinéaste. Car, dans le fond, le film n'est pas éloigné d'autres tentatives récentes façon Dossiers de l'écran comme Omar m'a tuer ou Présumé coupable. Legorjus représente le point de vue unique adopté par la narration, sans contrechamp, forcément dans la vérité. Mais là où Zem et Garenq se contentaient d'accompagner leur personnage d'une caméra neutre et paresseuse, Kassovitz crée un espace mental qui reproduit la confusion dans laquelle s'enfonce son héros. Ce qui conduit à l'autre grand moment du film, celui de l'assaut, où le chaos de l'image et du son plonge le spectateur dans un état proche de celui de Legorjus, au bord de l'abîme mais cherchant à comprendre la violence qui se déchaîne autour de lui.

Le grand échiquier

Ce parti pris s'avère aussi judicieux quand L'Ordre et la morale met en perspective les circonstances politiques du drame. Car Ouvéa, c'est aussi une lutte à distance entre deux candidats à la Présidence de la République, Jacques Chirac, Premier ministre, et François Mitterrand, Président sortant. Legorjus est un pion sur cet échiquier que les deux rivaux manipulent à 25 000 kilomètres de distance — un plan résume discrètement cette métaphore ; ses tentatives pour négocier avec le camp d'en face, malgré leur habileté, se crashent littéralement contre les intérêts électoraux. Un palpitant thriller politique se glisse alors dans les filets de la fiction guerrière et là encore, Kassovitz trouve la bonne distance pour visualiser le paradoxe : pendant que, au fond d'une grotte sauvage, des hommes cherchent à se parler, se comprendre, trouver une solution, d'autres, dans des bureaux, disposent froidement de leur vie. Il y a quinze ans, Kassovitz mesurait la distance incomblable entre une jeunesse des quartiers et l'ordre qui prétendait la contrôler ; aujourd'hui, il filme ce même ordre écrasé par un pouvoir plus haut, plus arbitraire et plus inaccessible encore.

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« Ce film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui »

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Pour une première réalisation de long-métrage, vous vous êtes imposé un double défi : signer un quasi huis clos en tournant dans des sous-marins, mais aussi donner de la visibilité au son… Antonin Baudry : C’était l’une des composantes, dans l’idée de créer un espace immersif. Il fallait d’abord reproduire le son et ensuite avoir une représentation visuelle des choses qu'on entend, et une représentation dans le son des choses qu'on voient. C’est envoûtant : on a essayé de recréer des écrans à la fois beaux et réalistes, qui jouent narrativement, politiquement également. Cela fait partie du décor, du rapport entre les êtres humains et les machines, les sonars, donc de la problématique du film. Le terme “Chant du Loup“ préexistait-il ? AB : C'est le nom que l’on donne souvent à des sonars ennemis, parce qu’il reflète cette notion de danger. Une fois, quand j'étais à bord d’un sous marin à moitié en exercice et en mission, une espèce de sirène a retenti et j'ai vu que tout le monde se crispait un peu. J’ai entendu quelqu'un qui disait : « Arrêtez ! C'est le chant du loup ! » C

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La mort dans les oreilles :

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Point trop final :

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Avant-Première | Cela faisait bien longtemps qu’on ne l’avait pas vu à Lyon, où il avait laissé un grand souvenir lors de l’avant-première au CNP Terreaux de son film (...)

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Cela faisait bien longtemps qu’on ne l’avait pas vu à Lyon, où il avait laissé un grand souvenir lors de l’avant-première au CNP Terreaux de son film Assassin(s). Mathieu Kassovitz revient pour accompagner Anne-Gaëlle Daval lors de l’avant-première de De plus belle, son premier long-métrage, ainsi que sa partenaire à l’écran et comédienne principale du film, Florence Foresti. Voilà du beau monde à accueillir… De plus belle Au Pathé Bellecour le vendredi 3 mars à 20h

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Vie sauvage

ECRANS | Cédric Kahn s’inspire de l’affaire Fortin pour relater la cavale d’un père et ses deux fils qui fuguent loin de la ville, trouvant refuge dans une communauté de néo-hippies. Un film qui tourne un peu trop autour de son sujet, malgré un Kassovitz époustouflant et des moments poignants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 28 octobre 2014

Vie sauvage

Dans l’introduction coup de poing de Vie sauvage, Cédric Kahn retrouve l’énergie et la vitesse de son précédent et très beau long-métrage, Une vie meilleure. Une femme — Céline Salette, toute en dreads crasseuses, dont l’absence marquera durablement le reste du film, preuve de sa qualité avérée de comédienne — quitte précipitamment sa caravane en emportant ses deux enfants pour se réfugier chez ses parents. Caméra à l’épaule sportive chevillée à des corps tremblants et frénétiques, à la limite de l’hystérie : Kahn rappelle ce que son cinéma doit à Pialat, notamment ses premiers films. Le cinéaste maintient cette nervosité jusqu’à ce que le père des gosses — Mathieu Kassovitz — les kidnappe à son tour. Ils trouvent refuge à la campagne, dans une communauté de hippies contemporains, avec cracheurs de feu et joueurs de djembé, altermondialistes radicaux ayant rompu les ponts avec la modernité. Ce n’est pas qu’une planque commode ; c’est aussi un vrai choix de la part de ce paternel parano qui vomit la société de consommation et le confort bourgeoi

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«Je ne pouvais pas me défausser»

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Dorotée Aznar | Mercredi 9 novembre 2011

«Je ne pouvais pas me défausser»

Quelle a été la prise de risque pour réaliser un film comme L’Ordre et la morale ?Mathieu Kassovitz : Il y en a eu deux : d’abord, faire des voyages pour parler avec les gens, essayer d’obtenir leur accord, partir avec une équipe pour étudier comment on va faire le film, et revenir en disant qu’il n’y a pas de film, ça, c’est une prise de risque financière. On se retrouve avec beaucoup d’argent dehors et même pas le début d’une préparation. J’ai tenu pendant six ans avant de refiler le tout à mes producteurs, quand j’ai fermé ma boîte. L’autre prise de risque, la seule que je vois, c’est de ne pas rendre justice aux victimes de cette affaire, les Kanaks, de ne pas les rendre humains. Il fallait les sortir de la qualification de terroristes qu’on leur colle depuis trente ans. Au cœur du film se pose la question de l’intégrité, pour le personnage et pour vous cinéaste, afin d’être le plus juste face aux événements…En fait, Philippe ne s’est pas désengagé de ses responsabilités ; il est allé au bout. Quand on survole l’histoire, on peut trouver ça terrible : il a trahi, renié ses propres convictions, participé à

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