Bains de jouvence

Dorotée Aznar | Lundi 2 janvier 2012

Comme beaucoup de cinéastes de l'Est, Jerzy Skolimowski a été un cinéaste errant. Chassé de Pologne par les instances communistes, il a continué sa carrière partout où l'on voulait bien de lui ; c'est toutefois en Angleterre qu'il réalise ses meilleurs films, et notamment l'extraordinaire Deep end (1971). Skolimowski y coule son style, sous l'influence des nouvelles vagues mondiales, dans le moule du swinging London, l'explosion de couleurs pop percutant particulièrement son œil de peintre. Deep end, en cela, est un manifeste d'une intense liberté de forme et de ton, au diapason de l'énergie juvénile et sexuelle de son héros, Mike, 15 ans, puceau, embauché aux bains publics londoniens où il a pour collègue la sublime Susan, dix ans de plus que lui, fiancée, maîtresse d'un père de famille prof de sport. Skolimowski raconte leur «je t'aime, moi non plus» en dosant parfaitement une chronique des mœurs anglaises de l'époque et les tribulations burlesques et émouvantes de ce jeune garçon maladroit, introverti mais obstiné, face à cette beauté ravageuse qui ne semble avoir aucun état d'âme et encore moins d'entrave physique. Sous son impulsion, tout va céder, la morale bourgeoise, le puritanisme, les entraves sociales. Quant à la dernière scène, ultime et paradoxal moment de libération où le sexe et la mort se rejoignent dans un ultime jet de rouge sang, elle est tout bonnement inoubliable.
Christophe Chabert

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C’est encore au programme !

Festival Lumière | Le clap de fin ne claquera que dimanche soir. D’ici là, focus sur quelques-un des rendez-vous de cette seconde partie de festival…

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

C’est encore au programme !

Claire Denis convie Aurélien Barrau Faisant partie des invitées d’honneur de cette 10e édition, Claire Denis vient présenter Trouble Every Day (2001) ce mercredi 17 à 21h45 avec Béatrice Dalle et Alex Descas. Mais elle fait précéder à 19h cette séance à l’Institut Lumière de l’avant-première de son nouveau film, High Life, déjà montré à Toronto. Une œuvre de science-fiction portée par la musique de Stuart Staples des Tindersticks, qu’elle introduira en compagnie de sa comédienne Claire Tran et de l’un des astrophysiciens qui l’ont conseillée durant la préparation, Aurélien Barrau. Ce dernier n’est d’ailleurs pas un inconnu du grand public : son intervention en faveur d’un sursaut écologique lors du Climax Festival 2018 a été massivement vue en ligne et partagée sur les réseaux sociaux. La cinéaste donnera le lendemain une masterclass à 11h30 à la Com

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Le grand bain cinéphile

ECRANS | Cela faisait longtemps que l’été cinéma n’avait pas proposé autant de reprises, rétrospectives et projections exceptionnelles, qui ne manqueront pas de se frayer un chemin au milieu des blockbusters en 3D. Revue des inratables de la saison. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 7 juillet 2011

Le grand bain cinéphile

Depuis qu’il est revenu au cinéma (et de quelle manière, grâce aux grandioses Quatre nuits avec Anna et Essential killing), Jerzy Skolimowski connaît un regain d’intérêt des cinéphiles français pour son œuvre. Carlotta, toujours irréprochable dans sa politique de découverte du patrimoine cinématographique, propose de revoir sur grand écran et dans une copie numérique renversante Deep end (à partir du 13 juillet au Comœdia), tourné à Londres en 1970 par le réalisateur polonais exilé. On y voit Mike, 15 ans, maladroit et timide, embauché dans une piscine londonienne où il tombe raide dingue de sa collègue de travail, une rousse sexy nommée Susan. Celle-ci ne semble guère intéressée par le garçon, et préfère coucher avec un prof de sport plus âgé. Entre les avances des rombières qui défilent dans sa cabine et le dédain de Susan, Mike se forge peu à peu un caractère bien trempé, qui connaîtra son apogée dans une séquence d’une grande liberté où les deux collègues, nus dans la piscine vide, s’ébattent au milieu de seaux de peinture renversés comme autant d’éjaculations libératoires. Mais c’est le film tout entier qui déborde d’une énergie représentative de

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Essential killing

ECRANS | La fuite désespérée d’un taliban afghan dans l’Est de l’Europe, ou comment un acteur physique et mutique, Vincent Gallo, se livre à corps perdu à son metteur en scène, Jerzy Skolimowski, pour une œuvre prenante et picturale. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 1 avril 2011

Essential killing

Étrange aventure que cet "Essential killing". Aventure est le mot qui convient, tant le film sur l’écran paraît se confondre avec les conditions de son tournage, et tant son acteur, l’immense Vincent Gallo, semble éprouver réellement la souffrance de son personnage. Gallo incarne un taliban afghan qui, après un attentat contre des soldats américains, réussit à s’échapper de la prison où on l’a torturé, et se lance dans une cavale à travers une Europe de l’Est enneigée. Mais le film de Skolimowski n’a que peu à voir avec la tradition du survival movie ; on est ici dans une œuvre radicale, un film de metteur en scène et un one man film d’autant plus impressionnant que l’homme en question n’y prononce pas un seul mot. L’idée derrière ce silence est simple : plus Gallo retourne vers une forme d’animalité pure, plus l’humanité de son personnage éclate à l’écran. Du rouge sur une toile blanche Pris dans un piège à loup, dormant dans une mangeoire remplie de paille, mangeant des baies ou dévorant un poisson encore vivant, Gallo fait l’expérience d’une régression vers l’état de nature. Mais quelque chose ramène le personnage vers le m

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Quatre-vingt minutes avec Jerzy

ECRANS | Jerzy Skolimowski, cinéaste, retrouve la caméra pour Quatre nuits avec Anna, une «comédie noire» qui marque son retour en Pologne après des années d’exil et de peinture en solitaire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 30 octobre 2008

Quatre-vingt minutes avec Jerzy

Lunettes noires et pardessus beige, carrure massive et calme olympien : Jerzy Skolimowski impressionne. Revient immédiatement en mémoire sa prestation en oncle russe dans Les Promesses de l’ombre, le film de David Cronenberg qui avait remis son nom sur la carte du cinéma contemporain. Car Skolimowski est un revenant. Cinéaste important de la nouvelle vague polonaise dans les années 60, auteur de films acclamés lors de son exil anglais, puis réalisateur embarqué dans des adaptations littéraires transformées en puddings européens, sa carrière s’arrête net en 1991 avec Ferdydurke, transposition ratée de l’univers de Gombrowicz. Dix-sept ans plus tard, voici Quatre nuits avec Anna, film singulier qui ressemble à un nouveau départ. Pendant cette absence, Skolimowski a exercé à plein temps sa passion de peintre. D’ailleurs, cette passion aurait pu être un métier si, au moment d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts, il n’avait osé une plaisanterie que le système stalinien n’a guère goûté : Un des examens consistait à peindre un poster pour montrer à quel point il était formidable de vivre en Pologne, explique-t-

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Quatre nuits avec Anna

ECRANS | de Jerzy Skolimowski (Pologne-Fr, 1h27) avec Artur Steranko, Kinga Preis…

Christophe Chabert | Jeudi 30 octobre 2008

Quatre nuits avec Anna

Pour son retour au cinéma après 17 ans de silence, Jerzy Skolimowski semble redécouvrir l’enfance de son art. Il y a quelque chose de saisissant dans chaque plan de Quatre nuits avec Anna, comme si le cinéaste s’émerveillait face aux capacités de la caméra pour recréer la beauté noire et inquiétante du monde. Cette jeunesse paradoxale se retrouve dans la construction du film : un homme, introverti et bizarre, épie sa très charnelle voisine, puis la drogue pour s’introduire chez elle et passer la nuit à ses côtés. Mais quelque chose ne tourne pas rond dans le récit : on apprend que l’homme a été arrêté, suspect dans un viol qu’il n’a pas commis, qu’il a déjà un passé judiciaire pour une autre affaire… Dans cette chronologie éclatée, le suspense consiste à comprendre quand ces quatre nuits se sont déroulées dans la vie du personnage. Tout se passe dans une campagne polonaise hantée par les fantômes de l’industrialisation, que les travellings lyriques et les atmosphères sonores abstraites de Skolimowski transforment en bout du monde déprimant. Une vache morte nage sur le fleuve, un médecin écoute une sitcom en français aux dialogues aberrants… Cet

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