Superflic contre superfafs

ECRANS | L’Épouvantable vendredi de l’Institut Lumière ne fait plus peur, mais il fait réfléchir : en programmant une nuit Robocop dont le premier volet, signé Paul Verhoeven, est un chef-d’œuvre visionnaire, il montre que la question de l’insécurité est avant tout une mise en scène politique. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 3 janvier 2012

Si la Nuit Robocop de l'Épouvantable vendredi vaut le déplacement, ce n'est pas pour la totalité de sa programmation. Le deuxième volet, réalisé par l'honnête artisan Irvin Kershner (L'Empire contre-attaque, c'est lui !) est plutôt distrayant, mais le troisième (signé Fred Dekker, qui porte bien son nom) tient de la série Z regardable au millième degré si tant est que cela suffise à consoler d'avoir loupé le dernier métro. Mais tout cela n'a absolument aucune importance, car la soirée s'ouvre avec le chef-d'œuvre de Paul Verhoeven, un film tellement immense que chaque fois qu'on le regarde, on se pince pour croire que le cinéma américain a eu les cojones de produire des objets aussi violents, sur la forme comme sur le fond.

Le Hollandais violent

En même temps, Verhoeven n'est pas exactement un Texan pure souche ; natif de Hollande, il y avait bâti une œuvre frondeuse et sans concession, que ce soit pour interroger le rôle de son pays durant la deuxième guerre mondiale (le génial Soldiers of orange) ou pour peindre sans tabou la brutalité d'une société impitoyable avec les faibles et les minorités (le terrible Spetters). Verhoeven débarque à Hollywood avec la ferme intention de lui faire un enfant dans le dos, et ne tarde pas à se mettre au boulot avec Robocop. À Detroit, le crime connaît une flambée incontrôlable. La police, récemment privatisée, est débordée, impuissante face à des gangsters surarmés. Murphy, jeune flic idéaliste, tombe dès son premier jour sous leurs balles, mais il est maintenu artificiellement en vie puis transformé en superflic doté d'une armure intégrale, mi-homme, mi-machine. Le rêve de Claude Guéant ? Oui, et c'est là que Robocop se retourne comme un gant. Car ce flic d'acier est surtout l'instrument d'une flopée d'industriels sans scrupule qui s'associent avec les truands pour faire régner la terreur, vider les quartiers pauvres de leurs "encombrants", les raser puis y construire des centres d'affaires et des pavillons résidentiels. Toute ressemblance avec des faits politiques actuels est bien sûr fortuite, et la vision de Verhoeven d'un devenir sécuritaire où la crise et la violence sont avant tout des armes d'oppression maniées par le capitalisme pour faire passer ses projets les moins avouables, tient de la science-fiction. À moins que…

La Nuit Robocop
À l'Institut Lumière, vendredi 13 janvier à 20h

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