Possessions

ECRANS | Pour son troisième film, Éric Guirado s’inspire de l’affaire Flactif pour explorer, à travers une mise en scène passant sans cesse du chaud au froid et un quatuor d’acteurs excellents, le fossé grandissant entre les possédants et les dépossédés. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 1 mars 2012

Photo : Ph : Isabelle Dumas - © Incognita films


L'affaire Flactif (ou affaire du Grand Bornand) avait marqué la France : un couple de prolos du nord avait assassiné puis tenté de faire disparaître les corps d'une famille, dont les époux étaient aussi leurs propriétaires. Qu'on le prenne par tous les bouts, le fait-divers disait avec une grande brutalité l'écart béant qui se creusait entre ceux qui ont tout (réussite, argent, maison) et ceux qui doivent leur donner le peu qu'ils ont. Éric Guirado, en transposant librement cette histoire traumatisante, fait lui aussi un grand écart avec l'optimisme réconciliateur du Fils de l'épicier : Possessions est une œuvre au noir, jamais rassurante, et c'est cette obstination à plonger au fond de l'horreur qui en fait le prix.

L'or blanc vire au rouge

Le couple formé par Jérémie Rénier (gras et lourd : parfait !) et Julie Depardieu (inquiétante de ressentiment contenu) a tout du cliché : lui adepte du tuning, elle braquée sur des images de bonheur superficiel, comme échappés des comédies beauf dont le cinéma français nous abreuve à longueur d'années. Guirado a la bonne idée de leur opposer, dans le rôle du couple de nantis, deux acteurs qui justement ont un passif dans ce type de productions : Alexandra Lamy et Lucien Jean-Baptiste. Il touche ainsi du doigt un prototype social peu montré à l'écran : le parvenu de l'or blanc, celui qui a réussi à surfer sur le tourisme pour s'enrichir, un peu magouilleur mais pas méprisant, un investisseur jouisseur plutôt qu'un spéculateur froid. Le malentendu part de là : les différences entre les deux couples ne sont pas si tranchées que cela, et c'est bien le matérialisme dans lequel ils évoluent qui creuse le fossé. C'est la mise en scène qui le souligne, comme dans cette scène où le son et le montage tentent de saisir l'odeur délicate d'un parfum de luxe déclenchant la pulsion de convoitise. Si le film n'atteint pas toujours ce genre de hauteurs, il démontre une rigueur remarquable pour mettre en place l'engrenage qui conduit au drame. Surtout, dans le dernier acte, Guirado refuse le contrechamp façon Tavernier sur le retour de l'ordre. Il préfère se concentrer sur l'isolement moral de son protagoniste, laissant le spectateur sur un ultime coup de froid dans le dos, entre appel au secours et appel au sursaut.

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La rouée vers l’Ouest : "Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary" de Rémi Chayé

Animation — dès 6 ans | Une évocation romancée et héroïque de la future Calamity Jane, légende du Far West dont elle constitue l’une des rares icônes féministes.

Vincent Raymond | Mercredi 14 octobre 2020

La rouée vers l’Ouest :

Tolérée dans un convoi de pionniers rigoristes, la famille Cannary fait désordre. Quand le père malchanceux se blesse, sa fille Martha Jane choque en prenant les rênes, puis en s’habillant en garçon. Injustement accusée d’un vol, la pré-ado rebelle quitte cette horrible compagnie et part à l’aventure… Cette évocation romancée et héroïque de la future Calamity Jane, légende du Far West dont elle constitue l’une des rares icônes féministes/féminines, est moins une biographie qu’une chronique de cette époque de toutes les fortunes ou l’occasion d’en revisiter les codes : caravanes, ville-champignon avec saloon, régiment de cavalerie, trappeurs, mine d’or, aiglefins, Indiens… C’est un concentré du mythe fondateur de l’Amérique que Chayé nous offre, avec en sus cet art poétique de la couleur n’appartenant qu’à lui, et dont on avait pu profiter dans Tout en haut du monde. Ses jeux d’aplats et son flat design créent, étonnamment, une grande profondeur à ses images. Plus haute distinction pour un long-métrage au Festival d’Annecy, le Cristal qu’il a décroché est largement mérité.

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Blues de la blouse : "L'Ordre des médecins"

Urgences | De David Roux (Fr-Bel, 1h33) avec Jérémie Renier, Marthe Keller, Zita Hanrot…

Vincent Raymond | Mardi 22 janvier 2019

Blues de la blouse :

Médecin hospitalier avalé par les urgences quotidiennes d’un métier vocation-passion, Simon fait admettre sa mère pour une rechute cancéreuse. Face à la gravité du mal, à l’inertie de certains collègues et à la résignation de sa mère, il se met en congé pour s’occuper d'elle… Ce premier long-métrage de David Roux mérite de se frayer son chemin singulier dans la jungle des films (et désormais de la série) “médicaux“ initiés par Thomas Lilti. Car en dépit de ce que le titre peut laisser supposer, il s’agit ici surtout des ordre et désordre d’un médecin en particulier ; de sa vie réduite par la force des choses à la pratique hospitalière — par contiguïté, on devine que l’addiction de Simon est largement partagée, même si tous ne vivent pas leur métier comme un apostolat. D’une certaine manière, il est la pathologie de son existence tout en étant son remède — la dose fait le poison, pour reprendre Paracelse. Le grand mérite de ce film est d’opérer (si l’on ose) un virage à 180° à l’intérieur de l’institution, permettant au soignant de la contempler en position distan

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L’art de miser sur le bon cheval : "Le Poulain"

Politique-fiction | de Mathieu Sapin (Fr, 1h37) avec Alexandra Lamy, Finnegan Oldfield, Gilles Cohen…

Vincent Raymond | Mercredi 19 septembre 2018

L’art de miser sur le bon cheval :

Étudiant surdiplômé, Arnaud se retrouve fortuitement embauché comme assistant d’une directrice de campagne électorale à l’approche de la Présidentielle. À ses côtés, il va découvrir la réalité d’un métier où l’image compte davantage que les mots, et les opportunités que les convictions… Cela ne pouvait finir autrement. À force de se frotter à la sphère politique (pour ses reportages dessinés en immersion lors de la présidentielle 2012 ou dans les coulisses élyséennes) ; à force de frayer avec Gérard Depardieu, des exploitants (le documentaire Macadam Popcorn) mais aussi des confrères illustrateurs ayant déjà franchi le pas (Joann Sfar, Riad Sattouf…), Mathieu Sapin était forcé de passer à la réalisation. Et d’aborder la chose politique par la voie intérieure. Voyage d’un candide apprenant à nager dans un marigot de requins, cette fable documentée ne prétend pas brosser un portrait fidèle d

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À la petite semaine : "7 jours pas plus" de Héctor Cabello Reyes

Du sur mesure pour Benoît Poelvoorde | de Héctor Cabello Reyes (Fr, 1h31) avec Benoît Poelvoorde, Alexandra Lamy, Pitobash…

Vincent Raymond | Mardi 29 août 2017

À la petite semaine :

Quincailler pointilleux attaché à ses habitudes de célibataire, Pierre se trouve contraint d’héberger un Indien dépouillé de ses biens et papiers, le temps qu’il parvienne à contacter sa famille. Pierre lui a donné sept jours, pas plus. Et c’est déjà énorme pour lui… Pour sa première réalisation, Héctor Cabello Reyes signe le remake de El Chino (2012), comédie sud-américaine ayant connu son petit succès en salles — troquant par le jeu de la transposition, le massif Ricardo Darín contre l’explosif Poelvoorde et le Chinois contre un Indien. Commun outre-Atlantique, où les films étrangers sont rarement vus (et recherchés), ce type d’adaptation reste marginal dans l’Hexagone, gouverné par la tradition de l’auteur. Mais quel est ici l’auteur réel ? Le cinéaste ayant flairé un matériau adéquat pour Poelvoorde mais qui se borne à une réalisation utilitaire théâtralisante, ou bien le comédien déployant impeccablement ses gammes de l’hystérie à l’émotion, dans un emploi sur mesure, comme jadis de Funès, Fernandel ou le Gabin tar

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"Nos Patriotes" de Gabriel Le Bomin : le soldat noir

ECRANS | Que la guerre, en tant que concept, travaille Gabriel Le Bomin est compréhensible ; c’est surtout une évidence. Depuis son court-métrage Le Puits (2001), il (...)

Vincent Raymond | Mardi 13 juin 2017

Que la guerre, en tant que concept, travaille Gabriel Le Bomin est compréhensible ; c’est surtout une évidence. Depuis son court-métrage Le Puits (2001), il a exploré la majeure partie des champs de bataille français du XXe siècle, de manière documentaire ou fictionnelle ; traditionnelle ou plus expérimentale — voir son premier long Les Fragments d’Antonin (2006). Avoir à ce point fait le tour de la question devrait à tout le moins l’inciter à quelques audaces ; où diable sont-elles dans Nos Patriotes ? Adaptant ici Le Terroriste Noir de Tierno Monénembo, il raconte l’histoire authentique d’Addi Ba, tirailleur sénégalais caché par des villageois des Vosges, devenu l’une des pièces maîtresses d’un maquis de la région, avant d’être arrêté et exécuté. S’il faut bien sûr reconnaître au cinéaste le mérite d’illustrer un chapitre longtemps occulté de l’histoire officielle, quel dommage qu’il ait souscrit à une forme aussi policée, accumulant tant de facilités et de conventions : pers

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"L’Amant double" de François Ozon : maux comptent double

ECRANS | Une jeune femme perturbée découvre que son ancien psy et actuel compagnon mène une double vie. Entre fantômes et fantasmes, le nouveau François Ozon transforme ses spectateurs en voyeurs d’une œuvre de synthèse. En lice à Cannes 2017.

Vincent Raymond | Mercredi 31 mai 2017

Conseillée par sa gynécologue, Chloé, une jeune femme perturbée, entame une psychanalyse auprès de Paul Meyer. Mais après plusieurs séances, la patiente et le thérapeute s’avouent leur attirance mutuelle. Le temps passe et ils s’installent ensemble. C’est alors que Chloé découvre que Paul cache d’étranges secrets intimes, dont une identité inconnue… L’an dernier sur la Croisette, c’est Elle de Verhoeven qui avait suscité une indignation demi-molle en sondant les méandres obscurs du désir féminin et en démontant sa machinerie fantasmatique — sans pleinement convaincre, pour X ou Y raison. Au tour de François Ozon de s’y employer, dans le même registre élégamment sulfureux et chico-provocateur. Car l’on sait, à force, que le réalisateur adore frayer avec les tabous, s’amusant à les titiller sans jamais outrepasser les frontières de la bienséance : courtiser le scandale est à bien des égards plus excitant (et moins compromettant) que d’a

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"L’Embarras du choix" : ou pas…

ECRANS | Maladivement incapable de choisir, Juliette s’embarque dans une double relation avec deux hommes apparemment parfaits. Chacun lui proposant de (...)

Vincent Raymond | Mardi 14 mars 2017

Maladivement incapable de choisir, Juliette s’embarque dans une double relation avec deux hommes apparemment parfaits. Chacun lui proposant de l’épouser, elle va devoir trancher… À Alexandra Lamy, il sera toujours beaucoup pardonné : l’actrice se montre en toute circonstance d’un indéfectible enthousiasme et d’une absolue sincérité. Cette générosité naturelle lui fait hélas du tort lorsqu’elle s’embringue dans des films hâtivement bâclés tel que celui-ci, précipitamment torché par Éric Lavaine, un an à peine après leur précédente collaboration — le plutôt aimable Retour chez ma mère. Ce n’est point tant la prévisibilité de l’intrigue qui pêche (on se doute bien, que dans une comédie romantique, la dame finit avec au moins un des deux messieurs), mais plus l’écriture en gruyère moisi, à base de trous scénaristiques — des manques qui n’ont rien à voir avec des ellipses — et d’excroissances inutiles (mais pourquoi ce caméo Franck Dubosc ?).

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"L’Ami, François d’Assise et ses frères" : Un biopic en ordre mineur

ECRANS | de Renaud Fely & Arnaud Louvet (Fr, 1h27) avec Jérémie Renier, Elio Germano, Yannick Renier…

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Sortez vos bréviaires, règle numéro un du petit sanctifié : s’il veut que son message bénéficie d’une postérité, un prédicateur doit toujours être trahi par l’un de ses proches — voyez Jésus, qui a d’ailleurs prédit la traîtrise de Judas à ses ouailles lors de son dernier banquet. Pour Saint-François-d’Assise, c’est pareil : il aura fallu qu’un de ses apôtres assouplisse en douce les commandements rigides de sa radicale fraternité de mendiants pour que l’Église consente à la reconnaître comme étant de sa Maison. Ah, ces bonnes intentions pavant la route vers l’enfer… C’est bien joli ces plans extatiques avec petits oiseaux devant la caméra de Fely & Louvet. Et puis la verte nature rugueuse mais bienfaisante, l’hostilité du haut clergé méfiant face au vœu de pauvreté, et celle des gens d’armes imperméables aux farandoles exaltées de ces gueux hurlant leur amour… Du nanan pour le catéchisme. Bon, on ne verse pas non plus dans l’hagiographie mystique d’un Delannoy déclinant : il y a quand même des corps derrière ces esprits. Et surtout un défilé de têtes, qui porte à croire que la totalité des comédiens italiens francophones disponibl

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"La Fille inconnue" : les Dardenne, inconnus à cette maladresse

ECRANS | de Luc & Jean-Pierre Dardenne (Bel-Fr, 1h46) avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier…

Vincent Raymond | Mardi 11 octobre 2016

Une jeune médecin s’estimant responsable de la mort d’une fille à qui elle avait refusé d’ouvrir la porte de son cabinet, mène son enquête en parallèle de la police pour établir son identité. Ses recherches gênent… Jamais, auparavant, les Dardenne n’ont donné cette impression de passer à côté de leur film en racontant une histoire à laquelle on ne croit pas ; où l’on anticipe le moindre retournement scénaristique, même le plus improbable. Tous leurs ingrédients habituels se trouvent pourtant réunis : précarité, lâcheté, culpabilité, Gourmet, Renier, rédemption… Mais ici, ça ne prend pas. Rien que le fait de contenir une actrice explosive comme Adèle Haenel — revoyez Les Ogres ou Les Combattants, pour bien apprécier l’énergie de

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"Retour chez ma mère" : un double portrait de femmes réussi

ECRANS | Un film de Éric Lavaine (Fr, 1h37) avec Alexandra Lamy, Josiane Balasko, Mathilde Seigner…

Vincent Raymond | Mercredi 1 juin 2016

Auteur du très injustement mésestimé Protéger et Servir (comme du moins mémorable Barbecue), Éric Lavaine adore adapter au format de la comédie des sujets de société ne prêtant pas forcément à rire. Se saisissant des désarrois de la “génération boomerang” humiliée par un retour subit et subi chez môman, il signe un double portrait de femmes d’autant plus réussi qu’il est dépourvu de vulgarité, ce saprophyte du rire ordinaire. Malgré les apparences, la mère n’y est pas qu’une mamie poussiéreuse dépassée par la modernité ; elle possède son petit tempérament — sans surprise, Josiane Balasko se montre parfaite pour jouer sur les deux registres. Quant à Alexandra Lamy en fille déprimée, elle se ferait presque manger par sa sœur à l’écran, Mathilde Seigner : en peau de vache, la seconde retrouve enfin de la subtilité dans son interprétation et redevient attachante. Certes, la presque trop grande efficacité du dialogue, aux répliques sur-ciselées façon Francis Veber, donne à l’ensemble des allures de succès des planches transposé devant la caméra. Ma

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Les Yeux jaunes des crocodiles

ECRANS | De Cécile Telerman (Fr, 2h02) avec Emmanuelle Béart, Julie Depardieu, Patrick Bruel…

Christophe Chabert | Mardi 8 avril 2014

Les Yeux jaunes des crocodiles

Il était presque fatal que le cinéma s’empare des best-sellers de Katherine Pancol, et c’est donc Cécile Telerman qui s’y colle avec Les Yeux jaunes des crocodiles. Laborieuse, irritante et impersonnelle, son adaptation s’applique à ne pas trahir le roman initial, si bien qu’on a l’impression de le feuilleter chapitre par chapitre, les séquences s’enchaînant mécaniquement sans liant dramaturgique. Tout ça pour raconter comment une bourgeoise superficielle et hautaine (Béart, qui cabotine assez mal) va se servir de sa sœur poissarde (Depardieu, qui se sort assez bien du marasme) pour assouvir ses rêves de réussite littéraire. Comme souvent dans le cinéma populaire français, la critique sociale n’est que feinte ; selon une optique contestable, on est une ratée parce qu’on ne fait pas d’efforts pour s’en sortir et la bêtise des riches profite involontairement à des pauvres dénués de pragmatisme. Ici, la caricature n’est là que pour conforter, et non pourfendre, un système qui ne peut envisager autre chose que l’argent comme gage ultime d’accomplissement. La sous-intrigue vaudevillesque entre Jacques Weber, Edith Scob et Karole Rocher l’illustre parfaitement, où la

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De toutes nos forces

ECRANS | De Nils Tavernier (Fr, 1h30) avec Jacques Gamblin, Alexandra Lamy…

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

De toutes nos forces

Attention, recrudescence de téléfilms sur grand écran en ce début de saison ! À ce titre, le film de Nils Tavernier — fils de Bertrand, qui donne ici une furieuse et imprévue modernité au cinéma de son père — est quasi-imbattable. Les bons sentiments, les rebondissements téléphonés, la platitude visuelle et les dialogues surannés renvoient impitoyablement à la plus mauvaise des télévisions, et le scénario se contente de recycler les schémas éculés du mélodrame sportif. À ceci près que le héros est handicapé physique et qu’il va convaincre son père — Jacques Gamblin, à la filmographie longtemps irréprochable, et qui commence à enchaîner les faux-pas — de courir à nouveau un triathlon mythique, en tandem cette fois. Cette originalité-là consignée, rien ne différencie De toutes nos forces de n’importe quel Rocky, où doute, culpabilité, élan, effort, découragement et dépassement de soi se succèdent selon une construction archi-prévisible, avec les inévitables brouilles et réconciliations familiales en sauce froide mélodramatique. Christophe Chabert

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Elefante blanco

ECRANS | Sans atteindre les hauteurs de son précédent "Carancho", le nouveau film de Pablo Trapero confirme son ambition de créer un cinéma total, à la fois spectaculaire, engagé, personnel et stylisé, à travers un récit qui mélange foi, politique et désir. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 15 février 2013

Elefante blanco

Le prologue très Werner Herzog d’Elefante blanco semble avancer en territoire inconnu. Pour échapper à des guerilleros, Nicolas (Jérémie Rénier) se réfugie dans la jungle avant de dériver sur un fleuve. Entre l’urgence et le lyrisme, Pablo Trapero affirme son envie d’un film qui embrasserait tout ce que le cinéma peut offrir comme spectacle. Déjà, dans son précédent Carancho, il disait le désespoir social de l’Argentine à travers un récit codifié façon film noir, ponctué d’éclats de violence et de grandes envolées stylistiques. Elefante blanco tente de réitérer l’exploit — et y parvient presque. La patte Trapero Nicolas est en fait un prêtre missionnaire. Il est envoyé dans un bidonville de Buenos Aires où exerce son ami Julian (le toujours parfait Ricardo Darin), prêtre lui aussi, qui tente depuis des années de renouer un lien social en construisant un hôpital. Cachant la maladie qui le ronge, sentant sa fin approcher, il voit en Nicolas un successeur possible. Mais leurs tempéraments sont opposés : Julian est calme, raisonné, diplomate ; Nic

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J'enrage de son absence

ECRANS | De Sandrine Bonnaire (France, 1h38) avec William Hurt, Alexandra Lamy, Jalil Mehenni...

Jerôme Dittmar | Jeudi 25 octobre 2012

J'enrage de son absence

Deuxième réalisation de Sandrine Bonnaire après un premier docu sur sa soeur autiste, J'enrage de son absence prouve, encore, que les films d'acteurs font rarement des miracles. Histoire d'un deuil impossible : traumatisé par la mort de leur enfant, un homme hante la vie recomposée de son ex pour nouer une relation maladive avec son fils, cette nouvelle incursion dans la folie part pourtant sur de bonnes intentions. Consciente de devoir faire cinéma, Bonnaire aimerait filmer d'abord les corps et l'espace. Problème : ce qui avait tout pour devenir un Dark Water français se voit sans cesse rattrapé par la psychologie et son incapacité à pousser les choses dans une étrangeté plus radicale et surtout formelle. Le film s'enlise alors, suivant l'enfermement d'un William Hurt poussif dans une cave d'immeuble dont Bonnaire ne sait plus que faire, sinon un bon gros symbole. Le sens s'y retrouve étouffé, exsangue devant ce désir bizarre de rendre la peine de l'autre indiscutable. Jérôme Dittmar

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Cloclo

ECRANS | De Florent Emilio Siri (Fr, 2h28) avec Jérémie Renier, Benoît Magimel, Sabrina Seyvecou...

Jerôme Dittmar | Vendredi 9 mars 2012

Cloclo

Pouvait-on imaginer pire idée qu'une biographie filmée de Claude François ? Non. Sauf qu'en regardant le film de Florent Emilio Siri, revenu de son Platoon (L'Ennemi intime), on se surprend à reconsidérer la question. Non que le film soit une réussite, au contraire, il fait un peu pitié. Avec son patron de biopic plus balisé que le plus stéréotypé des biopics hollywoodiens, Cloclo ne fait pas dans la dentelle. Difficile de faire plus scolaire et sérieux tant le film s'acharne à ressortir la grande trajectoire psychologique et familiale, avec le trauma paternel qui explique tout et les signes balourds du destin à n'en plus finir. L'omniprésence abusive et respectueuse du scénario n'est pas davantage aidée par le maniérisme hollywoodien un peu vain de la mise en scène. Siri est comme Cloclo (fasciné et frustré devant Sinatra qui lui doit My Way), il rêve d'Amérique, mais ne sera jamais à la hauteur. Le film a toutefois le mérite de ne pas idolâtrer son personnage et l'égratigner en insistant, lourdement, sur son perfectionnisme maladif qui le mènera vers la tombe ; le portrait en creux d'un Cloclo en chef d'entreprise p

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«Un divorce, une rupture définitive…»

ECRANS | Entretien avec Éric Guirado, réalisateur de "Possessions" Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 mars 2012

«Un divorce, une rupture définitive…»

Révélé par Quand tu descendras du ciel, un premier film qui prolongeait le court-métrage qui lui avait valu un césar, Éric Guirado avait connu son premier succès public avec Le Fils de l’épicier, un film qui s’inspirait des nombreux reportages réalisés au cours de ses années France 3 Rhône-Alpes. Aujourd’hui, après de longs mois d’attente, sort Possessions, libre adaptation de l’affaire Flactif. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il se livre avec une franchise devenue rare sur son métier de réalisateur, l’état du cinéma français et de la société française. On dit souvent qu’un cinéaste fait toujours un film contre le précédent, mais cela m’a paru rarement aussi flagrant qu’entre Possessions et Le Fils de l’épicier…Éric Guirado : C’est vrai, je ne sais pas si c’est conscient ou pas… J’aime beaucoup Le Fils de l’épicier, mais ce qui me dérangeait, c’est qu’au cours des cent proje

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Inquiétudes hexagonales

CONNAITRE | Pour sa 21e édition, Drôle d’endroit pour des rencontres tire un portrait fidèle du cinéma d’auteur français d’aujourd’hui : sombre, engagé et résolu à exister coûte que coûte. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 17 janvier 2012

Inquiétudes hexagonales

Si l’objectif de Drôle d’endroit pour des rencontres (aux Alizés de Bron) est de faire le point sur ce qui travaille le cinéma français — du moins celui qui n’est pas fait par les producteurs et les yes men de la réalisation — alors cette édition 2011 est de toute évidence une réussite. Car les films proposés illustrent, chacun à leur manière, l’inconscient d’un cinéma d’auteur qui n’a pas envie de rendre les armes. Cet inconscient s’avère particulièrement inquiet, ramenant échos des guerres passées et bruit des conflits en cours, lutte des classes d’autant plus violente qu’elle est niée par une partie de la classe dirigeante et montée des fondamentalismes religieux. Pas de quoi rire, et il faut appeler nos voisins belges au secours (Le Grand’Tour de Jérôme Le Maire, présenté le dimanche 29) pour trouver une vraie comédie au sein de la programmation. Noirs désirs L’Hexagone rumine donc des idées noires. Avec Possessions (le 28, en présence du réalisateur), Éric Guirado donne un sombre contrechamp à son feel good movie à succès Le Fils de l’épicier

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La stratégie du choc

ECRANS | Panorama / Considérée comme une période dédiée aux films «sérieux», la rentrée cinématographique 2012 envoie un contingent de films excitants sur les écrans. Avec, déjà, quelques coups de cœur ! Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 22 décembre 2011

La stratégie du choc

En attendant de voir le biopic signé Eastwood autour d’Egar Hoover avec Di Caprio dans le rôle du chef du FBI très réac, très parano et un peu pédé ; en attendant de jauger l’accueil réservé à la résurrection en 3D de deux blockbusters à succès (Titanic et Star Wars épisode 1, que Lucas aurait mieux fait de retourner dans son intégralité) ; et en attendant de confirmer les rumeurs flatteuses qui entourent le nouveau Spielberg Cheval de guerre, il faut d’ores et déjà louer le cinéma américain qu envoie un putain de grand film dans les dents des spectateurs dès le 18 janvier. Rien d’étonnant, direz-vous, puisqu’il est signé David Fincher… Mais on pouvait craindre qu’il ne s’embourbe dans l’adaptation du Millénium de Stieg Larsson, qui avait donné un interminable téléfilm derrickien. Grave erreur ! Non seulement Fincher réussit ici une version 2.0 palpitante de cette daube arthritique, mais le 2.0 est également son territoire de jeu. De l’opposition narrative entre le journaliste Blomqvist et la punkette Salander, le cinéaste tire un clash esthétique et théorique où les images d’hier sont bousculées par l’irruption du numérique. Deux cor

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Je suis un no man's land

ECRANS | De Thierry Jousse (Fr, 1h32) avec Philippe Katherine, Julie Depardieu…

Christophe Chabert | Mardi 18 janvier 2011

Je suis un no man's land

Grands admirateurs de l’œuvre de Luc Moullet, Thierry Jousse et Philippe Katherine lui rendent hommage avec cette comédie où Katherine, dans son propre rôle de chanteur à succès, se retrouve fictivement dans le village de son enfance et la maison de ses parents, à la faveur d’une étrange malédiction spatio-temporelle — et d’un effet spécial qui laisse songeur. Le prologue du film, catastrophique, où Judith Chemla cabotine outrageusement en vamp cherchant à coucher avec le chanteur, préfigure le ratage qui va suivre. Globalement dépourvu du moindre rythme, d’une grande platitude cinématographique (la HD n’est absolument pas maîtrisée), le film se contente de juxtaposer ses idées sans la moindre construction scénaristique, Katherine assurant un lien bien mou entre toutes les histoires (l’ancien pote aigri, l’ornithologue nocturne, le couple parental). Ce n’est ni drôle, ni mélancolique, mais ça se voudrait un peu des deux. Quant à Katherine, après son album de l’an dernier, il sape à nouveau sa crédibilité avec ce film à l’onanisme revendiqué. CC

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Le Mariage à trois

ECRANS | De Jacques Doillon (Fr, 1h40) avec Pascal Greggory, Julie Depardieu, Louis Garrel…

Christophe Chabert | Mercredi 14 avril 2010

Le Mariage à trois

Une maison à la campagne, un auteur de théâtre, son actrice (et ancienne maîtresse), le comédien pressenti pour jouer le premier rôle masculin de sa prochaine pièce (et nouvel amant de son ancienne maîtresse), et une étudiante, aussi secrétaire particulière. C’est parti pour cent minutes de pur Doillon, le cinéaste qui aura le plus rongé son os durant toute sa carrière — à côté, Rohmer n’a cessé de se renouveler. Au programme de ce «vaudeville érotique» (dixit Garrel dans le film) : bavardages ininterrompus, tantôt philosophiques (le désir, le besoin, la création, tout ça), tantôt triviaux (phrase culte : «pourquoi ton sperme est si sucré ?»), toujours émasculés de la moindre quotidienneté. Personnages machines incarnés par des acteurs que la mise en scène mécanise : le moindre déplacement étant dicté par la caméra tyrannique de Doillon. Artificiel donc et ennuyeux à un point indescriptible : "Le Mariage à trois" sent la mort. CC

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Lucky Luke

ECRANS | De James Huth (Fr, 1h44) avec Jean Dujardin, Michael Youn, Melvil Poupaud, Alexandra Lamy…

Dorotée Aznar | Vendredi 16 octobre 2009

Lucky Luke

Seule l’Italie a su déterritorialiser le western en préférant le baroque au respect des traditions. Mais on se souviendra que ces relectures transalpines ont aussi méchamment viré à la parodie : ce fût l’heure de gloire des Trinita avec Terence Hill. Ce dernier, justement, signait en 1991 une première adaptation de Lucky Luke. Si James Huth et Dujardin font mine de l’avoir oublié, leur horizon est pourtant semblable. Rien à attendre donc de cette nouvelle version. Par vague fidélité au matériau d’origine, le film ressert une soupe parodique indigeste, hystérique et lourdingue. Acteurs en roue libre, récit chaotique aux enjeux flous, seule la mise en scène dévoile quelques fulgurances. Entre Jan Kounen et Jean-Marie Poiré, ce Lucky Luke tient de l’ovni volant à très basse altitude. JD

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Ricky

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h30) avec Alexandra Lamy, Sergi Lopez…

Christophe Chabert | Mercredi 4 février 2009

Ricky

Après le ratage d’Angel, François Ozon revient à un cinéma modeste proche de ses premières œuvres avec ce très curieux Ricky. La première demi-heure est une belle surprise : Ozon s’y frotte au quotidien d’une ouvrière dans une usine de produits chimiques (Alexandra Lamy, tout à fait crédible et assez épatante), mère célibataire nouant une relation avec un autre ouvrier (Sergi Lopez, très bon lui aussi). Le réalisme de cette ouverture ne se dépare pas d’une sècheresse de trait et d’un sens de l’inquiétude qui laissent penser que le cinéaste signe ici son retour en forme et en force. Mais tout cela ne fait que préparer le twist énorme qui est en fait le vrai sujet du film : la naissance d’un bébé ailé, que l’on cache puis que l’on tente maladroitement d’exhiber au monde, avant de le laisser s’envoler comme dans un conte pour enfants. Ozon nous supplie de croire à l’impossible, mais avec des effets spéciaux de téléfilm et des séquences franchement foirées (la scène du supermarché avec ses figurants aux taquets !), c’est beaucoup demander au spectateur. Il est lui-même trop conscient de ce qu’il raconte, notamment des sous-textes évidents charriés par son histoire,

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Le Silence de Lorna

ECRANS | de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Fr-Belg, 1h45) avec Arta Dobroshi, Jérémie Rénier…

Dorotée Aznar | Jeudi 28 août 2008

Le Silence de Lorna

Lorna a obtenu la nationalité belge en épousant Claudy, héroïnomane paumé qui voit dans cette expatriée albanaise glaciale sa planche de salut. Mais Fabio, truand à l’origine du mariage blanc, veut que Lorna se débarrasse de son “époux“ afin de la jeter dans les bras d’un mafieux russe. Encore plus que dans L’Enfant, les frères Dardenne installent ici un dispositif cinématographique à la cohérence implacable. L’apparente froideur du récit, développée au gré d’une poignée de scènes à l’impact émotionnel fracassant, se délite peu à peu pour accompagner avec justesse le revirement psychologique de leur héroïne. Les audaces de la mise en scène s’intensifient avec maîtrise, le récit se permet de (fausses) digressions et des ellipses fulgurantes, bouleversant sans cesse l’âme et le propos du film. Autant de partis pris courageux, qui trouvent leur pleine justification dans l’immédiate réception de cette œuvre coup de poing. On sort groggy de la projection, terrassé par ce chant du cygne d’idéaux bafoués, au nom d’une quête de simili respectabilité sociale dont chaque étape se paie au prix fort. Rarement personnage aura, dans l’œuvre cinématographique des frères Dardenne, autant joué

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Coupable

ECRANS | de Laetitia Masson (Fr, 1h45) avec Hélène Fillières, Jérémie Rénier, Denis Podalydès…

Dorotée Aznar | Mercredi 20 février 2008

Coupable

Après un déjà pénible Pourquoi (pas) le Brésil, c’est la chute libre pour Laetitia Masson. Dès le prégénérique, ça sent le roussi : Michel Onfray donne en voix-off un cours de philo, les personnages parlent face caméra sur un ton sentencieux d’un fait-divers auquel on ne comprend rien, Jean-Louis Murat pianote quelques mélodies pour payer ses factures… Le reste, heureusement plus linéaire, n’en est pas moins gonflant. Un riche bourgeois a été tué, sa femme sombre dans la dépression, sa jeune et opaque maîtresse jette de l’huile sur le feu, un avocat en tombe amoureux et délaisse son épouse, pendant qu’un flic solitaire rode nonchalamment autour de ce manège. Masson cherche un ton tragi-comique à ce polar des sentiments, mais n’arrive qu’à une forme arty et prétentieuse, dont on se demande sans arrêt si elle vise une quelconque vérité humaine — si c’est le cas, c’est raté. Masson se prendrait-elle alors pour Godard, comme on le redoute à la vision du film ? Caramba ! Encore raté, car Coupable moissonne de la psychologie de bazar derrière son avant-gardisme de façade, à la manière de la littérature qui encombre les rayons des libraires à

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Le Fils de l'épicier

ECRANS | D'Eric Guirado (Fr, 1h35) avec Nicolas Cazalé, Clotilde Hesme...

Christophe Chabert | Mercredi 5 septembre 2007

Le Fils de l'épicier

Le titre est-il vraiment un hommage à Pagnol ? Si c'est le cas, on hallucine un peu, car réduire le grand cinéaste marseillais à des vignettes pittoresques d'une Province des vrais gens revient à faire passer Jean-Pierre Pernaud pour un Jean Giono moderne. Ainsi, Le Fils de l'épicier a des relents de téléfilm pour France 3 Région : il en a l'esthétique (il faut le dire, le film est réalisé en dépit du bon sens...), le sujet (un petit gars d'la ville retourne faire l'épicier ambulant pour la boutique familiale dans la Drôme) et la même gentillesse traître. Dans le fond, Guirado ne vise pas plus loin que la chanson de Kent sur les néo-ruraux («Cherchons z'à la campagne / le vrai sens de la vie»), sans sa nécessaire distance ironique. En tout cas, un mystère nous taraude : quelle étrange ambition peut conduire un cinéaste dont on connaît les qualités à se satisfaire d'un film aussi étriqué ? Christophe Chabert

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