Tyrannosaur

ECRANS | Au fin fond de la misère sociale britannique, un homme cuve sa misanthropie et cherche une impossible planche de salut dans ce premier film de l’acteur Paddy Considine, impressionnant de noirceur, pas exempt de complaisance, mais très maîtrisé. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 19 avril 2012

Photo : DR


Bourré comme un coing, écumant de colère contre son bookmaker, Joseph sort d'un pub en gueulant et décoche un méchant coup de pied à son chien, qui claquera peu de temps après. Pas de chance, car l'animal qui lui a servi de défouloir était son seul compagnon, son dernier repère.

C'est ainsi que le spectateur découvre le protagoniste de Tyrannosaur : non pas en pleine chute, mais déjà au fond du trou, en harmonie avec le bout d'Écosse sinistre et sinistrée qui lui sert de décor. La politique est passée par là, a tout détruit, et ceux qu'elle a laissés sur le carreau n'ont même plus l'idée de se révolter — et à quoi bon, de toute façon ? Abandonnés de tous, livrés à leur misère, à la maladie et à la mort, ils ne croient plus en rien.

Quand Joseph, après avoir agressé de paisibles employés pakistanais, se réfugie dans un magasin de brocante tenu par Hannah, une gentille fille qui ne jure que par Dieu, il la conspue en la ramenant à sa stupide bigoterie et à sa bonne conscience gluante.

Détruire, dit-il

Face à ce personnage, pur bloc de haine et de ressentiment, Paddy Considine trouve la bonne distance (et le bon acteur, Peter Mullan, dont la composition nerveuse et sur le fil de l'implosion fuit résolument le pathos) : ses pulsions (auto-)destructrices sont plus fortes que son appel à la rédemption, comme s'il recouvrait la moindre lueur d'espoir d'un immense voile noir.

Mieux encore : la mise en scène, très maîtrisée, typique des acteurs anglais lorsqu'ils passent à la réalisation, ne cesse de le remettre en place dans cet environnement de désespoir et d'aigreur, comme s'il n'en était que le produit et qu'il finissait par entrer en symbiose avec lui. Tyrannosaur garde ainsi longtemps son cap de noirceur totale, même s'il le fait avec quelques excès de représentation, notamment quand le récit quitte Joseph pour se recentrer sur les rapports entre Hannah et son mari, brute froide déguisée en citoyen modèle.

Considine n'évite pas une certaine complaisance afin de précipiter le dernier acte où même le salut a un goût d'amertume. Ça n'empêche pas Tyrannosaur d'être un film fort, de ceux qui n'ont pas peur de regarder en face les plus sombres aspects de la nature humaine.

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"The Father" de Florian Zeller : ça tourne pas daron

Drame | Florian Zeller s'empare de l’adaptation britannique de sa pièce à succès en embarquant une distribution et une équipe technique expérimentées. Le résultat s’avère conforme aux craintes : un aimant à Oscar lisse et propret ayant plus à voir avec le théâtre que le cinéma…

Vincent Raymond | Mercredi 19 mai 2021

Octogénaire vivant dans un vaste appartement londonien, Anthony sombre dans la démence. Pour lui, le temps se diffracte : il confond présent et passé, sa fille Anne avec l’assistante de vie, oublie jusqu’à la mort de sa cadette… Sa perception relative de cette altération affecte son humeur, le rendant agressif et paranoïaque. D’ultimes protections avant le lâcher prise final… Tant de dithyrambes ont déjà été dites et écrites sur Le Père (pièce et film) que porter un avis contraire semble tenir d’une posture stérilement provocatrice façon Kaganski époque Amélie Poulain ; tentons toutefois d’avancer quelques arguments… S’il n’est pas rare qu’un triomphe de la scène trouve une prolongation “naturelle” sur les écrans, métamorphoser un matériau théâtral en projet cinématographique n’en demeure pas une affaire aisée. S’affranchir de la contrainte du huis clos que la scène impose généralement constitue la principale préoccupation des réalisateurs : certains s’en accommodent en créant d’artificielles “aérations“ visuelles, d’autres laissent le flux et la tension verbale sculpter les séquences ; d’autres encore créent des objets hybrides jouan

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Dames de cœur, à qui l’honneur ? : "La Favorite"

Le Film de la Semaine | Deux intrigantes se disputent les faveurs de la cyclothymique Anne d’Angleterre afin d’avoir la mainmise sur le royaume… Une fable historique perverse, où Olivia Colman donne à cette reine sous influence un terrible pathétique et Lánthimos le meilleur de lui-même.

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Dames de cœur, à qui l’honneur ? :

À l’aube du XVIIIe siècle. La Couronne d’Angleterre repose sur la tête d’Anne. Sans héritier malgré dix-sept grossesses, maniaco-dépressive, la souveraine se trouve sous la coupe de Sarah, sa dame de compagnie et amante (par ailleurs épouse de Lord Marlborough, le chef des armées), laquelle en profite pour diriger le royaume par procuration. Lorsque Abigail, cousine désargentée de Sarah arrive à la cour, une lutte pour obtenir les faveurs de la Reine s’engage… Demandez à Shakespeare, Marlowe, Welles, Frears, Hooper… La royauté britannique constitue, plus que tout autre monarchie, une source inépuisable d’inspiration pour la scène et l’écran. Au-delà de la fascination désuète qu’elle exerce sur son peuple et ceux du monde, elle forme en dépit des heurts dynastiques une continuité obvie dans l’Histoire anglaise, lui permettant de s’incarner à chaque époque dans l’une de ses figures, fût-elle fantoche. Telle celle d’Anne (1665-1717). Son humeur fragile la fit ductile, favorisant un jeu d’influences féminin inédit que La Favorite raconte sans trop trahir l’authenticité des faits, dan

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Vol suspendu : "Otages à Entebbe"

Reconstitution | de José Padilha (G-B, 1h47) avec Daniel Brühl, Rosamund Pike, Eddie Marsan…

Vincent Raymond | Lundi 30 avril 2018

Vol suspendu :

1976. Convergence des luttes terroristes : des membres du Front Populaire de Libération de la Palestine reçoivent le soutien de gauchistes allemands des Cellules Révolutionnaires afin de détourner un vol Athènes-Tel Aviv vers l’Ouganda et de protester contre la politique israélienne… À certains égards, José Padhila signe ici une double reconstitution historique. Il fabrique un “film d’époque” assez convaincant, avec ses coupes de vêtements ajustées et ses cheveux gras seventies. Dans le même temps, il renoue avec ces euro-puddings qui faisaient jadis florès sur les écrans : des coproductions internationales causant dans une langue véhiculaire (donc l’anglais), farcies de stars représentant chacun des pays contributeurs. Douce aberration, qui nous donne ici à entendre Rabin et Peres échanger dans l’idiome de Churchill — l’un des deux interprètes étant britannique. Pas rédhibitoire, mais légèrement contrariant. Cela étant dit, Otages à Entebbe a le mérite d’ouvrir une brèche en abordant un événement peu relaté, et dévoile quelque

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Une belle fin

ECRANS | D’Uberto Pasolini (Ang-It, 1h27) avec Eddie Marsan, Joanne Froggatt…

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

Une belle fin

Fonctionnaire gris dans une banlieue grise de Londres, John May est chargé de retrouver les proches des personnes décédées dans l’anonymat. Un travail qui le passionne, si tant est que ce petit bonhomme à la vie monacale et monotone puisse être qualifié de passionné. Aussi, quand il apprend que son job est menacé, il met toute son énergie pour réunir famille et amis de son voisin, Billy Stoke. Uberto Pasolini — rien à voir avec Pier Paolo — n’a pas peur du pléonasme visuel pour illustrer cette histoire au demeurant originale, même si un bon court-métrage aurait sans doute suffit à en faire le tour. Cadres au cordeau dont la répétition donne le la d’une existence désespérante, interprétation monoexpressive du pourtant excellent Eddie Marsan, petite musique triste qui revient à intervalles réguliers sur la bande-son ; tout est fait pour conférer une ambiance de crépuscule funéraire à cet objet dont la mélancolie est purement fabriquée. Sans parler d’un scénario programmatique, dont l’enjeu est cousu de fil blanc : comment ce John May va retrouver le goût de la vie en redonnant sa dignité à un mort. La fin est en cela une petite leçon de cynisme tire-larmes, rep

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Pride

ECRANS | Des militants gays londoniens viennent en aide à des mineurs gallois en grève au nom d’une lutte commune contre le thatchérisme : un plaisant feel good movie social confectionné avec un savoir-faire tout british par Matthew Warchus. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 16 septembre 2014

Pride

La recette est connue, mais force est de constater que les Anglais la réussissent à tous les coups : un sujet social, une galerie de personnages parfaitement dessinés, une pincée d’humour, la caution "d’après une histoire vraie"… De The Full Monty à Good Morning England, c’est un art du feel good movie bien rodé qui s’appuie à la fois sur son sens du storytelling, de l’identification du spectateur et sur un sujet qui parvient toujours à trouver une issue fédératrice. Pride ne fait pas exception à la règle, même s’il prend appui sur un double clivage : d’un côté, les homosexuels qui défilent pendant la Gay Pride et de l’autre, la police thatchérienne qui les regarde avec mépris et suspicion. Nous sommes à l’été 1984, mais les flics ont d’autres chats à fouetter, ou plutôt d’autres militants à réprimer : les mineurs en grève contre les lois libérales de la Dame de fer. Pour faire fonctionner la convergence des luttes, une petite fraction de gays et de lesbiennes décident de collecter des fonds au sein de la communauté pour venir en aide aux grévistes… Cependant, leur syndicat s’avère plutôt embarrassé par ce soutien "contre natur

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Neds

ECRANS | De et avec Peter Mullan (Ang, 1h58) avec Conor McCarron, Gregg Forrest…

Christophe Chabert | Jeudi 25 août 2011

Neds

"Neds" débarque sur les écrans quelques semaines après les émeutes anglaises, et cet événement lui donne bien sûr une autre résonance. Même si Peter Mullan a situé l’action du film dans les années 70 à Glasgow, c’est bien la mécanique de la délinquance britannique qu’il interroge avec un style coup de poing déjà expérimenté dans "The Magdalene sisters". On y voit un jeune garçon brillant rattrapé par le lourd passif de son grand frère, chef de gang respecté et craint, dont tout le monde pense qu’il finira par servir de modèle à son cadet. L’engrenage est finement posé, et Mullan sait emballer ses séquences par un sens de la mise en scène purement physique, qui fait merveille lors d’une impressionnante course poursuite dans les rues de Glasgow. Efficacité qu’il pousse un cran trop loin dans le dernier tiers du film, où l’envie d’en mettre plein la gueule du spectateur débouche sur une forme de complaisance choc à la Alan Parker — une ombre finalement plus présente que celle de Ken Loach. Ce bémol posé, "Neds" reste un film puissant, intelligent et nécessaire pour sortir des fantasmes sécuritaires actuels. Christophe Chabert

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La Disparition d'Alice Creed

ECRANS | De J Blakeson (Ang, 1h37) avec Gemma Aterton, Martin Compston, Eddie Marsan.

Christophe Chabert | Mercredi 23 juin 2010

La Disparition d'Alice Creed

Deux anciens taulards kidnappent une fille venue d’une famille huppée, la séquestrent et demandent une rançon contre sa libération. Défi de J Blakeson : animer ce pitch archi-classique par une série de situations paroxystiques, de coups de théâtre et de coups d’éclats et filmer le tout avec un maximum d’efficacité. Défi relevé, notamment dans l’hallucinante introduction qui raconte avec un enchaînement de plans coupants la machination parfaite et parfaitement exécutée, des deux voyous. Puis la machine se dérègle inexorablement ; il serait dommage d’en dire trop, tant La Disparition d’Alice Creed fonctionne sur son habile système de montagnes russes scénaristiques. Disons seulement qu’au terme du jeu de massacre, victimes et bourreaux auront singulièrement échangé leurs rôles. On peut reprocher à Blakeson son goût de la manipulation, cette manière finalement arbitraire d’introduire en guise de relances narratives des révélations inopinées sur le passé et les motivations des personnages. Des coutures qui seraient sans doute plus voyantes si le trio n’était pas formidablement incarné par trois excellents acteurs : Martin Compston confirme qu’il n’est plus seulement l’adole

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Boy A

ECRANS | De John Crowley (Ang, 1h40) avec Andrew Garfield, Peter Mullan…

Christophe Chabert | Mercredi 18 février 2009

Boy A

Par quel miracle ce film improbable a-t-il réussi à glaner tous les prix dans les festivals où il était présenté ? En même temps, le principe de la démagogie étant d’abuser son monde, Boy A a sensiblement atteint son objectif. Comment ne pas pester face à ce catalogue de clichés enrobant un sujet sensible en Angleterre, la remise en liberté des assassins et leur retour à la vie normale ? La stratégie compassionnelle du scénario et la logique de larme-à-l’œil permanente des acteurs (très mauvais dans leur cabotinage) renversent le problème de manière on ne peut plus manichéenne : les salauds, ce sont les médias, les lecteurs de tabloïds, les pauvres sans instruction et donc sans cœur, et même les chômeurs dont le désœuvrement pousse à la délation. Émule d’Alan Parker se rêvant en Ken Loach clippeux, Crowley ne fait en définitive que poser des briques dans un mur de lourdeurs consternantes. CC

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