Cannes jours 10 et 11 : In the Mud for love

ECRANS | Mud de Jeff Nichols. L’Ivresse de l’argent de Im sang-Soo. Thérèse Desqueyroux de Claude Miller.

Christophe Chabert | Dimanche 27 mai 2012

Si c'était un scénario, ce serait un coup de théâtre ; si c'était un match de foot, on parlerait de but dans les arrêts de jeu ; mais nous sommes au festival de Cannes, et la présentation de Mud de Jeff Nichols le dernier jour de la compétition, à 8h30, a vraiment tout bouleversé. Ce film-là, c'est celui qu'on n'attendait plus, celui qui vient remplir un vide criant jusque-là : la grande œuvre américaine, romanesque et ample, n'ouvrant aucun horizon nouveau dans le cinéma mais prolongeant ce qui est peut-être sa ligne la plus essentielle, passant par Moonfleet, La Nuit du chasseur, Cyclone à la Jamaïque ou plus récemment True Grit

C'est une petite surprise de la part de Jeff Nichols. S'il n'en est qu'à son troisième film, on avait déjà quelques idées arrêtées sur son œuvre : Shotgun stories et Take shelter laissaient deviner un cinéaste ambitieux, cherchant à explorer des territoires peu communs au cinéma indépendant américain, ceux de la fable et de la tragédie. Mud montre que Nichols n'a pas envie de se laisser enfermer dans cette indépendance-là ; à la manière de James Gray, son désir n'est pas de trouver sa place dans le cinéma américain, mais d'être le cinéma américain, à la fois spectaculaire et intelligent, simple d'accès et complexe dans les émotions qu'il convoque.

Mud, c'est l'histoire de deux enfants de quatorze ans qui s'embarquent à l'aventure sur un petit bateau à moteur. Ellis, le plus mur des deux, vit mal la séparation de ses parents et commence à ressentir ses premiers émois sentimentaux envers une lycéenne plus âgée que lui. L'autre, Neckbone, est un débrouillard habitant avec un oncle fantasque, plongeur sous-marin et amateur de conquêtes féminines éphémères (le fidèle Michael Shannon s'empare avec malice de ce second rôle bien vu). Tous deux traversent donc un fleuve pour aller sur une île où ils ont découvert un bateau échoué dans un arbre. Mais celui-ci a déjà un «propriétaire», un homme étrange, tatoué et édenté, qui se fait appeler Mud (Matthew Mac Conaughey fait oublier instantanément sa piteuse prestation dans Paperboy). La scène de leur rencontre sur la plage pose une des idées fortes du film : le dialogue y est décapé de toute affèterie, rappelant à la fois la langue de Raymond Carver et celle de Cormac MacCarthy dans La Route. Ce laconisme donne un caractère immédiatement mythologique aux événements, tout comme ce décor sauvage et merveilleux dans lequel les personnages s'inscrivent comme des figures intemporelles. Mud est ainsi l'héritier des pirates d'antan et des hors-la-loi des westerns. Et la fascination des deux enfants pour lui est aussi celle du spectateur face à un être qui charrie un long passé (personnel, mais aussi cinématographique).

Nichols n'a plus alors qu'un seul objectif : ne jamais se mettre en surplomb de son histoire et de ses héros. La mise en scène de Mud cherche la fluidité absolue, totalement au service du récit et des enjeux qui s'y dessinent. Car Nichols veut parler d'amour : amour entre des hommes et des femmes mais aussi entre des pères et des fils. La boussole d'Ellis en la matière est plus déréglée que son sens de l'orientation : autour de lui, l'amour vire au chaos et à l'impasse ; en rencontrant Mud, il trouve à la fois l'œil bienveillant et attentif d'un père mais aussi l'image d'un homme qui se consume d'amour pour une fille à qui il a tout sacrifié. Il va se raccrocher à ce type pourtant pétri de contradictions, planche de salut et d'espoir pour prolonger les illusions de l'enfance. Pour lui ou grâce à lui, il va gravir des montagnes, prendre tous les risques et même, lors d'une séquence magnifique, faire le plus grand des exploits : simplement demander à la fille qui lui plaît de sortir avec lui.

Le regard du cinéaste sur son personnage, sur tous ses personnages, même les moins fréquentables, est d'une infinie bonté, confirmant cette tendance à l'optimisme lucide qui s'empare de l'Amérique et de son cinéma (de Cheval de guerre à We bought a zoo). Et lorsqu'il se lance dans son impressionnante montée finale, une suite de scènes toutes plus éblouissantes les unes que les autres jusqu'à une conclusion déchirante qui nous a fait fondre en sanglots, on se dit qu'on a vu en deux éditions cannoises l'éclosion d'un immense nouveau talent. Et le fait d'avoir été les premiers spectateurs au monde à voir un des plus beaux films du monde console de beaucoup de galères cannoises et rend enfin sa légitimité au festival.

Avant de dire un mot de L'Ivresse de l'argent et de Thérèse Desqueyroux, revenons donc sur cette compétition bizarre, frustrante, que l'on a longuement vue comme un mauvais remake de celle de 2010 mais qui, en fin de compte, ne souffre pas des mêmes défauts. Partie en trombe avec Moonrise kingdom et De rouille et d'os, elle a ensuite patiné longuement, proposant un grand film tous les quatre jours et au milieu des tunnels d'œuvres mineures, oubliables sinon carrément médiocres. Elle ressemblait au programme d'un multiplexe, calibré pour possesseurs de cartes illimitées et donc soucieux de satisfaire tous les goûts. Le rôle de Cannes consiste-t-il en une vaste preview de l'actualité cinématographique ? Ou la compétition ne doit-elle pas plutôt participer à ouvrir les yeux du public sur des films qu'il ne serait sûrement jamais allé voir sans elle ? On ne nous enlèvera pas du crâne que les présentations de Lawless, Killing them softly et Paperboy n'auront aucun impact (sinon négatif, d'ailleurs) sur leur réception en salles, et l'impression fâcheuse était celle de visionner le line up de Metropolitan, distributeur des trois films en question.

Autre problème : le calendrier des projections. Les quatre films sortis simultanément dans les cinémas français ont chacun à leur manière pâti de leur jour de présentation : Sur la route aurait été plus à sa place en ouverture que le Wes Anderson, et De rouille et d'os aurait relancé le festival s'il avait été montré à la place de Cosmopolis, film difficile et qui s'est fait bousculer par la presse et le public, probablement moins réceptif qu'en début de festival.

Enfin, dernier point noir et question récurrente mais qui, cette année, paraissait vraiment pertinente : la compétition est-elle obligée d'accueillir des cinéastes prestigieux, même quand ceux-ci réalisent leur moins bon film ? Kiarostami, Loach, Reygadas ou Resnais, tous habitués cannois, tombaient sous le coup de cette critique. Et des films comme Laurence Anyways de Xavier Dolan, Elefante blanco de Pablo Trapero et surtout No de Pablo Larrain, tous présentés dans des sections parallèles, auraient sans doute eu plus de gueule à leur place — qu'on les aime ou pas. Cette année, plus que jamais, la nécessité d'un renouvellement s'est fait sentir, non pas par jeunisme, mais avant tout pour éviter que le festival ne meurt en même temps que son cheptel d'auteurs.

À tout cela s'est ajouté, dans les derniers jours, un drôle de procès fait à la presse par Thierry Frémaux, le délégué général du festival. Sentant sa compétition attaquée, il a lancé quelques piques sur Tweeter laissant entendre que la critique snobait les films, et que les séances de gala le soir (qui ne sont pas exactement «publiques», puisque tout se passe sur invitation, celles-ci étant distribuées à tout type de festivaliers, donc beaucoup de professionnels) étaient «enthousiastes». Si en effet la critique est snob et blasée, pourquoi est-elle invitée à Cannes ? Souhaite-t-on faire des journalistes présents de simples courroies de transmission sur la présence des stars et sur la longueur des applaudissements en fin de séance ? Cannes est le plus grand festival du monde car s'y côtoient business du cinéma et pensée cinéphile, nuits blanches et salles obscures, opulence et précarité, insouciance et exigence. Cet équilibre-là est la clé de son succès, et on se demande vraiment ce qu'il y a à gagner à vouloir affaiblir une donnée de l'équation pour la réduire à son cliché le plus vulgaire (et contestable en période de crise) : le bling bling et l'argent.

Comme Thierry Frémaux a de l'humour, il a conclu le festival par deux films qui, justement, ne font qu'une bouchée de la bourgeoisie, de son pognon et de ses mœurs. C'est particulièrement vrai d'Im Sang-Soo et de son Ivresse de l'argent, dont le titre en dit déjà long sur le marxisme du cinéaste, mais qui pointe aussi la limite du film, tellement bazooka qu'il en oublie parfois une élémentaire subtilité. Im Sang-Soo est manifestement entré dans une phase balzacienne de son œuvre, les personnages de l'Ivresse de l'argent étant des voisins / cousins de ceux de The Housemaid, les deux films dessinant un portrait de la société sud-coréenne, de son matérialisme et de ses inégalités, mais toujours du point de vue des riches. Cette fois-ci, ils sont particulièrement ignobles : notamment la chef de famille, vieille femme bafouée par un mari volage et dépensier, et qui se venge en couchant avec son jeune secrétaire, qui doit par ailleurs régler toutes les basses œuvres de la famille. Un peu Rastignac, il croit pouvoir tirer profit de la situation, oubliant un peu vite que les rôles sont clairement répartis entre les forts et les faibles, les premiers n'ayant que mépris pour les seconds.

Dans une scène extraordinaire, la meilleure du film, lui le baraqué pense mettre une branlée au fils arrogant, pleurnichard et fluet. Surprise, c'est lui qui ramasse ses dents, et son adversaire joint la parole au geste en le remettant à sa place sociale avec dédain. Le reste est plus incertain, même si il y a toujours une idée de mise en scène, un trait d'ironie bien senti, une rasade d'humour noir pour éviter qu'il soit rattrapé par le rouleau compresseur d'un discours politique pour le moins schématique. Bizarre quand même… Im Sang-Soo s'impose de plus en plus comme un Chabrol sud-coréen, obsédé par les grands bourgeois et leur arrogance satisfaite, même si son cinéma en est stylistiquement à l'opposé : baroque, excessif, surmaîtrisé.

Le film posthume de Claude Miller, Thérèse Desqueyroux, adapté de François Mauriac, présenté en clôture du festival, est lui aussi une charge contre la bourgeoisie. Même si Miller a conservé l'époque du roman (les années 20), il y a quelque chose de furieusement actuel dans cette histoire d'une femme mariée par intérêt à un homme qu'elle n'aime pas, et qui ne peut plus supporter l'absence de faille de son époux, alors qu'elle se consume dans le doute et le tourment. Elle tentera de commettre l'irréparable, ratera son plan, et les conséquences de cet échec seront pires encore : recluse, isolée, humiliée, elle n'a plus qu'une seule solution, utiliser son corps comme une arme pour mettre cette famille face à son hypocrisie et espérer enfin retrouver un peu de liberté.

Si la première heure du film est un peu lestée par le soin apporté à sa reconstitution historique, Miller retrouve le meilleur de son cinéma dans la deuxième moitié, où son sens de l'observation sans pathos fait merveille. Cinéaste du détail cruel et du silence meurtrier, il trouve dans Thérèse Desqueyroux une matière parfaite pour terminer son œuvre en beauté. Les scènes dans la maison où Thérèse n'a plus que son paquet de cigarettes comme ami et le papier-peint qui se décolle comme reflet de sa résistance au conformisme moral qui l'entoure sont impressionnantes. Magnifique alliée du cinéaste dans sa démarche, Audrey Tautou retrouve enfin le grand rôle qu'on attendait d'elle, elle qui a toujours su faire de son naturel évident une force bousculant les films d'époque dans lesquels elle joue (c'était déjà le cas dans le Coco avant Chanel d'Anne Fontaine, et il y avait du boulot). Mais Gilles Lellouche livre lui aussi sa meilleure performance, sa rigidité scolaire collant à la perfection à ce mari impassible et sans état d'âme.

On pouvait douter, sur le papier, de la pertinence de Thérèse Desqueyroux pour terminer le festival, sinon pour rendre hommage au cinéaste disparu. Rien du tout, car il s'agit bien d'un des bons films vus à Cannes, où le cinéma français, de Carax à Audiard, de Podalydès (à la Quinzaine) à Miller, a fait plus que bonne figure.

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Malgré un contexte tendu (et l’étonnante absence d’aides régionales à la publication ou à la diffusion) le tome 10 de Bermuda — le fameux recueil d’histoires plus ou moins courtes édité depuis 2007 par la vaillante librairie Expérience — continue plus que jamais de soutenir la création locale en offrant aux jeunes talents du scénario, de l’illustration et de la couleur un splendide écrin valant certificat de haute aptitude artistique. C’est grâce à la générosité de 181 contributeurs réunis sur le site participatif KissKissBankBank que le millésime 2018 voit le jour. Et de même que les joues vont par deux, ce florilège se présente sous la forme d’une belle paire d’albums. Le premier, d’une facture habituelle, revêtu d’une robe signée par le tandem Jérôme Jouvray/Anne-Claire Jouvray compte 246 pages ; le second serait plutôt… dévêtu par Keramidas puisqu’il recèle en son sein 184 pages d’historiettes bien lestes, légitimant le “X“ frappant (oh oui) sa couverture. Pour vingt euros chacun, c’est une sarabande d’une cinquantaine d’auteurs que vous pouvez vous me

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Benjamin Mialot | Mardi 9 juin 2015

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Il doit bien y avoir, parmi les lecteurs du Petit Bulletin, quelques amateurs de sport/supporters en mesure d'imaginer ce que cela peut faire de voir son équipe de toujours déménager sous d'autres cieux, avec armes sportives et bagage historique. C'est arrivé en 2008 aux fans de l'équipe NBA des Seattle Supersonics quand leur équipe, hautement constitutive de l'identité de la ville, est partie sans crier gare et pour de sombres raisons de business jouer à Oklahoma City, avec sous le bras une superstar naissante (Kevin Durant) et un futur doré à l'or fin, laissant aux locaux une salle vide et des fantômes en guise de palmarès. Eux, les supporters, sont restés comme deux ronds de flan hagards. Syndrome de Seattle ? Il est arrivé la même chose à Mudhoney avec le grunge. Sauf qu'eux étaient tout autant acteurs que ceux qu'ils ont vu quitter l'aéroport, direction le monde, la corne d'abondance, l'Histoire avec une grande hache. Car dans les balbutiements d'un grunge qui ne disait pas encore son nom, leur titre Touch Me I'm Sick (1988) peut être considéré comme une première goutte d'eau sur pierre brûlante et Mark Arm et sa bande le premier groupe de cette

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Bruits de saison

MUSIQUES | Est-ce parce qu'on commence à être habitué à ce genre de cirque ? Toujours est-il que non, le bruit qui accompagnera la venue lyonnaise d'une Christine & the Queens au sommet du succès ne suffira pas à éclipser le reste d'une programmation de fort belle facture. Et vous savez quoi ? C'est tant mieux. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 6 janvier 2015

Bruits de saison

En matière de musique, la hate est un fruit de saison, savamment cultivée par les réseaux sociaux, par ce fléau mondial que constitue l'aigreur d'estomac – surtout en sortie de fêtes de fin d'année –, par quelques médias victimes d'hypocondrie culturelle et, il faut bien le dire, par ceux qui la provoquent. On a ainsi droit comme ça à un ou deux boucs émissaires par an cristallisant les crispations d'une certaine branchitude mal définie. On ne vous fera pas languir plus longtemps : après Woodkid, Stromae et Fauve (qui reviendra, le 2 avril, en grande surface qui plus est, puisqu'à la Halle Tony Garnier, ramasser des forêts de cœurs avec les doigts et sans doute quelques seaux de merde), c'est au tour de Christine & the Queens (4 mars au Transbordeur) d'énerver son monde sur le thème : talent fou ou blague de l'année ? Alors oui, dans ces cas-là, o

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Mud

ECRANS | Dès son troisième long-métrage, Jeff Nichols s’inscrit comme un des grands cinéastes américains actuels : à la fois film d’aventures, récit d’apprentissage et conte aux accents mythologiques, "Mud" enchante de sa première à sa dernière image. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

Mud

Il aura donc fallu près d’un an depuis sa présentation cannoise pour que Mud atteigne les écrans français. C’est long, certes, mais les spectateurs qui vont le découvrir — parions que, toutes générations et goûts cinématographiques confondus, ils en sortiront éblouis — verront ce que le critique pris dans la tempête festivalière ne faisait que deviner à l’époque : Jeff Nichols a signé ici une œuvre hors du temps, un film classique dans le meilleur sens du terme, qui s’inscrit dans une tradition essentielle au cinéma américain, reliant Moonfleet, La Nuit du chasseur, E.T., Un monde parfait et le True Grit des frères Coen. Des films qui parlent de l’Amérique à hauteur d’enfants, avec ce que cela implique d’émerveillement et de désillusions. Des films qui font grandir ceux qui les regardent en même temps qu’ils regardent grandir leur héros ; c’est dire l’ambition de Jeff Nichols.

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«J’aime peindre avec un large pinceau»

ECRANS | Il n’a que 34 ans, une silhouette d’éternel adolescent américain et un entretien avec lui se transforme vite en conversation familière avec un passionné de littérature et de cinéma. Jeff Nichols ressemble à ses films : direct, simple et pourtant éminemment profond. Propos recueillis et traduits par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

«J’aime peindre avec un large pinceau»

Je crois que vous avez écrit Mud avant Take shelter, c’est ça ?Jeff Nichols : Plutôt pendant… Mais j’avais conçu l’histoire de Mud bien avant Take shelter, quand j’étais encore à l’université, il y a dix ans de cela. J’avais posé les grandes lignes du récit, dessiné les personnages. C’est seulement à l’été 2008 que je m’y suis vraiment consacré et que j’ai écrit coup sur coup Take shelter et Mud. Pourquoi l’avoir tourné après, alors ?Pour plusieurs raisons. L’une est pratique : Take shelter coûtait moins cher que Mud. Après mon premier film, Shotgun stories, j’avais eu d’excellentes critiques, mais il n’avait pas rapporté d’argent, en particulier aux États-Unis, donc personne ne frappait à ma porte pour me demander de tourner un autre film. Je savais que Mud c

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Port du short obligatoire

CONNAITRE | Y a pas à tortiller, ils sont forts chez Expérience : alors que l’époque est, dans le secteur de la bande dessinée comme ailleurs, à la généralisation du paiement (...)

Benjamin Mialot | Samedi 15 décembre 2012

Port du short obligatoire

Y a pas à tortiller, ils sont forts chez Expérience : alors que l’époque est, dans le secteur de la bande dessinée comme ailleurs, à la généralisation du paiement à coups de lance-pierre, c’est en bermudas qu’ils rémunèrent les auteurs qui ont l’heur de produire des planches pour leur compte. Evidemment, il n’est pas ici question de ce short descendant sur les genoux qui, des militaires britanniques l’ayant inventé – en raccourcissant le pantalon de leur uniforme pour supporter la chaleur des Bermudes – aux touristes germaniques auxquels on l’associe, vous rend indésirable en moins ne temps qu’il n’en faut dire swag. Il est question du Projet Bermuda, objet éditorial lancé en 2007 et dont chaque déclinaison s’attache, au terme d’un appel à projets, à mettre en lumière la vitalité de la création séquentielle lyonnaise – et dont chaque contributeur, donc, reçoit des exemplaires. Le quatrième volume, le deuxième depuis le passage à un rythme de parution annuel, vient de sortir. Comme les précédents, il est volumineux (276 pages) et se partage harmonieusement entre heureuses retrouvailles (Jonathan Silvestre et ses gros pix

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Thérèse Desqueyroux

ECRANS | Avec cette adaptation de François Mauriac, Claude Miller met un très beau point final à son œuvre : réquisitoire contre une bourgeoisie égoïste, cruelle et intolérante, le film fait vaciller son rigoureux classicisme par une charge de sensualité et d’ambiguïté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 novembre 2012

Thérèse Desqueyroux

Quatre gouttes d’arsenic dans un verre d’eau. C’est le rituel quotidien qu’effectue Bernard Desqueyroux, riche bourgeois girondin un peu hypocondriaque, pour calmer ce qu’il pense être des alertes cardiaques. Pour sa femme Thérèse (Audrey Tautou, dans un grand rôle à sa mesure), avec qui il s’est uni par intérêt, ce rituel est comme le reflet d’un ordre qui l’étouffe. Un jour, elle décide de le fausser et son geste va tout faire vaciller. À commencer par la mise en scène de Claude Miller : jusqu’ici, il racontait avec un classicisme élégant l’histoire de Thérèse Desqueyroux, préférant la chronologie aux flashbacks du roman de Mauriac. Le trouble venait d’ailleurs : de cette ouverture pleine de sensualité où deux jeunes adolescentes se livraient à des jeux aux relents érotiques, baignées dans la lumière dorée de l’été aquitain ; de ce voilier qui passe au loin et dont le propriétaire, Jean Azevedo, n’est qu’un «juif» pour Bernard Desqueyroux ; dudit Azevedo qui séduit la sœur de Bernard, passion fougueuse qui ébranle un temps la discipline bourgeoise de la famille. C’est d’ailleurs lors d’une lune de miel pétrifiée dans l’ennui de Baden Baden que Miller

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Big Mac

ECRANS | Avec quatre films à l’affiche entre août et décembre, Matthew McConaughey est incontestablement la star de cette rentrée cinéma. Pourtant, qui aurait parié un kopeck sur cet ex-jeune premier romantique, Texan pure souche perdu à Hollywood où la valeur d’un acteur flambe plus vite que les cours de bourse ? Récit d’une métamorphose… Christophe Chabert

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Big Mac

«Tout ce que je connais, c’est le Texas !». C’est ainsi que les frères Coen ouvraient leur premier film, Blood simple. Cette maxime, Matthew McConaughey pourrait la faire sienne. Le Texas, il y est né, et sa première apparition marquante sur les écrans français le montrait en shérif d’un patelin texan dans le Lone star de John Sayles. Quinze ans plus tard, après bien des détours, c’est le Texas qui l’appelle à nouveau et lui permet d’endosser ce qui est sans conteste un de ses plus grands rôles à ce jour : le flic pourri qui arrondit ses fins de mois en jouant les tueurs à gage dans Killer Joe (en salles le 5 septembre), dernier film choc de William Friedkin. Mais que ce soit dans l’excellent Magic Mike de Steven Soderbergh en patron d’un club de strip-tease à Tampa, dans la tambouille érotico-policière The Paperboy (le 19 octobre) de Lee Daniels en journaliste gay revenant dans sa Floride natale pour enquêter sur un condamné à mort, ou encore dans le génial Mud

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Cannes : l’Amour dure 15 jours

ECRANS | Palmarès décevant pour festival décevant : Cannes 2012 a fermé ses portes le dimanche 27 mai, laissant une poignée de beaux films, une Palme logique et quelques figures récurrentes d’un film à l’autre. Dernier bilan. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 31 mai 2012

Cannes : l’Amour dure 15 jours

La semaine dernière, on promettait la Palme d’or à Leos Carax et à son Holy motors. On y croyait, persuadés que Nanni Moretti allait être sensible à cette ode enthousiaste à un cinéma finissant, dont les relents autobiographiques n’étaient pas sans rapport avec son Journal intime. Finalement, c’est l’incontestable Amour de Michael Haneke qui l’a emporté, le film le plus abouti de la compétition, un chef-d’œuvre certes mais qui paraissait presque trop attendu dans ce rôle. Après Oncle Boonmee et Tree of life, on rêvait à nouveau d’un film hors norme au sommet d’un festival 2012 beaucoup trop normé. Ce que le reste du palmarès, pas loin d’être indigne, n’a fait que souligner : surestimation d’œuvres imparfaites (Au-delà des collines, Reality), sacre de cinéastes dans une mauvaise passe (Reygadas, dont la sorcellerie a viré au charlatanisme, Loach et son téléfilm paresseux)… Seule la Caméra d’or au fabuleux Beasts of the southern wild n’a pas fait un pli. Le jury a même oublié un très beau film surgi au dernier jour du festival : le magnifique

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Cannes 2012, le palmarès : Et maintenant, on va où ?

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Christophe Chabert | Lundi 28 mai 2012

Cannes 2012, le palmarès : Et maintenant, on va où ?

Pendant tout le festival de Cannes, nous avions en tête l’édition 2010, «l’édition de la mort» comme on a pris la peine de l’appeler, celle où la compétition avait été particulièrement médiocre. Cette année-là, le Palmarès de Tim Burton et de son jury avait sauvé les meubles en récompensant Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakuhl. Ce n’était pas le meilleur film de la compétition — selon ses goûts, on pouvait préférer Poetry, Another year ou Des hommes et des Dieux ; mais c’était celui qui ouvrait le plus de perspectives sur le cinéma du futur. En 2012, la compétition, faiblarde, comportait tout de même à l’arrivée plus de grands films qu’en 2010. On en a compté cinq : Amour, Holy Motors, Mud, De rouille et d’os et Moonrise kingdom. Il y avait donc largement de quoi confectionner un palmarès qui allait laisser un bon souvenir de cette édition. Mais Nanni Moretti a réussi l’exploit jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’aux raisons avancées pour la remise d’une Palme pourtant logique, de souligner au contraire à quel point le festival avait failli cette année. Commençons donc par cette

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Cannes jour 9 : Grillés

ECRANS | The Paperboy de Lee Daniels. Dans la brume de Sergeï Loznitsa.

Christophe Chabert | Vendredi 25 mai 2012

Cannes jour 9 : Grillés

Il sera temps, d’ici le palmarès dimanche soir, de tirer un bilan définitif de ce Cannes 2012, mais on affûte déjà nos couteaux, tant les jours qui viennent de s’écouler ne plaident pas en sa faveur. Reste un (immense) espoir demain avec le Mud de Jeff Nichols — on vient de voir le Im Sang Soo, pas mal mais quand même très mineur, on en reparlera demain ; mais il faut le dire, arrivé à un tel stade de désillusion globale, on préfère ne plus s’attendre à rien. Au moins pourra-t-on être agréablement surpris. Car depuis jeudi soir, toutes les personnes croisées, journalistes, exploitants ou simples cinéphiles faisaient le même constat : «Vivement que ça se termine !». À la traditionnelle fatigue du marathon cannois s’ajoutait ainsi un certain agacement quant à la longue série de mauvais films vus en compétition, et ce n’est pas pour rien si le rythme des projections s’est spectaculairement ralenti pour nous : deux films et demi jeudi, deux ce vendredi, au lieu des quatre ou cinq quotidiens pendant le reste du festival. À un moment, plus rien ne suit : ni le corps, ni l’esprit, et cela conduit même à de fâcheuses situations, comme la projo de

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Cannes, entre la panne et le moteur

ECRANS | Curieuse édition du festival de Cannes, avec une compétition de bric et de broc pleine de films d’auteurs fatigués et dont le meilleur restera celui qui annonça paradoxalement la résurrection joyeuse d’un cinéma mort et enterré. Du coup, c’est le moment ou jamais de parler des nouveaux noms que le festival aura mis en orbite. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 25 mai 2012

Cannes, entre la panne et le moteur

Comme il y a deux ans, le jour férié nous oblige à boucler avant la fin du festival de Cannes et la remise de la Palme d’or. Mais comme il y a deux ans, on a déjà hâte que l’affaire se termine, tant la compétition aura été laborieuse, et même parfois pénible à suivre. Surtout, sa diversité n’a pas été payante. En quelques heures, on pouvait passer d’un navet faussement personnel et vraiment putassier (le redoutable Paperboy de Lee Daniels, qui mérite des tomates après son déjà horrible Precious) à un sommet d’académisme moderniste à base d’acteurs inexpressifs, de dialogues séparés par d’interminables et grossiers silences et de plans sous tranxène sur des gars qui marchent dans les bois (le soporifique Dans la brume de Sergeï Loznitsa, qui mérite des œufs pourris après son déjà pontifiant My joy). Et on n’oubliera pas dans la liste le très Vogue Homme Sur la route de Walter Salles, où la beat generation réduite à un clip publicitaire sur la mode des hipsters, ou encore le téléfilm de Ken Loach, La Part des anges, d’une fainéantise hallucinante que ce

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Cannes jour 8 : Suicide mexicain

ECRANS | Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas. Elefante blanco de Pablo Trapero.

Christophe Chabert | Jeudi 24 mai 2012

Cannes jour 8 : Suicide mexicain

Cette huitième journée cannoise restera comme la première journée post-Holy Motors. Il est vrai que le film de Carax a tellement retourné les festivaliers (à quelques exceptions près, comme les rédacteurs de Positif, étrangement agressifs à son encontre) que toute la journée, en plus d’y repenser — hier, par exemple, on a complètement omis de préciser qu’on y voit à l’intérieur une séquence appelée à devenir mythique, celle dite de l’entracte — on n’imaginait plus que le film puisse repartir sans la Palme d’or. Hier soir après la projection, le festival avait l’air de commencer enfin. Mais dès ce matin, il avait surtout l’air d’être fini. Bizarre. Ce n’est pas le pénible Sur la route qui allait dissiper cette impression. On en parle ailleurs, donc pas besoin de disserter ici sur ce monument de cinéma culturel, académique et scolaire. Mais le deuxième film de la compétition ce jour, signé Carlos Reygadas, nourrissait de sérieux espoirs de rajouter un bon film pour relever le niveau. Il ne faut pas longtemps pour comprendre que cette question (bon

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Cannes jour 7 : Leos Carax’ Holy Grail

ECRANS | Killing them softly d’Andrew Dominik. Le Grand soir de Gustave Kervern et Benoît Délépine. Holy Motors de Leos Carax.

Christophe Chabert | Mercredi 23 mai 2012

Cannes jour 7 : Leos Carax’ Holy Grail

En cours d’après-midi, le soleil est enfin revenu sur la Croisette, et ça tombe bien car à la fatigue, logique après une semaine de festival, s’ajoutait une petite déprime liée à la pluie incessante et au ciel bouché. Sans parler de cette compétition maudite qui commençait insidieusement à nous taper sur le système — on a vraiment eu du mal à digérer le téléfilm de Ken Loach mais aussi les réactions complaisantes d’une partie de la presse et du public à sa présentation. L’éclaircie, d’ailleurs, est d’abord venue ce matin avec la présentation de Killing them softly, nouveau film d’Andrew Dominik qui reforme avec Brad Pitt la paire de L’Assassinat de Jesse James. Disons-le, on aime bien le film, qui pourtant ne fait rien pour être aimé et lance régulièrement de gros fucks aux spectateurs. Exemples : vous venez voir la star du film ? Patientez donc une bonne vingtaine de minutes avant de la voir se pointer à l’écran. Vous avez envie d’assister à un bon polar ? L’intrigue est alambiquée, et quand on la pose à plat, paraît bien banale. Vous voulez de l’action ? Il n’y en aura quasiment pas, et le seul meurtre spectaculaire du film est désamo

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Cannes jour 6 : Le Crépuscule des vieux

ECRANS | No de Pablo Larrain. Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais. La Part des anges de Ken Loach

Christophe Chabert | Mardi 22 mai 2012

Cannes jour 6 : Le Crépuscule des vieux

Dans ce journal quotidien (ou presque) du festival, on n’a pas le temps de parler de tout ce que l’on voit au fil des projections (déjà 23 films au compteur, quand même). Parmi les oublis que l’on ne se pardonne pas, il y a le formidable No de Pablo Larrain, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, et qui restera comme un des sommets de cette édition. Larrain aborde pour la troisième fois consécutive les années Pincochet après Tony Manero et Post mortem, films certes forts et pertinents, mais un brin auteurisants et fermés sur leur dispositif formel. Avec No, le cinéaste chilien passe une sacrée vitesse, puisque ledit dispositif se résume en une seule idée : No ressemble à une vieille VHS des années 80, avec ses couleurs baveuses et son écran 4/3. Coquetterie moche ? Pas du tout, mais alors pas du tout. Dans No, Larrain raconte la campagne autour du plébiscite pro-Pinochet de 1988, signe d’ouverture démocratique qui devait théoriquement conforter le pouvoir du dictateur vieillissant. En adoptant la forme télévisuelle de l’époque, il peut donc intégrer toutes les archives, véridiques quoique souvent a

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Nuits sonores – Dimanche 20 - Report

MUSIQUES | Sept lieux, six sessions de 9h de live, trois concerts spéciaux. Il fallait bien ça pour fêter les dix ans de Nuits sonores, fleuron européen de la musique électronique (et plus si affinités). Compte-rendu du jour 5.

Benjamin Mialot | Lundi 21 mai 2012

Nuits sonores – Dimanche 20 - Report

L'envie n'y était plus. Dans le même état d'inadéquation au monde et de fatigue émotionnelle qu'un explorateur de retour d'un continent jusqu'alors inconnu, on ne se voyait pas embarquer pour une nouvelle destination. Il y avait encore tant à découvrir de la première. Surtout, on ne voyait pas comment New Order, malgré toute la symbolique entourant sa venue, allait pouvoir soutenir la comparaison avec le parangon d'hédonisme que fut la nuit précédente. C'est le concert de Mudhoney qui a commencé à nous ouvrir les yeux. Un vrai beau concert de rock'n'roll, économe en artifices et généreux en décibels, donné dans le club du Transbordeur devant un petit comité d'enthousiastes du Seattle sound. Tout ce qu'on attendait, en somme, des guignolos with an attitude que ce sont révélés être les cautions électriques des NSDays. De New Order, «simple» légataire de Joy Division devenu dès sa troisième année d'existence (soit en 1983) l'une des formations les plus influentes de la planète, on n'attendait en revanche pas grand-chose. En tout cas ri

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Cannes Jours 4 et 5 : Les yeux (et tout le reste) mouillés

ECRANS | Lawless de John Hillcoat. Jagten de Thomas Vinterberg. Like someone in love d’Abbas Kiarostami. Amour de Michael Haneke.

Christophe Chabert | Lundi 21 mai 2012

Cannes Jours 4 et 5 : Les yeux (et tout le reste) mouillés

Ce festival de Cannes restera sans doute dans les mémoires pour au moins une raison : la météo particulièrement capricieuse. La journée de dimanche aura été pour le moins agitée : traversée épique de la Croisette sous des bourrasques qui retournaient les parapluies et faisaient s’effondrer les barrières, queue interminable dans des files d’attente de gens frigorifiés et trempés jusqu’à l’os (et sans rouille), arrivée dans le Palais surpeuplé transformé en camps de réfugiés connectés (les réseaux sont saturés cette année, chacun étant venu minimum avec un ordi, un smartphone et une tablette !) et patinoires à l’entrée des salles lorsque tout le monde referme son pépin, créant une mare glissante pour les festivaliers. Le plan vigipirate draconien en a volé en éclats : plus personne ne fouillait rien du tout, tellement la situation devenait critique. Mieux vaut en rire, d’autant plus que la compétition continue clopin clopant. Ce fut d’abord le redoutable Lawless de John Hillcoat. Pour ceux qui se demandaient après le raté La Route

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Cannes jour 3 : Par-delà les limites

ECRANS | Au-delà des collines de Cristian Mungiu. Laurence Anyways de Xavier Dolan. Beasts of the southern wild de Benh Zeitlin

Christophe Chabert | Dimanche 20 mai 2012

Cannes jour 3 : Par-delà les limites

Les projections s'enchaînent à la vitesse de l'éclair, confirmant que si Cannes 2012 n'a pas encore prouvé qu'il était un bon cru, il s'avère particulièrement riche en propositions, au risque de ne plus savoir où donner de la tête. Commençons par la compétition qui, pour l'instant, ne décolle pas vraiment. On misait gros sur le nouveau film de Cristian Mungiu, récipendiaire de la Palme pour son excellent 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Mais Au-delà des collines est une déception, et si on ne participera pas au lynchage qui a commencé à la fin de la projection de presse, force est de reconnaître que le cinéaste a sans doute pêché par excès d'orgueil. Le pêché est au centre du film, qui raconte les retrouvailles entre deux filles, amantes lorsqu'elles vivaient ensemble dans le même pensionnat et qui se sont séparées temporairement. Alina est allée travailler comme serveuse en Allemagne ; Voichita a trouvé refuge dans un monastère orthodoxe isolé sur une colline au-dessus de la ville. Alina revient en Roumanie espérant emmener avec elle Voichita, mais celle-ci tergiverse, visiblement tiraillée entre sa foi nouvelle et son ancienne amoureuse.

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Beaucoup d’amour, peu d’érections

ECRANS | Le 65e festival de Cannes arrive déjà à mi-parcours de sa compétition, et celle-ci paraît encore bien faible, avec ce qui s’annonce comme un match retour de 2009 entre Audiard et Haneke et une forte tendance à la représentation du sentiment amoureux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 20 mai 2012

Beaucoup d’amour, peu d’érections

Serait-ce la nouvelle loi cannoise ? Pour une année de compétition passionnante, la suivante serait forcément décevante ou mineure. Le cru 2009 était exceptionnel, celui de 2010 fut cauchemardesque ; l’édition 2011 était brillante, celle de 2012 a démarré piano. Tout avait pourtant bien commencé avec un film d’ouverture extraordinaire, Moonrise kingdom de Wes Anderson, et la projection du Audiard, De rouille et d’os. Puis vint le temps des désillusions : par exemple Après la bataille de Yousri Nasrallah, qui se complait dans une forme de soap opéra ultra-dialogué alors qu’il avait manifestement l’envie de retrouver le lustre des grands mélodrames égyptiens. Évoquant la Révolution récente, le cinéaste tombe dans le piège du cinéma à sujet, didactisme balourd que l’intrigue sentimentale ne vient pas alléger, au contraire. Nasrallah veut aborder tous ses enjeux en même temps, mais oublie complètement de les mettre en scène. Catastrophe aussi avec Paradis : Amour d’Ulrich Seidl, où la misanthropie du réalisateur éclate à tous les plans. Fustigeant à la fois les vieilles Autrichiennes qui vont au Kenya pour se payer une tranche de tourisme sexuel e

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Cannes jour 2 : La réalité et ses doubles

ECRANS | Reality de Matteo Garrone. Paradis : Amour d'Ulrich Seidl.

Christophe Chabert | Samedi 19 mai 2012

Cannes jour 2 : La réalité et ses doubles

Alors que la pluie commence à s'abattre sur les festivaliers, la compétition dessine peu à peu ses enjeux. Les sentiments sont à vifs cette année, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c'est Moonrise kingdom et De rouille et d'os ; le pire, c'est Après la bataille et l'affreux Paradis : Amour d'Ulrich Seidl, qui a pris tranquillou la place du film à détester de la sélection. Comment pourrait-il en être autrement quand le cinéaste autrichien, creusant un sillon qui ne semble plus intéresser que lui, déballe d'entrée toute sa misanthropie, le temps d'une séquence insupportable où des handicapés mentaux se rentrent dedans avec des auto-tamponneuses, la caméra vissée au pare-brise pour insister sur leurs visages grimaçants. Ulrich Seidl déploie ensuite sa haine envers ses compatriotes avec quelques scènes en famille où la laideur le dispute à l'enfer du quoti

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Cannes jour 1 : Woody et les chevaux

ECRANS | Woody Allen : un documentaire. Après la bataille.

Christophe Chabert | Vendredi 18 mai 2012

Cannes jour 1 : Woody et les chevaux

Le film d'ouverture de Cannes est-il un bon présage de la sélection à venir ? Si oui, alors Cannes 2012 devrait être exceptionnel, tant le Moonrise kingdom de Wes Anderson nous a littéralement enchanté. On en parle ailleurs, donc pas la peine de s'appesantir sur le sujet. Mais pour revenir à la question de l'ouverture comme signe annonciateur de la qualité globale, il faut se souvenir qu'en 2010, qualifiée par les festivaliers qui l'ont vécue d'annus horribilis, avait débuté avec le lamentable Robin des bois de Ridley Scott, et le reste avait été à l'avenant.  En revanche, le bon cru de 2011 avait été lancé par l'excellent Minuit à Paris de Woody Allen, qui restera par ailleurs comme un des meilleurs souvenirs de l'ex-première dame de France - on s'égare. Or, avec une certaine malice, Thierry Frémaux a choisi de proposer aux festivaliers non pas le Woody Allen annuel (To Rome with love, privé de Cannes pour cause de sortie avancée en Italie), mais un documentaire consacré au cinéaste prolifique. E

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Moonrise kingdom

ECRANS | Poussant son art si singulier de la mise en scène jusqu'à des sommets de raffinement stylistique, Wes Anderson ose aussi envoyer encore plus loin son ambition d'auteur, en peignant à hauteur d'enfant le sentiment tellurique de l'élan amoureux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 mai 2012

Moonrise kingdom

Revoici Wes Anderson, sa griffe de cinéaste intacte, dès les premiers plans de Moonrise kingdom. Sa caméra explore frontalement une grande demeure comme s'il visitait une maison de poupée dont il découperait l'espace en une multitude de petits tableaux peuplés de personnages formidablement dessinés. Au milieu, une jeune fille aux yeux noircis au charbon, cousine pas si lointaine de Marion Tenenbaum, braque une paire de jumelles vers nous, spectateurs. Ce n'est pas un détail : d'observateurs de ce petit théâtre, nous voilà observés par cette gamine énigmatique, dont on devine déjà qu'elle a un train d'avance sur les événements à venir. L’art de la fugue Par ailleurs, la bande-son se charge, via un opportun tourne-disque, de nous faire un petit cours autour d'une suite de Benjamin Britten. Où l'on apprend que le compositeur, après avoir posé la mélodie avec l'orchestre au complet, la rejoue façon fugue en groupant les instruments selon leur famille. Là encore, rien d'anecdotique de la part d'Anderson. Cet instant de pédagogie vaut règle du jeu du film à venir, où il est question d'enfance (qui n'est pas un jeu), de fugue (qui n'est pas musicale)

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Cannes 2012 : J-1…

ECRANS | Cette année, le festival de Cannes s’annonce musclé : pas seulement à cause de sa compétition, face à laquelle on nourrit quelques sérieux espoirs, mais aussi grâce à ses sections parallèles, particulièrement alléchantes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 mai 2012

Cannes 2012 : J-1…

Comme on dit dans les films : nous voilà arrivés sur site. Accréditation retirée, premières mains serrées, programme étudié à la loupe et c’est déjà les starting blocks pour découvrir demain matin, à peu près en même temps que vous lecteurs, Moonrise kingdom de Wes Anderson, film d’ouverture de ce 65e festival de Cannes. C’est la particularité de cette édition, et c’est loin d’être une mauvaise chose : les spectateurs pourront découvrir en synchrone avec les festivaliers, quatre œuvres parmi les plus attendues de la compétition… Moonrise kingdom donc, mais aussi De rouille et d’os, le nouveau Jacques Audiard, Sur la route que Walter Salles a adapté de Jack Kerouac, et Cosmopolis, que David Cronenberg a lui tiré de Don De Lillo. Les 17 autres films de la compét’ procurent quelques beaux frissons d’excitation, à commencer par le quatuor «américain» (même si deux cinéastes sur quatre sont d’origine australienne !) : Killing them softly d’Andrew Dominic avec Brad Pitt, Lawless de John Hillcoat avec un putain de c

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Concerts (très) spéciaux

MUSIQUES | RE : ECM, samedi 19 mai au Théâtre des Célestins Prenez une référence de la minimale et un pionnier de l'ambient, à savoir Ricardo Villalobos et Max (...)

Benjamin Mialot | Mardi 8 mai 2012

Concerts (très) spéciaux

RE : ECM, samedi 19 mai au Théâtre des Célestins Prenez une référence de la minimale et un pionnier de l'ambient, à savoir Ricardo Villalobos et Max Loderbauer. Confiez-leur le catalogue du visionnaire label de jazz ECM. Vous obtenez ce qui promet d'être l'un des moments les plus stimulants du festival. Mudhoney, dimanche 20 mai au Transbordeur Mudhoney, c'est d'abord une belle bande de losers, qui fuit toute sa carrière le microcosme grunge pour être finalement considérée comme son modèle. C'est surtout, près d'un quart de siècle après sa première répèt', un fuckin' grand groupe de rock'n'roll. New Order, dimanche 20 mai à la Sucrière «On n'a pas l'habitude d'inviter des têtes d'affiche de cette ampleur. On fait une exception, car New Order est pour nous un groupe matriciel, qui non content d'avoir fait la musique indé anglaise vers la dance, fait la synthèse entre les différents points de vue de l'équipe».

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Nouvel ordre sonore

MUSIQUES | Nouveaux programmes, nouveaux rythmes, nouveaux lieux, du 16 au 20 mai, c'est ainsi que se résumera cette année la 10e édition de Nuits sonores qui vient de dévoiler ses première pépites en attendant l'annonce à venir de la programmation complète. Stéphane Duchêne

Dorotée Aznar | Jeudi 26 janvier 2012

Nouvel ordre sonore

Ne faisons pas durer le suspense plus longtemps. Oh et puis si. Attention... Suspense. Ayé. C'est l'une des premières grandes nouvelles de cette 10e édition de Nuits Sonores, forcément porteuse de symbole – l'édition comme la nouvelle – l'événement du festival cette année : la venue exceptionnelle, le 20 mai, de... New Order ! Quel meilleur candidat que le groupe de Manchester, nés sur les cendres de Joy Division – ou plutôt de son chanteur Ian Curtis, savant mélange né des premiers balbutiements de l'électro et de l'âge d'or de l'indie rock anglais pour résumer 10 ans d'exploration électro et indie du petit festival lyonnais devenu grand ? Quand on songe en plus que le groupe inaugura le Transbordeur il y a plus de 20 ans, on boucle une sacrée boucle. Vagabondage L'autre des premières grandes nouvelles de la décennie anniversaire de Nuits Sonores c'est le «déménagement» du festival. Après plusieurs éditions au Marché Gare, désormais en voie de destruction, Nuits Sonores reprend ses vieilles habitudes vagabondes, du moins en partie. Toujours installé à l'Hôtel de ville (Village sonore et Labo), à la Galerie des Terreaux (accuei

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