Jason Bourne : l'héritage

ECRANS | L’odyssée de Jason Bourne (et la patience de Matt Damon) arrivée à son terme, Tony Gilroy se voit confier la mission de relancer la franchise en inventant un récit parallèle. C’est raté sur toute la ligne : bavard, mal raconté, pauvre en action et parfois ridicule, cet héritage ne vaut pas un kopeck. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 18 septembre 2012

En s'emparant de la franchise Jason Bourne, dont Doug Liman avait signé le brouillon plaisant avec La Mémoire dans la peau, Paul Greengrass, jusqu'ici connu pour sa passionnante reconstitution du Bloody Sunday irlandais, avait fixé une nouvelle ligne esthétique au blockbuster hollywoodien : caméra à l'épaule nerveuse et frénétique, action épileptique, hyper-réalisme des combats et des poursuites. Le style était si frappant qu'une partie des yes men hollywoodiens ont tenté de l'imiter, jusqu'à l'absurde (Marc Foster dans Quantum of Solace). Greengrass et son acteur Matt Damon ayant tiré un trait définitif sur le super-agent amnésique, le studio devait trouver une solution pour continuer la franchise.

Plutôt que de faire un reboot avec un nouveau comédien, les executives se sont un peu creusés les méninges, et ont propulsé Tony Gilroy, déjà scénariste de l'opus précédent et réalisateur de Michael Clayton (bâillement) et Duplicity (re-bâillement), derrière la caméra. Il en est sorti une idée qu'on taxera d'audacieuse, même si cela reste relatif : inventer un programme parallèle au programme Treadstone, six super-agents que l'on tente de modifier génétiquement en leur injectant un virus et en leur faisant gober des pilules vertes et bleues pour s'assurer qu'ils supportent les transformations musculaires et cérébrales. La soif de vengeance de Bourne et la menace de révélations venues d'un journaliste sur le scandale Treadstone poussent donc cette cellule spéciale de la CIA à liquider les agents, dont Aaron Cross (Jeremy Renner), nouveau héros de l'aventure.

Film d'inaction

Le film surprend au départ par sa volonté de sous-enchérir face à La Vengeance dans la peau. Ni surdécoupage, ni caméra secouée, et surtout aucune scène d'action ; Jason Bourne : l'héritage démarre par une laborieuse introduction en montage alterné où Cross fait une sorte de trek extrême en Alaska pendant qu'à Washington un Edward Norton fatigué met en place la manipulation pour l'éliminer. Gilroy, comme il le faisait dans ses films précédents, montre des gens qui parlent, mais ne sait absolument pas mettre en scène ce dialogue. Comme si le scénariste et le réalisateur formaient une entité bicéphale incapable d'instaurer un dialogue productif, aucune action ne vient troubler la récitation appliquée du texte : assis, debout, dans un bureau ou dans une voiture, face à des écrans ou face à leur supérieur, les personnages de Gilroy ne font rien d'autre que parler.

En cela, ce Jason Bourne-là n'est, au trois quarts, composé que de scènes d'inaction. Si le scénario était passionnant, si le texte était virtuose, si les acteurs étaient inspirés, on pourrait pardonner une telle déflation. Mais rien du tout, car les frères Gilroy ne font que noyer le poisson en plaçant ici des flashbacks atmosphériques, là une tambouille verbale pseudo-scientifique. Surtout, le film n'a absolument aucun humour. Cet esprit de sérieux pourrait être louable face à la dérision qui gangrène les divertissements hollywoodiens. Mais il se retourne littéralement contre un film qui se voudrait complexe et qui n'est en définitive que mal raconté, très mal raconté.

Profondément prétentieux

L'échec est encore plus patent quand, après une heure d'ennui assez colossal, le film se pique quand même d'accomplir son programme de blockbuster d'action. Là, c'est panique à bord : Gilroy ne trouve jamais ses marques, hésitant entre copier maladroitement le style Greengrass (la poursuite en moto finale, grotesque) ou en prendre le contrepied (la fusillade dans la maison, au découpage plus classique). Rien ne marche vraiment, sinon cette séquence où un scientifique pète les plombs et se met à abattre froidement ses collègues enfermés dans un laboratoire à la blancheur immaculée. Mais c'est un autre film, un appendice lointainement raccroché à la mythologie Jason Bourne que Gilroy semble trouver trop vulgaire à son goût. C'est peut-être une question de fond qu'il faudra aborder un de ces jours : pourquoi Hollywood va-t-il démarcher des cinéastes cérébraux pour mettre en scène ses films d'action ? Hier Nolan, aujourd'hui Gilroy, demain Sam Mendes pour le prochain James Bond… Il y perd en efficacité ce qu'il pense gagner en profondeur. Mais cette profondeur est traître et, The Dark Knight rises l'avait déjà montré, elle peut tout aussi bien s'avérer pure et simple prétention.

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Dames de cœur, à qui l’honneur ? : "La Favorite"

Le Film de la Semaine | Deux intrigantes se disputent les faveurs de la cyclothymique Anne d’Angleterre afin d’avoir la mainmise sur le royaume… Une fable historique perverse, où Olivia Colman donne à cette reine sous influence un terrible pathétique et Lánthimos le meilleur de lui-même.

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Dames de cœur, à qui l’honneur ? :

À l’aube du XVIIIe siècle. La Couronne d’Angleterre repose sur la tête d’Anne. Sans héritier malgré dix-sept grossesses, maniaco-dépressive, la souveraine se trouve sous la coupe de Sarah, sa dame de compagnie et amante (par ailleurs épouse de Lord Marlborough, le chef des armées), laquelle en profite pour diriger le royaume par procuration. Lorsque Abigail, cousine désargentée de Sarah arrive à la cour, une lutte pour obtenir les faveurs de la Reine s’engage… Demandez à Shakespeare, Marlowe, Welles, Frears, Hooper… La royauté britannique constitue, plus que tout autre monarchie, une source inépuisable d’inspiration pour la scène et l’écran. Au-delà de la fascination désuète qu’elle exerce sur son peuple et ceux du monde, elle forme en dépit des heurts dynastiques une continuité obvie dans l’Histoire anglaise, lui permettant de s’incarner à chaque époque dans l’une de ses figures, fût-elle fantoche. Telle celle d’Anne (1665-1717). Son humeur fragile la fit ductile, favorisant un jeu d’influences féminin inédit que La Favorite raconte sans trop trahir l’authenticité des faits, dan

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The Immigrant

ECRANS | Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la Statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens (...)

Christophe Chabert | Mardi 19 novembre 2013

The Immigrant

Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la Statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens attendant leur visa… C’est aussi une image forte venue du cinéma américain, celle qui ouvrait Le Parrain II. En se transportant au début du XXe siècle, James Gray semble promettre une grande fresque en costumes, éminemment romanesque, qui le placerait en descendant naturel de Coppola. Mais une fois ses rôles principaux distribués — d’un côté Ewa, Polonaise prête à tout pour retrouver sa sœur restée en quarantaine sur l’île, et de l’autre Bruno, souteneur qui lui promet de l’aider si elle accepte de rejoindre sa «famille» —, le film se jouera avant tout en intérieurs : un théâtre burlesque, des bains publics ou l’appartement de Bruno Weiss, qui devient une nouvelle prison pour Ewa. En cela, The Immigrant tient plus du roman russe que de la reconstitution hollywoodienne, et la mise en scène de Gray, somptueuse, d’une sidérante fluidité, préfère l’intimisme à la démesure. Chaque miroir, chaque vitre est à la fois un cadre enserrant Ewa à l’intérieur du cadre, mais aussi une paroi s

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Le Monde fantastique d’Oz

ECRANS | La rencontre entre Disney et Sam Raimi autour d’une ingénieuse genèse au "Magicien d’Oz" débouche sur un film schizo, où la déclaration d’amour au cinéma du metteur en scène doit cohabiter avec un discours de croisade post-"Narnia". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 mars 2013

Le Monde fantastique d’Oz

En écrivant la semaine dernière que Spring Breakers était une variation autour du Magicien d’Oz où James Franco serait une version gangsta dudit magicien, on ne savait pas encore que celui-ci l’incarnait pour de bon dans cette version signée Sam Raimi. Il faut dire que le titre français est trompeur : il laisse entendre que l’on est face à un remake du classique de Victor Fleming, alors qu’il en écrit en fait la genèse. Il s’agit donc de raconter comment un prestidigitateur minable et très porté sur la gente féminine, qui se rêve en Thomas Edison mais se contente de tours à deux sous dans une roulotte du Kansas, va passer de l’autre côté de l’arc-en-ciel et découvrir le monde d’Oz, ses vilaines sorcières et son chemin de briques jaunes. Sam Raimi rend avant tout un hommage esthétique à l’original : il débute par trente minutes en noir et blanc, son mono et format carré, avant de laisser exploser couleurs, effets sonores et 3D débridée par la suite.

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360

ECRANS | De Fernando Meirelles (Ang-Fr-Aut-Brésil, 1h50) avec Jude Law, Rachel Weisz, Anthony Hopkins...

Jerôme Dittmar | Vendredi 13 juillet 2012

360

Pour mémo : songer à laisser La Ronde au passé, et se contenter de l'adaptation d'Ophüls, jamais dépassée depuis. Malgré le bien qu'on peut penser ici de Fernando Meirelles, lui confier une énième version de la pièce de Schnitzler n'était pas forcément une bonne idée. Sur les traces d'Innaritu, en plus aimable avec ses personnages, 360 tient du Babel de l'amour. Film choral mondialisé, ce tour operator du désir, du sexe et des sentiments voudrait être partout, refaire la lutte des classes, parler famille, raconter l'ironie du destin, résumer l'univers à coup de chassés-croisés lelouchiens. Mais il est nulle part, suivant mollement le petit ordre moral du scénario, affaiblissant ses images d'une adéquation balourde entre son montage et son titre (360, la ronde, le monde, etc.). Meirelles découvre le split screen et bricole. C'est fluide, pas moche, le casting international (de Jude Law à Jamel) fait le job. Sauf que tout est publicitaire, pas finaud, survolé et sans enjeux. Jérôme Dittmar

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Mission : impossible – Protocole fantôme

ECRANS | De Brad Bird (ÉU, 2h13) avec Tom Cruise, Jeremy Renner, Paula Patton…

Dorotée Aznar | Lundi 12 décembre 2011

Mission : impossible – Protocole fantôme

Alors que JJ Abrams avait tenté, sans convaincre totalement, une humanisation de l’agent Ethan Hunt, ce nouveau Mission : Impossible le remet dans la posture du héros indestructible traversant un monde en mutation tel que Brian de Palma l’avait défini dans le premier volet. Mais dès son évasion d’une prison moscovite, Hunt affirme aussi son goût du risque, un plaisir ludique à choisir toujours la voie la plus difficile pour se sortir des ennuis. C’est aussi le principe de ce blockbuster trépidant : multiplier les complications à l’intérieur des complications, les défis improbables à relever jusqu’au vertige (littéral et figuré). Que ce soit dans une incroyable poursuite à Dubai au milieu d’une tempête de sable ou dans un hallucinant ballet de corps et de voitures dans un parking automatique, tout ici repose sur le déchaînement des éléments et la résistance surhumaine de Hunt-Cruise. Si le scénario tente de dessiner une nouvelle géopolitique des rapports de force (une Amérique dépassée par les pays émergents), c’est bien ce côté cartoonesque et bigger than life qui impressionne ; la présence de Brad Bird, auteur de quelques-uns des plus beaux fleurons Pixar (

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Lovely Bones

ECRANS | De Peter Jackson (ÉU, 2h08) avec Saoirse Ronan, Mark Wahlberg, Rachel Weisz…

Christophe Chabert | Mardi 2 février 2010

Lovely Bones

Stupeur ! Peter Jackson, dont la filmographie était jusque-là immaculée — même son "King-Kong", un peu en-dessous certes, surclassait pas mal de blockbusters — se plante royalement avec "Lovely Bones". On a beau prendre le film par tous les bouts, y retourner pour vérifier, il n’y a rien à faire : le ratage est cuisant. Les chromos familiaux du début, la voix-off niaise de la petite Susie Salmon, la reconstitution 70’s : on dirait du Spielberg cheap. Quand Susie est assassinée, on pense que Jackson va se coltiner ce que le grand Steven est incapable de montrer : la mort d’un enfant. Mais le meurtre est grotesque, Stanley Tucci en pédophile à moustache en fait des caisses, et Jackson filme tout cela avec des grosses focales ridicules et des effets indignes de son talent. Et on n’a encore rien vu ! Arrivée dans une sorte de purgatoire new age dont l’horizon est un paradis en forme de logo UMP, Susie tente d’aider post-mortem ses proches à élucider le mystère de sa disparition. Ce qui donne une suite de scènes d’un kitsch invraisemblable, Jackson créant un univers à la laideur inédite qui contamine en effet les vivants : Susan Sarandon fume comme un pompier, Wahlberg se lance dans

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Démineurs

ECRANS | Le grand retour de Kathryn Bigelow derrière la caméra permet un regard aussi inédit que pertinent sur le conflit irakien, tout en faisant preuve d’une tension cinématographique constante. François Cau

Dorotée Aznar | Vendredi 18 septembre 2009

Démineurs

Le film démarre en plein cœur de l’action : la tête la plus connue du casting (Guy Pearce) enfile sa combinaison de démineur, enchaîne quelques boutades viriles, avant qu’une explosion ne l’emporte, et avec lui le processus d’identification d’un spectateur dérouté. Le stratagème narratif a déjà été utilisé maintes fois (et notamment par ce grand couillon de Renny Harlin, qui l’a découvert il y a peu avec un enthousiasme puéril), mais rarement avec une telle force visuelle. Une fois le choc digéré, Kathryn Bigelow peut apaiser sa mise en scène et introduire son héros, le Sergent Adams (Jeremy Renner, enfin dans un rôle à la hauteur de son talent). Un farouche individualiste, accro à l’adrénaline, forcé de composer entre ses impulsions quasi suicidaires et ses responsabilités de gradé. La caméra tressautante le suivra pour ne quasiment plus le lâcher, le conflit devenant progressivement une toile de fond abstraite, avec ses ennemis invisibles, sa sourde paranoïa du moindre geste, ses décors naturels étouffants. Des partis pris qui prennent bien évidemment toute leur ampleur pendant de tétanisantes scènes d’action, mais également, et c’est là tout le mérite et le propos du film, pe

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Michael Clayton

ECRANS | De Tony Gilroy (ÉU, 1h59) avec George Clooney, Tilda Swinton, Sidney Pollack...

Christophe Chabert | Mercredi 24 octobre 2007

Michael Clayton

Attention ! À l'instar de Syriana, Michael Clayton est un faux bon film. Tony Gilroy, responsable de l'adroit bricolage scénaristique de La Vengeance dans la peau, cherche avec cette fiction engagée à donner sans arrêt au spectateur des gages de sérieux. Passée l'intro (en fait, la quasi-fin du film, le reste étant un long flashback), on se demande par exemple pourquoi les personnages ont l'air si graves et accablés, alors que, somme toute, il ne leur arrive rien de terrible pendant un bon moment, sinon la routine d'un cabinet d'avocats couvrant les activités peu reluisantes de quelques grandes compagnies. Toute la mise en scène cherche ainsi à faire naître une sensation de tension et de fatalité d'autant plus artificielle que plus le film avance, plus son soi-disant message paraît confus, sinon anodin. Ce nouveau cinéma de gauche hollywoodien, dont tous les représentants sont au générique du film (Clooney, Soderbergh ou le grand ancien Pollack) patine ainsi à enfoncer des portes ouvertes, ou pas de portes du tout, expl

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