L'Odyssée de Pi

Christophe Chabert | Mardi 11 décembre 2012

Photo : © Twentieth Century Fox 2012


Longtemps entre les mains de Jean-Pierre Jeunet, cette adaptation d'un best seller canadien racontant l'histoire d'un adolescent indien perdu au milieu du Pacifique sur un canot de sauvetage avec comme seul compagnon un tigre peu amical, a finalement atterri entre celles d'Ang Lee. Les trente premières minutes donnent d'ailleurs le sentiment que le réalisateur de Brokeback mountain fait du Jeunet à sa sauce, c'est-à-dire en gommant les contours des vignettes colorées très Amélie Poulain pour tester la plasticité de ses images. Car Lee, lorsqu'il s'attaque à des blockbusters, devient un cinéaste expérimental.

C'est sans doute ce qu'il y a de plus impressionnant dans L'Odyssée de Pi, cette manière de fondre les plans les uns dans les autres, de faire sortir l'image de son cadre, de jouer avec les formats, de créer de purs moments de sidération plastique par l'effet conjugué de la 3D et d'une picturalité saisissante. Cette sophistication entre toutefois en conflit avec le programme familial du scénario et avec une décision économiquement logique mais esthétiquement ratée : le tigre numérique (et le reste du bestiaire) ne fait jamais oublier ses pixels.

Aux deux extrémités de ce récit qui peine à passionner complètement, Lee glisse cependant une idée superbe : Pi a choisi d'être de toutes les religions à la fois, par curiosité autant que par œcuménisme ou par provocation. Joyeusement iconoclaste, cette attitude prendra tout son sens quand cette foi libre et sans dogme se transformera en foi dans la fiction. Croire en l'incroyable : c'est l'essence même du cinéma qu'interroge Ang Lee dans L'Odyssée de Pi.

L'Odyssée de Pi
De Ang Lee (ÉU, 2h05) avec Suraj Sharma, Irrfan Khan…

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Ang Lee : « garder l’émotion en élargissant mon champ d’expérimentation »

Gemini Man | Avec Gemini Man, le plus polyvalent des cinéastes contemporains poursuit son insatiable exploration formelle et métaphysique avec un film d’action qui aurait beaucoup plus à Philip K. Dick. Rencontre.

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Pour mettre en scène Gemini Man dont le héros est un personnage existant simultanément à plusieurs âges de sa vie, vous êtes-vous reposé sur les différents réalisateurs que vous étiez à l’époque de Tigre et Dragon, de Hulk, de L’Odyssée de Pi et de Un jour dans la vie de Billy Lynn ? Ang Lee : Pour chacun de mes films, je veux à la fois suivre un fil, conserver les meilleurs côtés de mes réalisations et explorer de nouvelles directions. Tigre et Dragon marquait mes débuts dans l’action. Alors que j’avais commencé dans le drame, je suis passé peu à peu à une dimension plus visuelle — ce que vous, les Français, appelez le “cinéma pur“. À travers mes films j’essaie toujours de garder le même cœur, la même âme, la même émotion, tout élargissant mon champ d’expérimentation. Mais quand vous dirigez un film d’action comme Gemini Man, avez-vous l’impression de faire le même métier que lorsque vous réalisez un film plus intimiste tel que Brokeback Mountain ? Dans les deux cas, je cherche à conserver la même

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Je est un autre moi-même : Will Smith cloné dans "Gemini Man"

Le Film de la Semaine | Un exécuteur d’État est traqué par son clone rajeuni de 25 ans. Entre paradoxe temporel à la Chris Marker et cauchemar paranoïde façon Blade Runner, Ang Lee s’interroge sur l’essence de l’humanité et continue à repenser la forme cinématographique. De l’action cérébrale.

Vincent Raymond | Mardi 1 octobre 2019

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Employé comme exécuteur par une officine gouvernementale, Henry Brogan découvre qu’on cherche à l’éliminer ainsi que les membres de son équipe. Partant en cavale avec Danny, une équipière, il constate que le tueur à leurs basques est son portrait craché… plus jeune de 25 ans. Le coup de l’agent bien noté considéré tout à coup comme une cible à abattre par ses anciens partenaires doit figurer en haut du classement des arguments-types pour films d’espionnage. À peu près au même niveau que le recours à un jumeau maléfique dans les polars ! Même s’il est justement ici question d’un combo chasse à l’homme/clones, on aurait tort de sous-estimer l’influence et les apports de Ang Lee sur Gemini Man. Un authentique auteur — au sens défini par Truffaut dans son article Ali Baba et la “Politique des Auteurs“ — qui, lorsqu’il s’empare d’une intrigue connue pour avoir été mille fois illustrée à l’écran, est capable d’en offrir une approche nouvelle et, surtout, singulière. DePalma en incarne un autre exemple sur le même thème avec Mission : Impossible. D’une projection, l’autre Ce qu

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"Un jour dans la vie de Billy Lynn" : Post trauma, luxe

Le film de la semaine | De ses dommages collatéraux en Irak à ses ravages muets sur un soldat texan rentré au bercail pour y être exhibé comme un héros, la guerre… et tout ce qui s’ensuit. 24 heures de paradoxes étasuniens synthétisés par un patron du cinéma mondial, le polyvalent Ang Lee.

Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Suggérant à la fois un roman de Zweig et une chanson des Beatles, le titre français de Billy Lynn's Long Halftime Walk ne trahit pas, loin s’en faut, l’esprit du film de Ang Lee ; son apparente banalité le contient en effet dans son entier, respectant l’unité de temps en dessinant une perspective plus vaste. Tout se déroule durant la journée particulière de Thanksgiving : ayant accompli un acte héroïque en Irak, le jeunot Billy Lynn bénéficie d’une permission exceptionnelle au Texas afin, notamment, de parader au sein de son unité durant le spectacle de mi-temps d’un match de football américain. Avant de participer à cette mise en scène aussi grotesque qu’obscène — censée galvaniser ou distraire, on ne sait guère, une populace déconnectée de la réalité du terrain —, le troufion aura essuyé les suppliques de sa sœur l’incitant à se faire réformer, découvert la béance entre l’image que se font les civils du front et la réalité, mais surtout été bombardé intérieurement d’envahissants souvenirs constitutifs d’un traumatisme latent. Full frontal, Foule frontale Ang Lee montre dans ce stupéfiant raccourci la germinatio

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The Lunchbox

ECRANS | De Ritesh Batra (Inde-Fr-All, 1h42) avec Irrfan Kahn, Nimrat Kaur…

Christophe Chabert | Mardi 3 décembre 2013

The Lunchbox

S’il fallait une preuve ultime de la mondialisation en cours dans le cinéma d’auteur et de l’uniformisation esthétique qu’elle produit, The Lunchbox serait celle-là. En effet, jamais film indien n’avait paru si peu indien dans sa facture, si occidentalisé, si loin de Bollywood et même des cinéastes qui ont cherché à s’en démarquer. Conséquence : on prend un plaisir étrange, presque coupable, à le regarder, comme on goûte un plat typique mais débarrassé de ses épices les plus puissantes. De cuisine, il est justement question dans The Lunchbox, qui commence par un quiproquo pour le coup très local : un plateau-repas préparé par une épouse dévouée n’atterrit pas sur le bureau de son mari mais sur celui d’un comptable solitaire et dépressif. S’ensuit une drôle de relation culinaro-épistolaire où l’épouse révèle son insatisfaction et le comptable son envie de briser sa vie triste et routinière. La première partie est une brillante comédie qui repose sur une mise en scène millimétrée ; la deuxième, moins enthousiasmante, développe les fils sentimentaux de l’intrigue, et cherche à créer une émotion un peu trop fabriquée pour véritablement convaincre. Faisant l

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Hôtel Woodstock

ECRANS | D’Ang Lee (ÉU, 2h02) avec Demetri Martin, Emile Hirsch, Liev Schreiber…

Christophe Chabert | Mardi 15 septembre 2009

Hôtel Woodstock

Le cinéphile français attaché à la politique des auteurs ne peut qu’être désorienté par le parcours du tandem Ang Lee/James Schamus (son scénariste attitré). Sans véritable thème (sinon, et encore, l’homosexualité), sans style visuel défini (avec des grands écarts entre la sophistication formelle de Hulk et la sobriété romanesque de Lust, caution), ces deux-là sont des caméléons promenant leur cinéma à travers le monde, les genres et les budgets. Hôtel Woodstock surfe ainsi sur la vague des 'feel good movies', avec une pointe de Wes Anderson en prime. Surprise : ce cocktail est franchement plaisant, et même euphorisant. Traitant le mythique festival de rock par le petit bout de la lorgnette (une famille juive coincée dont le fils pense effectuer une bonne affaire en faisant venir la manifestation dans la petite ville sans histoire où ses parents tiennent un hôtel), jusqu’à en éclipser toute image de concert, Hôtel Woodstock raconte l’anecdote et laisse la légende au documentaire de Michael Wadleigh, dont le film plagie les scories visuelles avec un certain brio. Évidemment, l’un n’est jamais très loin de l’autre : le vent de liberté (et de marijuana) va souffler sur ce foyer con

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Le Secret de Brokeback mountain

ECRANS | Avec "Le Secret de Brokeback mountain", western mélodramatique entre deux cow-boys à l'homosexualité contrariée, l'insaisissable Ang Lee slalome adroitement entre tous les travers de son sujet et arrive à émouvoir sans forcer sur le pathos. Fameux ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 25 janvier 2006

Le Secret de Brokeback mountain

Il faut lever d'entrée le secret de Brokeback Mountain : un été, dans une montagne du Wyoming, deux garçons de 18 piges doivent garder des moutons et vont vivre ensemble une relation homosexuelle dont on ne saura si elle est seulement physique (fougue de la jeunesse et conséquence de la promiscuité) ou également amoureuse. Et qui aime qui, ça aussi, on se le demande bien. Il y aura donc deux secrets : celui que ces sheep-boys gardent aux yeux du monde (y compris quand, chacun de leur côté, ils trouveront femmes et enfants) et celui, plus épais, des sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Cela, Ang Lee le cache longtemps au spectateur. Doublement longtemps d'ailleurs : 2h20 de film et 25 ans de vie à l'écran. Gay comme un cow-boy La durée est définitivement l'alliée de ce très beau film : une durée romanesque et cinématographique que le cinéaste travaille avec une attention constante, en brossant chaque séquence comme un bloc de temps séparé du suivant par des ellipses fulgurantes, si bien que l'on met à notre tour du temps à savoir combien d'années s'écoulent entre les deux. Chaque maigre certitude est ainsi remise en question par ce gouffre qui

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