Flight

ECRANS | L’héroïsme d’un pilote d’avion est remis en cause lorsqu’on découvre ses penchants pour la boisson et les stupéfiants. Délaissant ses expérimentations technologiques, Robert Zemeckis signe un grand film qui célèbre l’humain contre les dérives religieuses, judiciaires et techniques. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Au commencement était la chair : celle d'une femme nue qui déambule au petit matin dans une chambre d'hôtel pendant que son amant se réveille en s'enfilant une ligne de coke qui lui permet d'évacuer sa gueule de bois. Ce long plan d'ouverture sonne comme une déclaration d'intention de la part de Robert Zemeckis : après trois films à avoir essayé de recréer par le numérique, la 3D et la motion capture les émotions et le corps humain, le voilà revenu à des prises de vues garanties 100% réelles et incarnées. Son cinéma a depuis toujours été obsédé par les limites plastiques de la figuration : les corps troués, aplatis, étirés comme des chewing-gums de La Mort vous va si bien, les toons vivants de Roger Rabbit, Forrest Gump se promenant dans les images d'archives ou le Robinson supplicié de Seul au mondeFlight introduit une subtile variation autour de ce thème : ici, la chair est fragile, mais cette fragilité signe en définitive la grandeur humaine.

Y a-t-il un pilote dans le pilote ?

Whip Whitaker (fabuleux Denzel Washington) prend donc son service comme pilote de ligne et réussit un exploit : un atterrissage en plein milieu d'un champ après une défaillance technique. Il est considéré comme un héros jusqu'à ce que ses analyses toxicologiques révèlent ses addictions. Ce que Zemeckis va montrer, c'est la façon dont Whitaker est progressivement dépossédé de son propre destin, ballotté comme son avion dans la tempête entre un avocat dépêché par la compagnie, ses anciens collègues syndicalistes, des rescapés ne jurant que par le miracle divin… Seul réconfort possible : une junkie qui tente de reprendre le contrôle de sa vie. La mise en scène, aussi vitaminée et rock'n'roll que celle d'un Scorsese, fait de Whitaker un bloc de vie brute refusant l'aseptisation généralisée, insoumis et indocile. Tout le pousse à rejeter la responsabilité sur les autres, la technique ou ce Dieu qui réduit les héros à l'état de pantins. Il n'en sera rien, car Flight est aussi incorrect que son personnage : il faut voir comment, au détour d'un détail aussi discret qu'essentiel — une télécommande capricieuse — le cinéaste montre que plus on pense contrôler le monde, plus on est renvoyé à ses propres imperfections. Nous sommes des machines désirantes, disait Deleuze ; du désir qui grippe la mécanique du monde, lui répond Zemeckis.


Flight

De Robert Zemeckis (ÉU, 2h18) avec Denzel Washington, Don Cheadle...

De Robert Zemeckis (ÉU, 2h18) avec Denzel Washington, Don Cheadle...

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Whip Whitaker, pilote de ligne chevronné, réussit miraculeusement à faire atterrir son avion en catastrophe après un accident en plein ciel… L’enquête qui suit fait naître de nombreuses interrogations… Que s’est-il réellement passé à bord du vol 227 ?


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Pépins d’avocat : "L'Affaire Roman J."

ECRANS | de Dan Gilroy (E-U, 2h03) avec Denzel Washington, Colin Farrell, Carmen Ejogo…

Vincent Raymond | Mardi 13 mars 2018

Pépins d’avocat :

Issu du militantisme afro-américain, vêtu comme l’as de pique et passant ses journées dans ses dossiers, l’avocat Roman J. Israel est un excellent procédurier, mais un maladroit plaideur. À la mort de son patron, un cabinet de prestige le recrute pour ses talents. Il va alors “changer”… Ce film-marathon semble hésiter à cerner son sujet, comme à croquer son personnage principal dont le caractère girouette plus vite qu’un Dupont-Aignan en période électorale. Présentant de nombreuses caractéristiques de certains syndromes d’Asperger (mémoire hallucinante, sociabilité “particulière”, attachement à des rites…), la probité et le désintéressement d’un saint, Roman J. Israel oublie brusquement tous les préceptes ayant gouverné son existence pour commettre une action contraire à l’éthique. En plus d’être improbable, ce retournement psychologique s’accompagne d’une métamorphose physique aussi absurde que le costume hors d’âge / vintage dont ce pauvre avocat est affublé. L’idée initiale de confronter l’idéalisme d’un juriste de bureau versé dans les droits civiques aux requins de prétoire

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"Les 7 Mercenaires (The Magnificent Seven)" : et sept qui font sang

ECRANS | de Antoine Fuqua (E-U, 2h13) avec Denzel Washington, Chris Pratt, Vincent D’Onofrio…

Vincent Raymond | Mardi 27 septembre 2016

Kurosawa s’amuserait sûrement devant cette nouvelle postérité de ses Sept Samouraïs (1954) qui, après être devenus Mercenaires (1960) devant la caméra de John Sturges, s’offrent un lifting sous la direction d’Antoine Fuqua. À chaque époque sa manière de remettre le passé à son goût du jour, de le récrire ou de lui offrir une perspective en s’imprégnant du présent. Celle de Fuqua découle des apports de Peckinpah et Leone (comptant un Afro-américain, un Asiate et un Amérindien, sa horde de mercenaires est déjà davantage métissée), tout en renvoyant également au western classique avec un Ethan Hawke… hawksien, digne de Dean Martin dans Rio Bravo. Si cette version tient ses promesses, c’est qu’elle n’en fait pas de trompeuse, dans le sens où ce remake ne cherche pas à supplanter le film initial. Il s’agit plutôt d’une variation sur un thème désormais classique ; un divertissement propre et honnête avec des personnages joliment dessinés et des comédiens formant un ensemble aussi homogène que la troupe de Yul Brynner.

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Dalton Trumbo : plaisir gourmand pour cinéphiles

ECRANS | de Jay Roach (E-U, 2h04) avec Bryan Cranston, Diane Lane, Helen Mirren…

Vincent Raymond | Mardi 26 avril 2016

Dalton Trumbo : plaisir gourmand pour cinéphiles

Vissé à sa machine à écrire, Dalton Trumbo a signé parmi les plus grandes pages du cinéma hollywoodien (Vacances romaines, Spartacus, Exodus…). Mais il a aussi mené une vie personnelle et citoyenne romanesque. Le biopic que lui consacre Jay Roach, avec Bryan Cranston, relate le parcours de ce blacklisté haut en couleurs, qui défia la chasse aux sorcières en industrialisant l’écriture sous prête-noms et glanant des Oscars à la barbe de McCarthy et de ses séides. S’il est enlevé et jouissif, à l’image du personnage, le film n’est qu’un instantané de son existence. Il se penche uniquement sur la période aussi conflictuelle qu’héroïque de l’après-guerre (Trumbo auteur reconnu et installé, a déjà publié Johnny Got His Gun), et fait l’impasse sur la fin de sa carrière (son passage à la réalisation avec… Johnny Got His Gun). Un plaisir gourmand pour les cinéphiles, ravis de naviguer dans les coulisses hollywoodiennes parmi les légendes (sont ici convoqués Otto Preminger, John Wayne…) et un joli tour de force pour l’auteur de la série Austin Powers qui mêle ses comédiens à d’authentiques séquences d’archives. Grâce à la prescriptio

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10 Cloverfield Lane

ECRANS | de Dan Trachtenberg (É-U, 1h50) avec Mary Elizabeth Winstead, John Goodman, John Gallagher Jr.…

Vincent Raymond | Mardi 15 mars 2016

10 Cloverfield Lane

En 2008, Matt Reeves électrochoquait le principe du film catastrophe apocalyptique en hybridant faux found footage et monstres exterminateurs dans Cloverfield, une expérience de cinéma aussi accomplie du point de vue théorique que spectaculaire. Ni suite, ni spin-off classique, 10 Cloverfield Lane s’inscrit dans sa lignée en combinant atmosphère de fin du monde, huis clos sartrien avec potentiel(s) psychopathe(s)… et monstres exterminateurs. Producteur des deux volets, J.J. Abrams pourrait lancer une franchise en s’attaquant ensuite au mélo, à la comédie musicale, au polar : tout peut convenir, du moment que l’on ajoute “Cloverfield” dans le titre et intègre des monstres en codicille ! Si Cloverfield montrait une fiesta virant au massacre, puis au survival, 10 Cloverfield Lane démarre privé de toute insouciance par une rupture pour se précipiter, très vite, dans le confinement subi d’un bunker et sa promiscuité. C’est que les temps ont changé : l’inquiétude et la paranoïa règnent. Plus pressante, la menace n’est plus le seul fait d’entités étrangères ; elle émane aussi de bon gros rednecks se révélant immédiatement

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Insomniaque - Semaines du 30 avril au 13 mai

MUSIQUES | Trois soirées à ne pas manquer dans les deux semaines à venir : Flight Facilities au Double Mixte, la nouvelle collaboration entre Haste et SNTWN au Club Transbo et Ron Trent au DV1. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 29 avril 2014

Insomniaque - Semaines du 30 avril au 13 mai

30.04 BasementComme remède musicale à l'angoisse à plus de 10 000 mètres d'altitude, on connaissait le Music for Airports de Brian Eno. Depuis 2010, on peut aussi calmer ses crises de broyage d'accoudoirs avec l'électro-pop élégiaque et tintinnabulante de Flight Facilities, duo de Pygmalion australiens – à chaque tube (en tête le superbe Clair de Lune) ou presque sa diva inconnue au bataillon – qui risque cette semaine de se retrouver bien à l'étroit au Double Mixte. A moins que Fritz Kalkbrenner, valeur sûre de l'écartement de murs et seconde tête d'affiche de la soirée, ne foule la scène avant lui. 07.05 Live Acts #3
Un jour, promis, nous vous dresserons plus longuement le portrait de Noma, Raja et Visitors for Reworks, les trois têtes dansantes du Palma Sound System. Soit l'une des plus efficaces machines à transpirer du coin, comme l'ont prouvées leurs prestations en embus

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2 guns

ECRANS | De Baltasar Kormákur (ÉU, 1h49) avec Denzel Washington, Mark Wahlberg, Paula Patton…

Christophe Chabert | Mardi 17 septembre 2013

2 guns

Depuis qu’il s’est découvert des vertus comiques au contact de Will Ferrell puis de Seth MacFarlane, Mark Wahlberg semble décider à mettre de la rigolade partout, même lorsqu’il s’agit de jouer les gros durs. Cela fonctionnait plutôt bien dans No pain no gain, renvoyant le personnage à sa bêtise satisfaite ; dans 2 guns, cela conduit le film directement dans un platane, cette comédie d’action adaptée d’une BD se fourvoyant dans les méandres d’un scénario bordélique à souhait, où personne ne prend rien au sérieux, trop occupé à préparer la prochaine punchline. C’est d’autant plus rageant que Wahlberg a fait revenir pour l’occasion son metteur en scène de Contrebande, l’Islandais Balthasar Kormákur, plutôt doué en la matière ou dans d’autres, comme le prouvait son récent Survivre tourné sur ses terres. Ici, il se contente de faire du style, aveuglé par les clichés énormes qu’

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Futur, plus que parfait

ECRANS | Revoir la trilogie Retour vers le futur — au Ciné Toboggan grâce au festival Oufs d’Astro — c’est croquer dans une madeleine cinéphile des années 80 ; c’est (...)

Christophe Chabert | Mercredi 13 février 2013

Futur, plus que parfait

Revoir la trilogie Retour vers le futur — au Ciné Toboggan grâce au festival Oufs d’Astro — c’est croquer dans une madeleine cinéphile des années 80 ; c’est aussi voir en quoi son réalisateur Robert Zemeckis y préparait avec son scénariste Bob Gale ce qui allait devenir un champ d’expérimentation dans les décennies suivantes. Marty MacFly est un ado normal, beau gosse qui fait du skate et de la guitare, et qui tente d’échapper à la lose familiale — un père sans charisme et une mère alcoolique — en se réfugiant auprès d’un savant un peu fou. Celui-ci a construit une De Lorean à remonter le temps et, lors d’un test qui tourne mal, Marty se retrouve vingt ans en arrière, au moment où son futur père doit rencontrer sa future mère. Dès le premier épisode, Zemeckis utilise le paradoxe temporel comme une porte ouverte à la duplication des corps, à leur remodelage et à leur télescopage. Au cœur de Retour vers le futur, on trouve ainsi une photo qui s’efface au fur et à mesure où Marty intervient dans le passé et modifie son présent — son visage puis son corps disparaissent. Plus encore, son passage dans l’Amérique 60’s idéalisée par le cinéma corrige celle des

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Argo

ECRANS | Pour son troisième film derrière la caméra, Ben Affleck s’empare d’une histoire vraie où un agent de la CIA a fait évader des otages en Iran en prétextant les repérages d’un film de SF. Efficace, certes, mais très patriotique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 31 octobre 2012

Argo

Acteur sujet à de nombreuses railleries, Ben Affleck est en train de gagner ses galons en tant que réalisateur. Il faut dire qu’il est du genre élève appliqué, et si ni Gone baby gone, ni The Town ne révolutionnaient le film noir, ils prouvaient une certaine intelligence de mise en scène et un goût prononcé pour les personnages mélancoliques, en équilibre instable sur les frontières morales. En cela, Affleck s’affichait comme un disciple de Michael Mann ; si The Town était un peu son Heat, Argo est de toute évidence son Révélations : un thriller politique où un preux chevalier en voie de décomposition personnelle regagne l’estime de soi en allant défier un pouvoir inflexible. Ici, c’est l’Iran en 1979, juste après la chute du Shah et l’accession au pouvoir de Khomeiny, en pleine crise diplomatique : une attaque de l’ambassade américaine entraîne une vaste prise d’otages, dont seuls six personnes réussissent à réchapper pour se réfugier chez l’ambassadeur canadien. La CIA fait donc appel à son meilleur agent, Tony Mendez (Affle

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Illumination collective

ECRANS | Les fans de Kevin Smith seront surpris en découvrant Red state… En effet, s’ils s’attendent à trouver les habituelles potacheries et l’esprit geek du (...)

Christophe Chabert | Vendredi 30 mars 2012

Illumination collective

Les fans de Kevin Smith seront surpris en découvrant Red state… En effet, s’ils s’attendent à trouver les habituelles potacheries et l’esprit geek du réalisateur de Clerks, ils déchanteront assez vite : Smith est en colère contre l’Amérique et entend le dire avec le même sérieux qui animait le brûlot de John Carpenter Invasion Los Angeles. On sait que le film a été tourné de manière complètement indépendante, le cinéaste n’ayant pas digéré les bidouillages effectués sur son précédent Top cops, œuvre de commande il est vrai assez indéfendable. Red state se déroule dans le midwest américain, où le christianisme a engendré une flopée de sectes à l’intégrisme extrême. Trois adolescents, qui ne voulaient au départ que tirer leur crampe, se font séquestrer par une de ces bandes de mabouls, dont le prédicateur entend bien laver les péchés de l’Amérique en sacrifiant tout ce qui, à ses yeux, relève du vice et de la corruption morale. Ledit pasteur est incarné par un phénoménal Michael Parks, qui s’offre un sidérant morceau de bravoure en tenant le crachoir plus de dix minutes durant pour vociférer des incantations illuminées avant de convier

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Dans la brume électrique

ECRANS | Cinéma / Tiré d’un roman noir de James Lee Burke, ce film américain de notre Tavernier national ne manque ni d’ambition, ni de bons acteurs, mais d’un rythme suffisamment prenant pour faire tenir ensemble son complexe écheveau d’intrigues. CC

Christophe Chabert | Jeudi 9 avril 2009

Dans la brume électrique

Longtemps attendue, sortie directement en DVD aux Etats-Unis dans une version raccourcie d’une vingtaine de minutes, cette adaptation de James Lee Burke par un Bertrand Tavernier délocalisé pour l’occasion sur le sol américain intriguait. Mais assez vite, la déception pointe son nez. Ce que l’on peut reprocher d’ordinaire au cinéma de Tavernier (sa lourdeur démonstrative, l’épaisseur de ses dialogues) est pour une fois mis en sourdine : Dans la brume électrique possède une certaine fluidité d’exécution et une attention réelle aux personnages dont on ne cherche pas à expliquer toutes les motivations. En revanche, là où le cinéaste se casse les dents, c’est pour trouver un rythme à cet enchevêtrement ambitieux d’intrigues courant sur près de cent cinquante ans. Pas de pays pour un vieuxLes crimes d’aujourd’hui, crapuleux, ceux d’hier, raciaux, et ceux, fondateurs, de la guerre de sécession, se rejoignent donc dans la ballade désabusée d’un flic alcoolique et humaniste, Dave Robichaud, fort justement campé par le toujours parfait Tommy Lee Jones. Mais ce récit touffu paraît pourtant particulièrement délié, plein de temps morts, comme une accumulation indolente de séquence

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Speed Racer

ECRANS | De Larry et Andy Wachowski (ÉU, 2h07) avec Emile Hirsch, Christina Ricci, Matthew Fox, John Goodman…

Christophe Chabert | Dimanche 15 juin 2008

Speed Racer

Speed Racer sort en France après s’être ramassé avec fracas dans tous les territoires où le film a été distribué, à commencer par son Amérique d’origine. Rude atterrissage pour les Wachowski après la trilogie Matrix… Entre temps, les frangins s’étaient illustrés en produisant leur adaptation de V pour Vendetta, une fable stupéfiante d’audace politique, dont ils avaient laissé la sage réalisation à James MacTeigue. Speed Racer, c’est l’anti-V pour Vendetta : un film décérébré mais d’une extrême sophistication formelle, un blockbuster expérimental pour enfants de 5 ans. Transposant une série d’animation japonaise sur de futuristes courses automobiles et leurs pilotes iconisés, ils inventent un univers ripoliné, où le virtuel est omniprésent au point que les acteurs, tous talentueux, ne ressemblent plus qu’à des papiers découpés perdu au milieu des effets spéciaux. Le scénario accumule les clichés, les situations sirupeuses, les bons sentiments et les méchants caricaturaux (à noter cependant que le mal absolu est une incarnation du capitalisme broyant les petits artisans passionnés !). Débile, et même débilitant, le

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