Elefante blanco

ECRANS | Sans atteindre les hauteurs de son précédent "Carancho", le nouveau film de Pablo Trapero confirme son ambition de créer un cinéma total, à la fois spectaculaire, engagé, personnel et stylisé, à travers un récit qui mélange foi, politique et désir. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 15 février 2013

Le prologue très Werner Herzog d'Elefante blanco semble avancer en territoire inconnu. Pour échapper à des guerilleros, Nicolas (Jérémie Rénier) se réfugie dans la jungle avant de dériver sur un fleuve. Entre l'urgence et le lyrisme, Pablo Trapero affirme son envie d'un film qui embrasserait tout ce que le cinéma peut offrir comme spectacle. Déjà, dans son précédent Carancho, il disait le désespoir social de l'Argentine à travers un récit codifié façon film noir, ponctué d'éclats de violence et de grandes envolées stylistiques. Elefante blanco tente de réitérer l'exploit — et y parvient presque.

La patte Trapero

Nicolas est en fait un prêtre missionnaire. Il est envoyé dans un bidonville de Buenos Aires où exerce son ami Julian (le toujours parfait Ricardo Darin), prêtre lui aussi, qui tente depuis des années de renouer un lien social en construisant un hôpital. Cachant la maladie qui le ronge, sentant sa fin approcher, il voit en Nicolas un successeur possible. Mais leurs tempéraments sont opposés : Julian est calme, raisonné, diplomate ; Nicolas est sanguin, casse-cou, en quête d'action. Deux mondes entre lesquels va se glisser une assistante sociale (la sublime Martina Gusman), tentation charnelle qui pourrait donner le coup de grâce à ce passage de flambeau. D'autant plus que la violence s'empare du bidonville, rongé par le crime et le trafic de drogue, tandis que le gouvernement essaie de l'assainir en le vidant de sa population. Elefante blanco tire profit de ce qui aurait pu être sa faiblesse : le conflit entre un grand sujet et l'envie de créer des trajectoires purement romanesques. On l'a dit, Trapero croit profondément en l'essence populaire du cinéma, à partir du moment où elle repose sur une générosité dans le spectaculaire. Jamais didactique, toujours focalisée sur les élans de ses personnages — courage, peur, mensonge, sacrifice, la mise en scène s'autorise ainsi des instants de virtuosité pure, comme ce plan-séquence magistral où l'on traverse le bidonville jusqu'au QG du chef du cartel — avec surprise scénaristique à la clé, ou dans les incroyables scènes d'émeute, totalement immersives. Cette façon de chercher du souffle à tous les niveaux, de refuser le réalisme social pour oser l'ampleur de la fiction, est sans doute ce qui fait de Trapero un des cinéastes les plus intéressants du moment.


Elefante blanco

De Pablo Trapero (Esp-Arg, 2h) avec Ricardo Darin, Jérémie Renier, Martina Gusman... Dans la banlieue de Buenos Aires, Julian et Nicolas, deux prêtres et amis de longue date, œuvrent pour aider la population. Julian se sert de ses relations politiques pour superviser la construction d'un hôpital. Nicolas le rejoint après l'échec d'un projet qu'il menait dans la jungle, où des forces paramilitaires ont assassiné les habitants. Profondément choqué, il trouve un peu de réconfort auprès de Luciana, une jeune assistante sociale, athée et séduisante. Alors que la foi de Nicolas s'ébranle, les tensions et la violence entre les cartels dans le bidonville augmentent. Quand le ministère ordonne l'arrêt des travaux pour l'hôpital, c'est l'étincelle qui met le feu aux poudres
Cinéma Comœdia 13 avenue Berthelot Lyon 7e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Blues de la blouse : "L'Ordre des médecins"

Urgences | De David Roux (Fr-Bel, 1h33) avec Jérémie Renier, Marthe Keller, Zita Hanrot…

Vincent Raymond | Mardi 22 janvier 2019

Blues de la blouse :

Médecin hospitalier avalé par les urgences quotidiennes d’un métier vocation-passion, Simon fait admettre sa mère pour une rechute cancéreuse. Face à la gravité du mal, à l’inertie de certains collègues et à la résignation de sa mère, il se met en congé pour s’occuper d'elle… Ce premier long-métrage de David Roux mérite de se frayer son chemin singulier dans la jungle des films (et désormais de la série) “médicaux“ initiés par Thomas Lilti. Car en dépit de ce que le titre peut laisser supposer, il s’agit ici surtout des ordre et désordre d’un médecin en particulier ; de sa vie réduite par la force des choses à la pratique hospitalière — par contiguïté, on devine que l’addiction de Simon est largement partagée, même si tous ne vivent pas leur métier comme un apostolat. D’une certaine manière, il est la pathologie de son existence tout en étant son remède — la dose fait le poison, pour reprendre Paracelse. Le grand mérite de ce film est d’opérer (si l’on ose) un virage à 180° à l’intérieur de l’institution, permettant au soignant de la contempler en position distan

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Ce qui nous liait : "Everybody knows"

¿Quién? | Sous le délicieux présent, transperce le noir passé… Asghar Farhadi retourne ici le vers de Baudelaire dans ce thriller familial à l’heure espagnole, où autour de l’enlèvement d’une enfant se cristallisent mensonges, vengeances, illusions et envies. Un joyau sombre. Ouverture de Cannes 2018, en compétition.

Vincent Raymond | Mercredi 9 mai 2018

Ce qui nous liait :

Comme le mécanisme à retardement d’une machine infernale, une horloge que l’on suppose être celle d’une église égrène patiemment les secondes, jusqu’à l’instant fatidique où, l’heure sonnant, un formidable bourdonnement précipite l’envol d’oiseaux ayant trouvé refuge dans le beffroi. C’est peut dire que l’ouverture d’Everybody knows possède une forte dimension métaphorique ; sa puissance symbolique ne va cesser de s’affirmer. Installée au sommet de l’édifice central du village, façon nez au milieu de la figure, cette cloche est pareille à une vérité connue de tous, et cependant hors des regards. Elle propage sa sonorité dans les airs comme une rumeur impalpable, sans laisser de trace. Battant à toute volée sur une campagne ibérique ensoleillée, telle une subliminale évocation de l’Hemingway période espagnol, cette cloche rappelle enfin de ne « jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour [soi]. » Pour l’illusion du bonheur et de l’harmonie, également, dans laquelle baignent Laura et ses enfants, qui revient en Espagne pour assister au mariage de sa sœur. Et retrouver sa f

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"Kóblic" de Sebastián Borensztein

Thriller | de Sebastián Borensztein (Arg-Esp, 1h32) avec Ricardo Darín, Oscar Martinez, Inma Cuesta…

Vincent Raymond | Mercredi 5 juillet 2017

Argentine, sous la dictature. Pilote dans l’armée, Kóblic déserte après avoir dû larguer des opposants au-dessus de l’océan. Pensant se fondre dans l’anonymat d’un village du Sud, il est identifié par un flic local retors et vicieux, qui veut connaître la raison de sa présence chez lui… Si le point de départ — c’est-à-dire les méthodes d’élimination — rappelle Le Bouton de nacre de Patricio Guzmán, évoquant la dictature du voisin chilien, ce puissant contexte historique reste à l’état de lointain décor. La menace qu’il représente s’avère plus que diffuse, les personnages se retrouvant, dans ce Sud profond, livrés à eux-mêmes et à leurs passions. Incontournable interprète du cinéma argentin, Ricardo Darín donne du flegme tourmenté au héros-titre, dans une prestation honorable mais prévisible. Heureusement qu’il a face à lui ce caméléon d’Oscar Martinez, déjà impressionnant ce début d’année dans

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"L’Amant double" de François Ozon : maux comptent double

ECRANS | Une jeune femme perturbée découvre que son ancien psy et actuel compagnon mène une double vie. Entre fantômes et fantasmes, le nouveau François Ozon transforme ses spectateurs en voyeurs d’une œuvre de synthèse. En lice à Cannes 2017.

Vincent Raymond | Mercredi 31 mai 2017

Conseillée par sa gynécologue, Chloé, une jeune femme perturbée, entame une psychanalyse auprès de Paul Meyer. Mais après plusieurs séances, la patiente et le thérapeute s’avouent leur attirance mutuelle. Le temps passe et ils s’installent ensemble. C’est alors que Chloé découvre que Paul cache d’étranges secrets intimes, dont une identité inconnue… L’an dernier sur la Croisette, c’est Elle de Verhoeven qui avait suscité une indignation demi-molle en sondant les méandres obscurs du désir féminin et en démontant sa machinerie fantasmatique — sans pleinement convaincre, pour X ou Y raison. Au tour de François Ozon de s’y employer, dans le même registre élégamment sulfureux et chico-provocateur. Car l’on sait, à force, que le réalisateur adore frayer avec les tabous, s’amusant à les titiller sans jamais outrepasser les frontières de la bienséance : courtiser le scandale est à bien des égards plus excitant (et moins compromettant) que d’a

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"L’Ami, François d’Assise et ses frères" : Un biopic en ordre mineur

ECRANS | de Renaud Fely & Arnaud Louvet (Fr, 1h27) avec Jérémie Renier, Elio Germano, Yannick Renier…

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Sortez vos bréviaires, règle numéro un du petit sanctifié : s’il veut que son message bénéficie d’une postérité, un prédicateur doit toujours être trahi par l’un de ses proches — voyez Jésus, qui a d’ailleurs prédit la traîtrise de Judas à ses ouailles lors de son dernier banquet. Pour Saint-François-d’Assise, c’est pareil : il aura fallu qu’un de ses apôtres assouplisse en douce les commandements rigides de sa radicale fraternité de mendiants pour que l’Église consente à la reconnaître comme étant de sa Maison. Ah, ces bonnes intentions pavant la route vers l’enfer… C’est bien joli ces plans extatiques avec petits oiseaux devant la caméra de Fely & Louvet. Et puis la verte nature rugueuse mais bienfaisante, l’hostilité du haut clergé méfiant face au vœu de pauvreté, et celle des gens d’armes imperméables aux farandoles exaltées de ces gueux hurlant leur amour… Du nanan pour le catéchisme. Bon, on ne verse pas non plus dans l’hagiographie mystique d’un Delannoy déclinant : il y a quand même des corps derrière ces esprits. Et surtout un défilé de têtes, qui porte à croire que la totalité des comédiens italiens francophones disponibl

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"La Fille inconnue" : les Dardenne, inconnus à cette maladresse

ECRANS | de Luc & Jean-Pierre Dardenne (Bel-Fr, 1h46) avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier…

Vincent Raymond | Mardi 11 octobre 2016

Une jeune médecin s’estimant responsable de la mort d’une fille à qui elle avait refusé d’ouvrir la porte de son cabinet, mène son enquête en parallèle de la police pour établir son identité. Ses recherches gênent… Jamais, auparavant, les Dardenne n’ont donné cette impression de passer à côté de leur film en racontant une histoire à laquelle on ne croit pas ; où l’on anticipe le moindre retournement scénaristique, même le plus improbable. Tous leurs ingrédients habituels se trouvent pourtant réunis : précarité, lâcheté, culpabilité, Gourmet, Renier, rédemption… Mais ici, ça ne prend pas. Rien que le fait de contenir une actrice explosive comme Adèle Haenel — revoyez Les Ogres ou Les Combattants, pour bien apprécier l’énergie de

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"Truman" : un film lumineux

ECRANS | Un film de Cesc Gay (Esp, 1h48), avec Ricardo Darín, Javier Cámara, Dolores Fonzi…

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Un mélo avec un chien à adopter ? Sur le papier, ça sent aussi mauvais qu’un vieux clébard abandonné sous la pluie. Mais heureusement, en Espagne il fait sec. Et puis ledit toutou (Truman de son petit nom, donc) n’est qu’un prétexte, occupant au plus quelques minutes l’écran ; l’amorce de retrouvailles entre deux complices, le catalyseur d’un film lumineux sur ce qui vaut d’être vécu et conclu, avant que la vie elle-même ne le soit. Car bien que le spectre de la maladie et la perspective d’un suicide assisté flottent en permanence sur cette histoire, elle célèbre des adieux heureux, des apaisements, des résolutions… Le fait que Cesc Gay ait choisi avec Julian, plutôt qu’un héros égrotant, un type encore actif, crée un malaise dans l’entourage de ce dernier. Truman en dit beaucoup en effet sur le rapport philosophique à la mort dans notre société, et la manière dont sont perçus ceux qui veulent prendre le pouvoir sur l’arbitraire en devançant de leur propre chef l’heure de leur trépas. Julian manifeste sa liberté intime, ce qui ne l’empêche pas d’être par ailleurs un monstre d’égoïsme. C’est cette complexité qui rend son person

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Les Nouveaux Sauvages

ECRANS | De Damián Szifron (Arg-Esp, 2h02) avec Ricardo Darin, Oscar Martinez…

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

Les Nouveaux Sauvages

Prenant au pied de la lettre l’adage qui veut qu’un Argentin, c’est un Italien qui parle espagnol, Les Nouveaux Sauvages se veut hommage aux comédies italiennes à sketchs façon Les Monstres. Mais Damian Szifron, qui vient de la télévision et ça se sent, en offre en fait une caricature où le mélange d’empathie, de critique sociale et de mélancolie des Risi, Scola, Gassman et Tognazzi serait remplacé par une misanthropie ricanante face à un monde contemporain où violence, frustration et aigreur sont devenues des sentiments ordinaires. Passé le prologue, plutôt amusant, le film s’enfonce dans une laideur morale et un regard complaisant qui, au passage, ne gomme pas les réelles inspirations de Szifron, à la limite du plagiat : de Duel à Chute libre, chaque sketch semble piquer des idées à d’autres films pour les passer à la moulinette d’une réalisation clipesque qui renvoie aux formats courts façon Canal +. L’ultime segment où une femme fait payer, le jour de son mariage, ses infidélités à son époux volage, en dit long sur la

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Cannes jour 8 : Suicide mexicain

ECRANS | Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas. Elefante blanco de Pablo Trapero.

Christophe Chabert | Jeudi 24 mai 2012

Cannes jour 8 : Suicide mexicain

Cette huitième journée cannoise restera comme la première journée post-Holy Motors. Il est vrai que le film de Carax a tellement retourné les festivaliers (à quelques exceptions près, comme les rédacteurs de Positif, étrangement agressifs à son encontre) que toute la journée, en plus d’y repenser — hier, par exemple, on a complètement omis de préciser qu’on y voit à l’intérieur une séquence appelée à devenir mythique, celle dite de l’entracte — on n’imaginait plus que le film puisse repartir sans la Palme d’or. Hier soir après la projection, le festival avait l’air de commencer enfin. Mais dès ce matin, il avait surtout l’air d’être fini. Bizarre. Ce n’est pas le pénible Sur la route qui allait dissiper cette impression. On en parle ailleurs, donc pas besoin de disserter ici sur ce monument de cinéma culturel, académique et scolaire. Mais le deuxième film de la compétition ce jour, signé Carlos Reygadas, nourrissait de sérieux espoirs de rajouter un bon film pour relever le niveau. Il ne faut pas longtemps pour comprendre que cette question (bon

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Cloclo

ECRANS | De Florent Emilio Siri (Fr, 2h28) avec Jérémie Renier, Benoît Magimel, Sabrina Seyvecou...

Jerôme Dittmar | Vendredi 9 mars 2012

Cloclo

Pouvait-on imaginer pire idée qu'une biographie filmée de Claude François ? Non. Sauf qu'en regardant le film de Florent Emilio Siri, revenu de son Platoon (L'Ennemi intime), on se surprend à reconsidérer la question. Non que le film soit une réussite, au contraire, il fait un peu pitié. Avec son patron de biopic plus balisé que le plus stéréotypé des biopics hollywoodiens, Cloclo ne fait pas dans la dentelle. Difficile de faire plus scolaire et sérieux tant le film s'acharne à ressortir la grande trajectoire psychologique et familiale, avec le trauma paternel qui explique tout et les signes balourds du destin à n'en plus finir. L'omniprésence abusive et respectueuse du scénario n'est pas davantage aidée par le maniérisme hollywoodien un peu vain de la mise en scène. Siri est comme Cloclo (fasciné et frustré devant Sinatra qui lui doit My Way), il rêve d'Amérique, mais ne sera jamais à la hauteur. Le film a toutefois le mérite de ne pas idolâtrer son personnage et l'égratigner en insistant, lourdement, sur son perfectionnisme maladif qui le mènera vers la tombe ; le portrait en creux d'un Cloclo en chef d'entreprise p

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Possessions

ECRANS | Pour son troisième film, Éric Guirado s’inspire de l’affaire Flactif pour explorer, à travers une mise en scène passant sans cesse du chaud au froid et un quatuor d’acteurs excellents, le fossé grandissant entre les possédants et les dépossédés. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 1 mars 2012

Possessions

L’affaire Flactif (ou affaire du Grand Bornand) avait marqué la France : un couple de prolos du nord avait assassiné puis tenté de faire disparaître les corps d’une famille, dont les époux étaient aussi leurs propriétaires. Qu’on le prenne par tous les bouts, le fait-divers disait avec une grande brutalité l’écart béant qui se creusait entre ceux qui ont tout (réussite, argent, maison) et ceux qui doivent leur donner le peu qu’ils ont. Éric Guirado, en transposant librement cette histoire traumatisante, fait lui aussi un grand écart avec l’optimisme réconciliateur du Fils de l’épicier : Possessions est une œuvre au noir, jamais rassurante, et c’est cette obstination à plonger au fond de l’horreur qui en fait le prix. L’or blanc vire au rouge Le couple formé par Jérémie Rénier (gras et lourd : parfait !) et Julie Depardieu (inquiétante de ressentiment contenu) a tout du cliché : lui adepte du tuning, elle braquée sur des images de bonheur superficiel, co

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Carancho

ECRANS | À la fois sublime histoire d’amour et thriller oppressant à l’arrière-goût tenace de corruption sociale, le nouveau film de Pablo Trapero convainc sur tous les tableaux grâce à une sensibilité cinématographique rare. François Cau

Dorotée Aznar | Jeudi 27 janvier 2011

Carancho

Sosa (Ricardo Darin, l’un des plus grands acteurs du monde, rappelons-le) est un avocat véreux à la solde de la “Fondation“, une structure simili-mafieuse spécialisée dans le détournement d’assurances d’accidentés de la route. C’est un “carancho“, un rapace, en quête de futurs clients dans les hôpitaux, les commissariats ou les rues de Buenos Aires. Une nuit, sa besogne lui fait croiser le chemin de Lujan (Martina Gusman, encore plus magnétique que dans Leonera), une urgentiste, accro à la dope pour tenir sa cadence infernale. Fortuitement, les deux créatures de la nuit vont se rapprocher, se dévoiler leurs fêlures, succomber à leurs charmes respectifs et aspirer à de meilleurs lendemains, ce qui va s’avérer pour le moins délicat. À chaud, on serait tenté de décréter que la force de Carancho réside pour beaucoup dans sa montée en puissance finale - Pablo Trapero y déploie l’art de sa mise en scène dans une poignée de plans-séquences saisissants, qui vous retournent le cœur pour peu que vous vous soyez un minimum attaché aux personnages. Mais plus les jours passent, et plus le souvenir de l’œuvre s’imprime dans la mémoire avec une grande précision, au moins égale à l’émotion susc

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Dans ses yeux

ECRANS | De Juan José Campanella (Arg-Esp, 2h09) avec Ricardo Darin, Soledad Villamil…

Christophe Chabert | Vendredi 30 avril 2010

Dans ses yeux

En 1974, le magistrat Benjamin Esposito enquêtait sur le meurtre sauvage d’une jeune femme ; 25 ans plus tard, il décide d’écrire un roman sur cette affaire, et se rapproche de celle qui, à l’époque, était sa supérieure. Juan José Campanella raconte en flashbacks et avec une certaine virtuosité d’écriture cette double enquête, l’enrichissant d’autres niveaux de lecture — notamment une réflexion sur la corruption de la justice argentine. Niveau mise en scène, le film est assez impressionnant, notamment lorsqu’il orchestre un plan-séquence époustouflant qui passe d’une vue aérienne au-dessus d’un stade de foot jusqu’à une course poursuite allant des tribunes aux coursives. Brillant, Dans ses yeux paraît pourtant un peu vain. Campanella a sûrement vu Memories of murder, mais il ne possède pas le génie de la rupture de ton de Bong Joon-ho. Par moments, on a même le sentiment que cette histoire n’est qu’un prétexte à démontrer son talent d’auteur et de réalisateur, tant le cœur battant du film — la fascination d’Esposito pour la victime — est oublié en cours de route. Comme si Campanella faisait de l’œil aux studios hollywoodiens en leur glissant sa jolie carte de v

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Leonera

ECRANS | Chronique fictionnelle d’une prison accueillant des mères et leurs enfants, Leonera est une réussite reposant sur la complicité entre Pablo Trapero (réalisateur) et Martina Gusman (actrice et co-auteur). Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 26 novembre 2008

Leonera

Après le génial Hunger, retour à la case prison avec le beau Leonera de Pablo Trapero. Mais là où MacQueen filme ses hommes enfermés avec une stupéfiante radicalité formelle, le cinéaste argentin choisit un réalisme efficace pour parler de la condition des femmes-mères en prison. Après un générique en forme de comptine illustrée de dessins naïfs, Leonera attrape son personnage principal, Julia, au lendemain d’une nuit visiblement mouvementée. Elle s’habille, enquille calmement une journée de travail, puis rentre à son appartement où l’attendent ses deux amants baignant dans le sang d’une scène de crime sauvage. En est-elle l’auteur ? Pourquoi en avoir refoulé le souvenir ? Le film décale le moment des explications pour se concentrer sur le présent de cette héroïne ambiguë : arrestation, transfert pour une prison de femmes, premiers contacts difficiles avec la population carcérale… En cours de route, on apprendra que Julia est enceinte, et que l’institution dans laquelle elle se retrouve est réservée aux femmes dans son cas. Lionne en cage La mécanique criminelle du film se commue alors en chronique d

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Le Silence de Lorna

ECRANS | de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Fr-Belg, 1h45) avec Arta Dobroshi, Jérémie Rénier…

Dorotée Aznar | Jeudi 28 août 2008

Le Silence de Lorna

Lorna a obtenu la nationalité belge en épousant Claudy, héroïnomane paumé qui voit dans cette expatriée albanaise glaciale sa planche de salut. Mais Fabio, truand à l’origine du mariage blanc, veut que Lorna se débarrasse de son “époux“ afin de la jeter dans les bras d’un mafieux russe. Encore plus que dans L’Enfant, les frères Dardenne installent ici un dispositif cinématographique à la cohérence implacable. L’apparente froideur du récit, développée au gré d’une poignée de scènes à l’impact émotionnel fracassant, se délite peu à peu pour accompagner avec justesse le revirement psychologique de leur héroïne. Les audaces de la mise en scène s’intensifient avec maîtrise, le récit se permet de (fausses) digressions et des ellipses fulgurantes, bouleversant sans cesse l’âme et le propos du film. Autant de partis pris courageux, qui trouvent leur pleine justification dans l’immédiate réception de cette œuvre coup de poing. On sort groggy de la projection, terrassé par ce chant du cygne d’idéaux bafoués, au nom d’une quête de simili respectabilité sociale dont chaque étape se paie au prix fort. Rarement personnage aura, dans l’œuvre cinématographique des frères Dardenne, autant joué

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Coupable

ECRANS | de Laetitia Masson (Fr, 1h45) avec Hélène Fillières, Jérémie Rénier, Denis Podalydès…

Dorotée Aznar | Mercredi 20 février 2008

Coupable

Après un déjà pénible Pourquoi (pas) le Brésil, c’est la chute libre pour Laetitia Masson. Dès le prégénérique, ça sent le roussi : Michel Onfray donne en voix-off un cours de philo, les personnages parlent face caméra sur un ton sentencieux d’un fait-divers auquel on ne comprend rien, Jean-Louis Murat pianote quelques mélodies pour payer ses factures… Le reste, heureusement plus linéaire, n’en est pas moins gonflant. Un riche bourgeois a été tué, sa femme sombre dans la dépression, sa jeune et opaque maîtresse jette de l’huile sur le feu, un avocat en tombe amoureux et délaisse son épouse, pendant qu’un flic solitaire rode nonchalamment autour de ce manège. Masson cherche un ton tragi-comique à ce polar des sentiments, mais n’arrive qu’à une forme arty et prétentieuse, dont on se demande sans arrêt si elle vise une quelconque vérité humaine — si c’est le cas, c’est raté. Masson se prendrait-elle alors pour Godard, comme on le redoute à la vision du film ? Caramba ! Encore raté, car Coupable moissonne de la psychologie de bazar derrière son avant-gardisme de façade, à la manière de la littérature qui encombre les rayons des libraires à

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