Classique chic

ECRANS | Le cinéma de patrimoine, par-delà le festival Lumière, va-t-il devenir le prochain enjeu de l’exploitation lyonnaise ? En attendant d’aller voir de plus près ce qui se passe en la matière, revue des classiques à l’affiche dans les mois à venir et focus sur l’intégrale Desplechin proposée au Cinéma Lumière en septembre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 23 août 2013

Le succès du festival Lumière aurait-il aiguisé les appétits ? Toujours est-il qu'il semble désormais certain que l'exploitation lyonnaise, saturée de multiplexes et peinant à trouver une solution à ce qu'il faut bien appeler le "blocage Moravioff", qui laisse les CNP dans une situation de précarité extrême, empêchant ainsi une exploitation décente pour l'ensemble du cinéma d'art et essai, regarde de près ce qui se passe sur le terrain du cinéma de patrimoine. UGC Ciné Cité Confluence et le Comoedia ont développé tout l'été une politique de programmation de classiques — parfois incongrus du côté de chez UGC, comme Trois femmes de Robert Altman — et Plein soleil a eu droit à une exposition sur les écrans comme on n'en avait pas vu depuis longtemps pour un film tourné il y a près de soixante ans !

L'Institut Lumière et Thierry Frémaux n'ont jamais caché leur envie de donner un petit frère à leur cinéma Lumière de la rue du Premier film, d'autres circuits semblent regarder de près l'évolution de ce nouveau marché. Qui aurait parié que le patrimoine cinématographique allait devenir à la mode ? L'engouement pour les versions restaurées de La Grande illusion ou de La Porte du Paradis ont prouvé qu'il y avait en tout cas une attente réelle du côté du public — fut-elle exceptionnelle et liée à des films vraiment mythiques.

Esprit de collection

Pionnier en la matière, le GRAC, qui regroupe un réseau de salles indépendantes, à Lyon et dans sa (très grande) périphérie, a développé ainsi un cycle baptisé Ciné-Collection : un film chaque mois qui voyage d'un écran à l'autre, tiré du répertoire et généralement très recommandable. La saison débute avec… Plein soleil, qu'on ne présente plus car on l'a déjà longuement présenté. Elle se poursuivra avec une rareté, sans doute un des meilleurs films espagnols tournés durant la période franquiste : Mort d'un cycliste de Juan Antonio Bardem, qui ressemble à du Chabrol filmé par Orson Welles, brassant avec dextérité intrigue policière, mélodrame et critique sociale. Très éclectique, la Ciné-Collection enchaînera ensuite avec l'inestimable Voyage à Tokyo de Ozu, bouleversante évocation du dernier âge de la vie, puis Docteur Jerry et Mister Love, le film le plus célèbre de Jerry Lewis où il s'offre une variation burlesque autour de Jekyll et Hyde. Enfin, inratable parmi les inratables, la version restaurée de Voyage au bout de l'enfer de Cimino conclura cette première moitié de saison. Que dire sinon que ce film-là tirerait des larmes même au plus insensible des spectateurs et que sa construction audacieuse, son évocation du trauma vietnamien et sa mise en scène à la fois ample et toujours à hauteur d'hommes en font un monument du cinéma américain ?

Des monuments, il y en aura aussi du côté du cinéma Lumière, avec cinq Hitchcock en copies neuves, qui vont de l'incontournable Vertigo au roué L'Homme qui en savait trop, dans ses deux versions, l'Anglaise de 1934 et l'Américaine de 1956 — comme quoi, non seulement on a toujours remaké à Hollywood, mais à une époque, c'était les cinéastes eux-mêmes qui refaisaient leurs films ! En plus du sidérant Désert des tartares et de l'intimidante Fille de Ryan de David Lean, tous deux déjà évoqués dans nos colonnes, Lumière proposera la copie restaurée de L'Arnaqueur de Robert Rossen, avec Paul Newman dans le rôle de Fast Eddie, vrai pro du billard se faisant passer, à ses risques et périls, pour un débutant afin d'entuber les joueurs alentour. Newman reprendra le rôle des années plus tard sous la direction de Martin Scorsese pour le mineur mais plaisant La Couleur de l'argent — comme quoi, les suites ne datent pas d'hier à Hollywood mais, à une époque, les plus grands cinéastes les réalisaient.

Un mois avec Desplechin

Le vrai gros morceau de la rentrée, c'est l'intégrale Arnaud Desplechin durant tout le mois de septembre au Cinéma Lumière. Alors que sort son très beau Jimmy P. le 11 septembre (et qu'il viendra le présenter en avant-première à Lumière le dimanche 8), un film où il a choisi de s'aventurer vers de nouveaux horizons (géographiques et historiques, puisqu'il se déroule dans l'Amérique des années 50, mais aussi esthétiques, le film assumant un classicisme inattendu et presque eastwoodien), il faut revenir sur ce qui a fait le style Desplechin, parfois moqué, mais souvent imité aussi.

De La Sentinelle, étonnant film d'espionnage métaphysique, jusqu'à Un conte de Noël, où il regarde les nœuds familiaux comme des cellules malades d'un grand corps bien vivant, c'est toujours un jeu entre l'esprit et la chair, entre la pensée et l'action, que son cinéma met en scène.

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"Roubaix" : prix Jacques Deray

ECRANS | (À lire à haute voix, façon Stéphane de Groodt) « —Prenons les paris, ce sera Roubaix. —Quoi donc ? —Le César, à Paris le 28 février. —Sauf si Ly l'a, (...)

Vincent Raymond | Mardi 18 février 2020

(À lire à haute voix, façon Stéphane de Groodt) « —Prenons les paris, ce sera Roubaix. —Quoi donc ? —Le César, à Paris le 28 février. —Sauf si Ly l'a, évidemment. —Quel lilas ? —Non, le Ly, Ladj. —Le Ly qui l'Oscar n'a pas eu ? —Celui-là même. —Admettons. —Mais à Lyon, sans pari, Roubaix aura le 22 son Prix. -De consolation ? —Non, Deray. —Comme Odile ? —On s'égare… —D’ailleurs pourquoi la Gare de Lyon est à Paris et pas à Roubaix ? —Parce que Paris est tout petit pour ceux qui Zem comme nous d'un si grand amour… » etc. Roubaix À l’Institut Lumière ​le samedi 22 février

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Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

Roubaix, une lumière | Arnaud Desplechin délaisse, en apparence, la veine introspective pour signer un film noir tiré d’un fait divers authentique survenu dans sa ville natale. Rencontre avec le cinéaste autour de la genèse de cette œuvre, sa méthode, ses doutes et ses joies. Mais aussi du théâtre… (attention, spoilers)

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

La tension est-elle un peu retombée depuis Cannes ? Arnaud Desplechin : C’était très intense ! Le soir de la projection a été un moment assez bouleversant pour chacun des acteurs. Il y a eu deuxième ovation pour eux et j’ai vu Roschdy qui était comme un petit garçon. Il y a un amour des acteurs spécifique à Cannes : c’est le seul endroit où vous pouvez leur offrir cet accueil. Avec les photographes, les sourires, les encouragements, il y a tout un rituel qui est mis en place… À Venise, c’est différent, c’est le metteur en scène qui ramasse tout. Comment avez-vous choisi Roschdy Zem ? Je le connais depuis très longtemps, par ma maison de production. Je l’avais déjà repéré dans les films de Téchiné où il avait fait de petites apparitions et je m’étais dit : « celui-là, on va compter avec lui ». Et quand j’ai vu N’oublie pas que tu vas mourir… Même sa partition dans Le Petit Lieutenant est vachement bien. Après toute sa carrière, Indigènes… Il a une performance meurtrie de vie dans un film qui m’avait bouleversé, La Fille de Monaco. Ce n’est pas un film “noble“ — il n’avait pas co

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Divers faits d’hiver : "Roubaix, une lumière"

Thriller | Arnaud Desplechin retourne dans son Nord natal pour saisir le quotidien d’un commissariat de police piloté par un chef intuitif et retenu. Un polar humaniste où la vérité tient de l’épiphanie, et la parole du remède. Le premier choc de la rentrée cinématographique.

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Divers faits d’hiver :

L’arrivée d’un nouveau lieutenant, des incendies, une disparition de mineure, le crime d’une personne âgée… Quelques jours dans la vie et la brigade de Yacoub Daoud, patron du commissariat de Roubaix, pendant les fêtes de Noël… « On est de son enfance comme on est de son pays », écrivait Saint-Exupéry. Mais quid du pays de son enfance ? En-dehors de tous les territoires, échappant à toute cartographie physique, il délimite un espace mental aux contours flous : une dimension géographique affective personnelle, propre à tout un chacun. Et les années passant, le poids de la nostalgie se faisant ressentir, ce pays se rappelle aux bons (et moins bons) souvenirs : il revient comme pour solder un vieux compte, avec la fascination d’un assassin de retour sur les lieux d’un crime. Aux yeux du public hexagonal, voire international, Arnaud Desplechin incarne la quintessence d’un cinéma parisien — un malentendu né probablement de l’inscription de La Sentinelle et de Comment je me suis disputé dans des élites situées, jacobinisme ob

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"Les Fantômes d’Ismaël" : retour magistral pour Arnaud Desplechin

Le Film de la Semaine | Arnaud Desplechin entraîne ses personnages dans un enchâssement de récits, les menant de l’ombre à la lumière, de l’égoïsme à la générosité dans un thriller romanesque scandé de burlesque, entre John Le Carré, Bergman, Allen et Hitchcock. Vertigineusement délicieux.

Vincent Raymond | Mardi 16 mai 2017

Revoici Desplechin en sa pépinière cannoise, là où il a éclos et grandi. Qu’il figure en compétition ou pas importe peu, désormais : les jurys l'ont, avec une constance confinant au gag, toujours ignoré. De par sa distribution glamour internationale, Les Fantômes d’Ismaël convient à merveille pour assouvir l’avidité multimédiatique d’une ouverture de festival. Il allie en sus les vertus quintessentielles d’un film d’auteur — d’un grand auteur et d’un grand film. Ismaël en est le héros paradoxal : inventeur d’histoires, ce cinéaste se trouve incapable de tourner après que Carlotta, son épouse disparue depuis vingt ans, a refait surface dans sa vie. Plus fort que ses fictions, ce soudain coup de théâtre a en outre provoqué le départ de sa compagne Sylvia… Du grand spectral Si Desplechin exprime ici un désir frénétique de romanesque, il montre que l’imprévisibilité de l’existence surpasse par son imagination la plus féconde des machines à créer… dans le temps qu’il démultiplie les déploiements

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Arnaud Desplechin : «L'altérité, c'est le sel absolu.»

ECRANS | Paul Dédalus, les jeunes comédiens, Roubaix, Mathieu Amalric et l’appétit pour les autres : le cinéaste Arnaud Desplechin aborde avec nous les grands sujets de son œuvre et de son dernier film, le sublime "Trois souvenirs de ma jeunesse". Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Arnaud Desplechin : «L'altérité, c'est le sel absolu.»

Pourquoi avoir eu envie de revenir sur la jeunesse de Paul Dédalus ? Arnaud Desplechin : C’est venu en plusieurs temps. Ça faisait longtemps que me trottait dans la tête l’idée de faire un film non pas sur l’enfance de Paul Dédalus, mais avec des jeunes gens, des acteurs qui n’auraient pas mon âge. J’avais des notes qui s’accumulaient sur des projets, quelques bribes de scènes… Avec le temps, avec l’âge, avec les films précédents que j’ai faits, j’avais très envie de faire un film avec des gens qui n’auraient pas d’expérience du cinéma, sans pour autant faire un documentaire sur eux. Avec l’écriture qui est la mienne, j’avais une grande inquiétude : est-ce que je pourrais trouver des jeunes gens qui pourraient dialoguer avec moi pour fabriquer quelque chose ? Au tout début de Comment je me suis disputé…, un narrateur ouvre le récit en disant «Voilà plus de dix ans que Paul et Esther sont ensemble et voilà plus de dix qu’ils ne s’entendent pas.» Je me disais : c’est quoi ces dix ans ? C’était sur la naissance de ce couple, lui jeune Parisien, elle encore provinciale et ce rapport d’amour entre eux. J’a

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Trois souvenirs de ma jeunesse

ECRANS | Conçu comme un prequel à "Comment je me suis disputé...", le nouveau et magistral film d’Arnaud Desplechin est beaucoup plus que ça : un regard rétrospectif sur son œuvre dopé par une énergie juvénile, un souffle romanesque et des comédiens débutants remarquables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Trois souvenirs de ma jeunesse

En 1996, Paul Dedalus avait trente ans, tentait de terminer sa thèse de philosophie et se séparait de sa compagne Esther. Vingt ans après, il finit une mission d’anthropologue au Tadjikistan, où il partage son lit avec une ravissante autochtone et s’apprête à rentrer en France pour travailler au Quai d’Orsay. De Comment je me suis disputé… (Ma vie sexuelle) à Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), Dédalus n’a pas seulement vieilli — et son interprète avec lui, Mathieu Amalric, fiévreux et génial ; il a aussi été transformé par l’œuvre d’Arnaud Desplechin. Lorsqu’il démarre un vaste retour sur lui-même, sur son enfance et son adolescence, ce Dédalus-là n’est, comme l’eau du fleuve selon Héraclite, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre non plus. Ce n’est pas qu’une affaire de torsion entre le premier film et son prequel ; il y en a, puisque l’anthropologie remplace la philosophie et que Desplechin a pris des libertés avec la chronologie de son histoire avec Esther. Cela a aussi à voir avec la manière dont un

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Le classique aux trousses

ECRANS | La rentrée cinéma, c’est aussi celle du cinéma de patrimoine. Et il y en a partout : à l’Institut Lumière, chez UGC, dans les salles du GRAC… Du rare, du classique, des incontournables : que du bon ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

Le classique aux trousses

Qui dit cinéma de patrimoine dit la désormais incontournable Ciné-Collection, soit un classique qui circule chaque mois dans salles (indépendantes) du GRAC, à Lyon et dans l’agglomération. Joli programme, cette saison encore, d’un bel éclectisme, qui débutera avec La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, qu’on ne présente plus — enfin, on le fera quand même la semaine prochaine ! et qui se poursuivra en octobre avec la grande redécouverte de l’été cinématographique : Seconds de John Frankenheimer. Film inouï, renversant, qui en 1966 passait au crible d’un thriller paranoïaque l’illusion de la deuxième chance américaine, miroir aux alouettes que le cinéaste transforme en cauchemar halluciné par une mise en scène multipliant les déformations d’image et les audaces graphiques — notamment une scène de bacchanales qui repousse les limites de la censure en matière de nudité. Tout aussi essentiel, Johnny Got his Gun, seul film réalisé par le scénariste blacklisté Douglas Trumbo, prendra la suite en novembre, au pic des commémorations de la Première Guerre mondiale. C’est le contexte du film, mais son

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Notre cher cinéma italien…

ECRANS | Depuis sa réouverture, Écully cinéma multiplie les initiatives réjouissantes, notamment autour d’une thématique audacieuse mariant musique et cinéma. Cette (...)

Christophe Chabert | Mardi 1 avril 2014

Notre cher cinéma italien…

Depuis sa réouverture, Écully cinéma multiplie les initiatives réjouissantes, notamment autour d’une thématique audacieuse mariant musique et cinéma. Cette semaine, elle met le cinéma italien à l’honneur à travers une programmation réunissant classiques transalpins et avant-premières, ainsi qu’une série d’animations, de concerts et d’expositions. Niveau films, donc, on pourra y voir le dernier Daniele Luchetti (Ton absence) et Ali a les yeux bleus de Claudio Giovannesi, précédé d’une excellente réputation et qui sortira sur les écrans à la fin du mois. On est perplexe en revanche sur Stop the pounding heart de Roberto Minervini, docu-fiction autour d’une famille américaine d’adorateurs de la Bible, où les belles images du cinéaste et sa neutralité bienveillante finissent par créer une désagréable empathie pour ces mabouls de la pureté armés jusqu’aux dents — si, comme nous, vous vous interrogez sur le point de vue de Minervini, il en discutera via Skype à l’issue de la projection. Le plus beau morceau de cette programmation tient cependant aux classiques dénichés par ce festival tout nouveau tout beau : du film trip de Valerio Zurlini

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Au lit avec Eric Rohmer

ECRANS | Un coffret DVD regroupant l’intégrale de son œuvre, une biographie, la réédition de ses nouvelles inédites et la ressortie en salles d’une partie de ses (...)

Christophe Chabert | Mardi 4 février 2014

Au lit avec Eric Rohmer

Un coffret DVD regroupant l’intégrale de son œuvre, une biographie, la réédition de ses nouvelles inédites et la ressortie en salles d’une partie de ses films restaurés : 2014, c’est l’année Éric Rohmer, à laquelle participe la Ciné-collection du GRAC en proposant en février dans les salles participantes Ma nuit chez Maud. Que l’on soit inconditionnel ou sceptique face à Rohmer, ce film-là est de toute évidence un des sommets de son œuvre, en tout cas le meilleur des Six contes moraux qui posèrent les bases de son cinéma. Un ingénieur trentenaire s’installe à Clermond-Ferrand ; le dimanche, ce catholique convaincu va à la messe mais il ne fait pas que réciter le Notre Père, il mate aussi la jolie blonde debout quelques bancs devant lui, avant de la suivre avec son automobile dans les rues de la ville. Une nuit peu après Noël, un de ses anciens amis de lycée, devenu professeur de philosophie à la fac, l’entraîne chez Maud, mère divorcée qui se définit comme «athée» et «petite-bourgeoise». Avec elle s’engage une joute verbale où la foi, le pari pascalien et la philosophie des sentiments tissent un étonnant jeu de la séduction.

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"Mort d'un cycliste", le franquisme dans la roue

ECRANS | Alors que le caudillo Franco tenait d’une main de fer le cinéma espagnol et ne laissait entrer que d’anodins divertissements américains sur les écrans, ils (...)

Christophe Chabert | Vendredi 4 octobre 2013

Alors que le caudillo Franco tenait d’une main de fer le cinéma espagnol et ne laissait entrer que d’anodins divertissements américains sur les écrans, ils furent rares ceux qui tentèrent une critique, même masquée, du régime. Juan Antonio Bardem y parvint, et ce n’est pas pour rien qu’il fût ensuite célébré comme le plus grand réalisateur espagnol de la période. Mort d’un cycliste, qu’il tourne en 1955, est son chef-d’œuvre ; il emprunte au film noir et au mélodrame dans son ton, à Welles et Hitchcock dans son esthétique, pour un résultat qui annonce avec cinq ans d’avance les premiers Chabrol ! L’épouse adultère d’un riche industriel renverse un cycliste un soir de promenade automobile avec son amant prof d’université et le laisse pour mort. Tandis que le professeur est pris dans un tourbillon de culpabilité, la grande bourgeoise se préoccupe surtout de sauver les apparences et sa situation. Le noir et blanc superbe et inquiétant, digne des meilleurs Clouzot, et l’usage du grand angle pour créer des cadres expressionnistes et menaçants, donnent au film son c

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«Jimmy P. est un buddy movie»

ECRANS | Rencontre avec Arnaud Desplechin autour de son dernier film, «Jimmy P.» et des nombreux échos qu’il trouve avec le reste de son œuvre, une des plus passionnantes du cinéma français contemporain. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 septembre 2013

«Jimmy P. est un buddy movie»

Votre cinéma a un rapport important avec la psychanalyse, bien avant Jimmy P. : la séance d’ouverture de Comment je me suis disputé…, l’internement de Matthieu Amalric dans Rois et reine, même la scène finale de La Sentinelle… Pourquoi avoir tourné autour de la psychanalyse avant d’y consacrer non pas le sujet, mas le cœur d’un de vos films ?Arnaud Desplechin : C’est une réponse décevante mais je ne sais pas bien pourquoi. Je sais que ce sont des scènes que j’aime beaucoup dans les films ; c’est sûrement aussi la lecture des romans de Philip Roth où les personnages sont en analyse. Au lieu de donner une explication du personnage, ça ouvre le champ des angles sur lui. Au début de Comment je me suis disputé…, le personnage est chez son analyste avec qui manifestement ça ne se passe pas très bien, mais tout d’un coup il y a une plongée dans ses souvenirs, dans une parole libre avec des moments où on ne sait pas si le personnage se ment à lui-même ou s’il dit la vérité. Je n’aimerais pas l’idée d’un privi

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Jimmy P.

ECRANS | Changement d’époque et de continent pour Arnaud Desplechin : dans l’Amérique des années 50, un ethnologue féru de psychanalyse tente de comprendre le mal-être d’un Indien taciturne. Beau film complexe, Jimmy P. marque une rupture douce dans l’œuvre de son cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Jimmy P.

Quelque part dans les plaines américaines au début des années 50 ; James Picard, Indien Blackfoot ayant combattu sur le front français durant la Deuxième Guerre mondiale, souffre depuis de vertiges et de malaises à répétition. Interné dans un hôpital, on diagnostique sa schizophrénie, sans toutefois trouver de lésions cérébrales. Les médecins décident de faire appel à l’ethnologue français Georges Devereux, spécialiste des tribus indiennes mais aussi adepte des méthodes freudiennes, qu’il entend appliquer pour éclaircir le cas Jimmy P. Le dépaysement que provoque le nouveau film d’Arnaud Desplechin tient autant à la transplantation de son cinéma dans un espace résolument en rupture avec ses films précédents, qu’à l’inflexion qu’il donne dès les premières images à sa mise en scène. Comme si la confrontation avec l’Amérique était aussi une confrontation avec le cinéma américain, Desplechin s’inscrit ici dans une lignée classique qui irait de Ford à Eastwood. Cette quête de fluidité et d’élégance peut dérouter au premier abord ; mais la recherche de la simplicité est un des enjeux narratifs de Jimmy P., et e

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Delon, de l’ombre au Plein soleil

ECRANS | Séquence émotion au cours du dernier festival de Cannes : en séance de clôture de Cannes Classics, Alain Delon vient présenter la version restaurée de Plein Soleil (...)

Christophe Chabert | Jeudi 4 juillet 2013

Delon, de l’ombre au Plein soleil

Séquence émotion au cours du dernier festival de Cannes : en séance de clôture de Cannes Classics, Alain Delon vient présenter la version restaurée de Plein Soleil — à redécouvrir cette semaine au Comœdia. On s’attend à voir l’éternel délire mégalo de l’acteur prendre toute la place mais, surprise, le voici au bord des larmes, submergé par l’émotion, évoquant René Clément comme celui sans qui sa carrière n’aurait pas été celle qu’elle est. En effet, Clément est celui qui a fait de Delon une star, le faisant basculer de son statut de second rôle dans des films populaires à celui de comédien majeur dont le magnétisme noir aspire tout sur son passage. De plus, Plein soleil inscrit à même son intrigue ce passage de l’ombre à la lumière. Delon y est Tom Ripley, mais dans les premières séquences, Tom Ripley n’est pas grand chose. Juste un petit escroc que l’on paie 5000 dollars pour convaincre Philippe, un riche héritier, de cesser sa vie de playboy sous le soleil italien pour revenir dans ses pénates familiales. Ripley fait ce qu’il peut pour accomplir sa mission, mais il est renvoyé dans les

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La traversée du "Désert"

ECRANS | Le retour sur les écrans, dans une copie restaurée à pleurer de beauté, du Désert des tartares, film maudit qui marque à la fois le point d’orgue et le point (...)

Christophe Chabert | Vendredi 14 juin 2013

La traversée du

Le retour sur les écrans, dans une copie restaurée à pleurer de beauté, du Désert des tartares, film maudit qui marque à la fois le point d’orgue et le point final de la carrière de Valerio Zurlini, tient du miracle autant que du mirage. En 1976, le cinéaste tourne, avec un casting impressionnant (Trintignant, Gassman, Noiret, von Sydow, Terzieff et, dans le premier rôle, un Jacques Perrin éblouissant) cette adaptation hallucinée du roman de Dino Buzzati aux confins de l’Iran, dans une citadelle en ruine au milieu du désert. Mais le film ne cherche pas l’épique, au contraire : affecté à Bastiano, sur une "frontière morte", un jeune lieutenant y découvre un microcosme militaire figé dans ses cérémoniaux, attendant une guerre qui ne vient pas, se construisant ses légendes et ses chimères pour donner un sens à sa présence et ne pas sombrer dans la folie. L’espace-temps du film tire constamment vers l’abstraction : à quelle époque sommes-nous ? Dans quel pays ? De quelle armée s’agit-il ? La citadelle devient ainsi un théâtre inquiétant d’où personne ne cherche vraiment à partir ; et quand le héros réussit en

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Soleil Clément

ECRANS | La synergie entre Positif et l’Institut Lumière, devenue co-éditrice de cette excellente revue, continue avec la nouvelle programmation de la rue du (...)

Dorotée Aznar | Dimanche 29 janvier 2012

Soleil Clément

La synergie entre Positif et l’Institut Lumière, devenue co-éditrice de cette excellente revue, continue avec la nouvelle programmation de la rue du premier film. Alors que Positif publie ce mois-ci un dossier consacré à René Clément, l’Institut propose une passionnante rétrospective de son œuvre, qui ne se limite pas à ses films les plus célèbres (La Bataille du rail, Le Père tranquille, Jeux interdits ; que du très bon !). Monsieur Ripois, Les Maudits, l’étonnant La Course du lièvre à travers champs, son dernier film, introuvable et intrigant, La Baby sitter et même ses courts-métrages seront aussi présentés. Mais pour inaugurer cet hommage, c’est bel et bien un classique indémodable qui sera montré au public : Plein soleil (1960), adapté de Patricia Highsmith, où Alain Delon campe pour la première fois à l’écran (avant Dennis Hopper, Matt Damon ou John Malkovich) l’escroc séduisant et pervers Tom Ripley. Dans ce modèle de film noir, l’acteur, au sommet de sa beauté et de son charisme, ose endosser un personnage complexe, qui tue et usurpe l’identité de l’homme qu’il devait ramener au ber

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Un conte de Noël

ECRANS | Avec cette tragi-comédie familiale aux accents mythologiques, Arnaud Desplechin démontre à nouveau qu’il est un immense cinéaste, entièrement tourné vers le plaisir, le romanesque et le spectacle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2008

Un conte de Noël

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin s’ouvre sur un petit théâtre de marionnettes, où l’on nous raconte en accéléré l’histoire familiale qui fonde le récit. Ensuite, chaque personnage sera introduit par une photo de lui enfant ou adolescent, son nom clairement inscrit à l’écran, un style musical lui étant associé (du jazz au hip-hop). Enfin, la reine-mère de ce clan en plein délitement viendra face caméra présenter les enjeux de la tragi-comédie en cours. Pourquoi le cinéaste choisit-il de décliner ainsi, avec divers artifices, la même scène primitive ? Non pas pour briller par-dessus son sujet, mais pour poser une bonne fois ce que ses inconditionnels savent depuis longtemps : Desplechin est du côté du spectacle, de l’action et de la générosité, pas dans l’économie du discours et de la parole. Un conte de noël est, comme son précédent Rois et reine, une machine à produire du romanesque et des émotions fortes, un grand huit existentiel qui fait coexister dans le même espace-temps le trivial et le sublime, la surface et la profondeur. La parabole du fils indigne Dans la famille Vuillard, il y a donc Joseph, le fils absent, mort

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Entretien avec Arnaud Desplechin

ECRANS | Arnaud Desplechin, cinéaste, conclut l'année en beauté avec son film le plus abouti, "Rois et reine". Propos recueillis par Christophe Chabert et Emmanuel Alarco

Christophe Chabert | Mardi 30 novembre 1999

Entretien avec Arnaud Desplechin

Petit Bulletin : Y a-t-il une méthode pour introduire de l'action dans vos films, surtout dans celles qui sont a priori de simples conversations ? Arnaud Desplechin : Cela dépend. Il y a des stratégies d'écriture et d'autres que je trouve dans le travail que je fais avant que l'équipe et les acteurs arrivent. Il faut trouver des gestes, des attitudes qui arrivent à poser la signification autrement que par la langue. Qu'il n'y ait rien qui ne signifie pas. Cela permet de jouer avec un texte. Il y a un geste dans le film que je trouve absolument déchirant, quand Emmanuelle apprend que son père est malade. Elle dit : "C'est une nouvelle terrible", et là elle prend son sac à main, et elle le pose devant elle. C'est un geste absurde, mais qui signifie beaucoup : comme si elle voulait se cacher ou s'enfuir. Toutes les vertus poétiques du texte sont modifiées. Est-ce que c'est une manière de faire du spectacle avec ce qui n'en est pas ? C'est du cinéma. Le cinéma, c'est un art de l'action. C'est la différence avec le théâtre. Les acteurs, il faut qu'ils puissent acter de la parole. Je ne saurais pas en faire de

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Rois et reine

ECRANS | Arnaud Desplechin creuse la veine romanesque de son cinéma avec ce double récit aux connexions discrètes où cohabitent tragédie et comédie, fantaisie et rigueur, pur plaisir de la mise en scène et virtuosité du langage. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 novembre 1999

Rois et reine

On ne cessera jamais de le répéter : Arnaud Desplechin est un cas à part dans le cinéma d'auteur français. Et ce pour une raison simple que plus personne ne pourra nier après Rois et reine : il n'a jamais regardé le cinéma comme du discours, mais toujours comme un spectacle. Se présente alors à lui cet obstacle : comment rendre spectaculaire ce qui ne l'est pas (la parole, la pensée...) ? Question décisive à laquelle Rois et reine, magnifique feuilleton cinématographique à l'ambition démesurée, trouve des solutions extraordinaires. Une scène relève immédiatement le défi : Ismaël (Amalric, vraiment génial) se retrouve devant la porte de son appartement face à deux infirmiers venus l'embarquer pour l'hôpital psychiatrique. Le dialogue est hilarant (il le sera tout au long du film), mais Desplechin ne s'en tient pas là : il glisse entre les mains d'Ismaël un cheeseburger que celui-ci pose par terre, reprend en cours de route, glisse dans la poche de sa robe de chambre... Ce petit détail qui est en fait de la grande mise en scène suffit au cinéaste à introduire dans cette situation banale (trois mecs qui parlent) une dynamique cinématographique. De l'action, et cela change

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Comment je me suis disputé/Esther Kahn

ECRANS | ARNAUD DESPLECHIN / Cahiers du Cinéma/Why not ?

| Mercredi 13 décembre 2006

Comment je me suis disputé/Esther Kahn

La collection DVD des Cahiers du Cinéma avait déjà édité deux films d'Arnaud Desplechin pour le prix d'un (La Sentinelle et La Vie des morts) ; elle y ajoute aujourd'hui deux nouveaux titres, et pas n'importe lesquels. Comment je me suis disputé et Esther Kahn sont disponibles chez d'autres éditeurs, mais le premier est devenu presque introuvable. Bonne nouvelle donc, car si on peut émettre des réserves sur Esther Kahn, réflexion sur l'enfance de l'art chez une jeune fille sauvage qui se métamorphose en actrice sur les planches londoniennes au début du XXe siècle, il faut louer l'importance de Comment je me suis disputé. Provocateur, Desplechin prend au pied de la lettre les critiques adressées au «jeune cinéma français», et écrit un scénario qui n'est en apparence qu'une accumulation de lieux communs : un jeune agrégé n'arrive pas à finir sa thèse de philo, hésite entre sa copine et celle de son meilleur ami, tombe sous le charme dangereux d'une névrosée à tendance psychopathe, tente de régler ses comptes avec un ancien camarade devenu rival prétentieux... Le coup d'éclat orchestré par le cinéaste es

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